L’autre Bakounine. – 2. Allemagne et question slave

Bakounine avant l’anarchiste. – Deuxième partie : 1848-1861
vendredi 5 février 2010
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LES DIVERGENCES entre Bakounine et Marx sur les questions d’organisation et de stratégie au sein de l’Association internationale des travailleurs ont quelque peu occulté une autre opposition, non moins sérieuse, sur la question germano-slave, et qui est de beaucoup antérieure à leurs divergences sur la stratégie du mouvement ouvrier. On peut dire que la question germano-slave est, pour les deux hommes, la mère des divergences, qui déterminera toutes les autres.

Nous partons de l’hypothèse que le « débat » entre Bakounine et Marx dans l’Internationale est incompréhensible sans la clé que constitue l’analyse qu’ils font respectivement du rôle de la Russie et de l’Allemagne dans la politique européenne de leur temps. Cette question parcourt toute leur carrière politique ; c’est pourquoi nous serons amenés à faire de fréquents allers-retours entre les positions qu’ils ont développées dans leur jeunesse, en 1848-1849 dans le feu de l’action, et celles de leur période de maturité. Ces allers-retours sont indispensables ; en effet, entre les périodes 1842-1849 et 1861-1874 se situe pour Bakounine une coupure qui ne fut malheureusement pas épistémologique : huit années de détention extrêmement dure et quatre années de relégation en Sibérie. Or il n’est pas indifférent de voir quel regard le second Bakounine portait sur l’activité du premier.

Nous avons donc choisi de déborder du cadre chronologique de cette étude qui, en principe, traite de la période 1847-1861. En effet, l’expérience que fait Bakounine, en tant qu’acteur de la révolution de 1848 , les projets politiques qu’il élabore à ce moment-là déterminent grandement les prises de position qu’il développera lorsque son activité sera entièrement consacrée au mouvement ouvrier.
Cette partie de notre travail ne traite donc pas exclusivement du Bakounine d’« avant ».

Ce choix méthodologique se justifie à notre sens pour plusieurs raisons :

♦ Si l’activité politique de Bakounine est assez nettement séparée entre sa période « pré-anarchiste » (1842-1868) et sa période « anarchiste », qui occupe les huit dernières années de sa vie, la question slave ne subit pas cette coupure et parcourt l’ensemble de l’activité du révolutionnaire russe, ce qui n’est pas le cas pour ce qui concerne ses préoccupations concernant le mouvement ouvrier.

♦ Dans la mesure où les divergences entre Bakounine et Marx se manifesteront toute leur vie, et qu’elles concernent en très grande partie la question germano-slave, il nous a semblé artificiel de limiter l’examen de cette question à la seule période qui se situe autour de 1848-1849.

♦ Ces divergences, apparues en 1848-1849, contribueront à envenimer leur rapports dans l’Internationale, à partir de 1868, par suite des accusations obsessionnelles de « panslavisme » portées par Marx et Engels contre Bakounine, alors même que ce dernier sera surtout préoccupé par le mouvement ouvrier.

Bakounine, qui s’agitait beaucoup pour défendre l’idée de l’indépendance des peuples slaves, gênait. Aussi, pour casser son influence grandissante, Marx et Engels s’efforcèrent-ils de l’accuser de panslavisme. Le panslavisme était la doctrine qui préconisait l’assujettissement de tous les peuples slaves à l’influence de la Russie, considérée comme une sorte de mère-patrie pour les slaves. Ce n’était évidemment pas du tout le point de vue de Bakounine, qui combattait férocement l’influence réactionnaire de la Russie. Il écrira en 1874 :

« Au diable donc tous les Slaves et tout leur avenir militaire, si après plusieurs siècles d’esclavage, de martyre, de bâillon, ils devaient apporter à l’humanité de nouvelles chaînes ! »

Selon lui, le panslavisme était la pire des choses qui pouvait arriver aux slaves d’Europe centrale. Il défendait l’idée de l’indépendance de chaque nation slave et leur constitution en un Etat démocratique et fédéral en dehors toute influence de la Russie. Ce n’était pas du tout la même chose.

Voici comment Engels définit le panslavisme dans la Nouvelle Gazette rhénane :

« Le panslavisme, c’est l’alliance de toutes les petites nations et poussières de nations slaves d’Autriche, et en second lieu de Turquie, pour combattre les Allemands d’Autriche, les Magyars et éventuellement les Turcs. Les Turcs ne se livrent qu’à des incursions occasionnelles et comme ils sont également en pleine décadence, ils peuvent rester tout à fait hors de question. Le panslavisme, dans sa tendance fondamentale, est dirigé contre les éléments révolutionnaires d’Autriche et de ce fait, il est de prime abord réactionnaire. »

« Le but direct du panslavisme, c’est la restauration sous domination russe d’un empire slave allant des Monts métalliques et des Carpathes à la Mer Noire, la Mer Egée et l’Adriatique, un empire qui, en dehors des langues allemande, italienne, magyare, valaque, turque, grecque et albanaise, engloberait encore une douzaine de langues et de dialectes slaves environ. Le tout cimenté, non par les éléments qui ont cimenté et développé jusqu’à présent l’Autriche, mais par l’abstraite vertu du slavisme et la soi-disant langue slave qui toutefois est commune à la majorité des habitants.

« L’unité panslave est donc, ou bien une pure utopie, ou bien... le knout russe . »

« La classe montante, l’élément moteur du mouvement, la bourgeoisie, était partout allemande ou magyare.

« Et avec la bourgeoisie, la puissance industrielle, le capital, était entre les mains des Allemands et des Magyars ; la culture allemande se développa ; la vie intellectuelle des Slaves, elle aussi, fut subordonnée aux Allemands et ce, jusqu’en Croatie.

« Tous les autres peuples et populations de plus ou moins grande importance, ont avant tout comme mission de sombrer dans la tourmente révolutionnaire universelle. C’est pourquoi ils sont contre-révolutionnaires. »

Engels ne fait pas seulement le constat de l’expansion de l’influence germanique dans les territoires slaves, il estime que c’est une bonne chose : c’est là, dit-il, « un service que les Slaves du sud en Autriche ne paient pas trop cher en troquant leur nationalité contre la nationalité allemande ou magyare »… « La culture allemande se développa ; la vie intellectuelle des Slaves, elle aussi, fut subordonnée aux Allemands et ce, jusqu’en Croatie. »

« Il n’y a aucun pays en Europe qui ne possède quelque part les restes d’un ou plusieurs peuples, survivances d’une ancienne population refoulée, et soumise par la nation devenue plus tard l’élément moteur de l’évolution historique. Ces survivances d’une nation impitoyablement piétinée par la marche de l’histoire, comme le dit Hegel, ces déchets de peuples deviennent chaque fois les soutiens fanatiques de la contre-révolution, et ils le restent jusqu’à leur extermination et leur dénationalisation définitive ; leur existence même n’est-elle pas déjà une protestation contre une grande révolution historique ? »

Engels mentionne alors les Gallois, les Bretons et les Basques. Ainsi, « la prochaine guerre mondiale ne se contentera pas de balayer de la surface de la terre des classes et des dynasties réactionnaires, mais aussi des peuples réactionnaires tout entiers. Et cela aussi, c’est un progrès. » On voit qu’Engels invente deux concepts extrêmement inquiétants qui constituent autant de dérives racistes : les « peuples réactionnaires » ; les « déchets de peuples ».

C’est la bourgeoisie qui « créa véritablement l’histoire mondiale, dans la mesure où elle fit dépendre du monde entier chaque nation civilisée, et chaque individu dans cette nation pour la satisfaction de ses besoins, et où elle anéantit le caractère exclusif des diverses nations, qui était naturel jusqu’alors. » Transitoirement, « la bourgeoisie de chaque nation conserve encore des intérêts nationaux particuliers », mais la grande industrie crée « une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations et pour laquelle la nationalité est déjà abolie ».
Le Manifeste communiste avait repris ce thème de l’économie mondialisée qui efface les différences nationales : « A la place de l’ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. » Ce processus ne vaut pas seulement pour les forces productives, il s’applique également au domaine intellectuel :

« Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins des productions de l’esprit. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle. »

Dans cette vision utopique, le monde s’unifie et les nations qui le composent s’assimilent, vers le « haut », dirions-nous, c’est-à-dire par l’intégration dans les nations capitalistes hégémoniques.
La vision du Manifeste communiste ne sera confirmée par les faits que 150 ans après sa publication. Marx et Engels étaient donc très en avance sur leur temps, et on peut rendre hommage à leur clairvoyance. Mais cette clairvoyance, précisément, invalide le Manifeste comme programme politique. Est-ce le rôle d’un programme politique de faire des prédictions avec 150 ans d’avance ? C’est une vision utopique. Leur clairvoyance à très long terme ne leur a pas permis de comprendre ce qui se passait sous leurs yeux. Ainsi, dans une Europe où les nations ne sont pas encore constituées en entités politiques homogènes, où les revendications nationales se font jour partout, agissent comme si les démarcations nationales étaient en voie de disparition.

Deux faits peuvent expliquer l’attitude de Marx et Engels :

1. Ils sont persuadés de l’imminence d’une révolution européenne – non pas une révolution prolétarienne, mais une révolution bourgeoise qui brisera les Etats absolutistes et qui permettra l’avénement de la bourgeoisie libérale et l’instauration du suffrage universel grâce auquel le prolétariat, majoritaire, pourra réaliser sa domination politique ;

2. Le capitalisme anglais fournit le modèle sur lequel va se constituer le capitalisme mondial.

Marx reprend à son compte cette vision d’un monde où le libéralisme et le libre échange ont vaincu les forces féodales. Le modèle anglais de libre-échange, qui triomphe à ce moment-là, est perçu par Marx comme un modèle qui va s’imposer partout, alors qu’il n’est qu’un accident historique. Les libéraux anglais affirment que la suppression des tarifs protecteurs, la division internationale du travail, jointe au développement des moyens de communication aura pour conséquence la prospérité générale et la paix des peuples – discours étonnamment semblable à celui tenu par les néo-libéraux d’aujourd’hui.

Or au moment où paraît le Manifeste, tous les pays européens qui commencent à s’insérer dans le marché mondial ont en même temps établi des barrières douanières. La principale carence du Manifeste, qui le rend inopérant comme programme pour son époque, est une fausse perception des formes politiques sous lesquelles le capitalisme devait se développer. Engels rectifiera le tir, tardivement, dans une lettre à Kautsky du 7-15 février 1882 :

« L’une des tâches véritables de la révolution de 1848 – et contrairement aux illusoires, les tâches véritables d’une révolution furent toutes résolues à la suite de cette révolution –, c’était de restaurer les nationalités opprimées et déchirées de l’Europe centrale, pour autant bien sûr qu’elles étaient douées de vitalité et, à ce moment précis, mûres pour l’indépendance. Cette tâche fut résolue par les exécuteurs testamentaires de la révolution, selon les circonstances du moment, pour l’Italie, la Hongrie, l’Allemagne, par les Bonaparte, Cavour et autres Bismarck. »

En attendant, les socialistes de l’époque, à la notable exception de Proudhon, voyaient dans l’expansion du capitalisme dans sa forme libre-échangiste la disparition progressive du nationalisme : c’est le contraire qui se produisit.

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