« Le système des contradictions économiques ». Chapitre X, septième époque. – LE CRÉDIT

mercredi 8 septembre 2010
par  Eric Vilain
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[|PRÉSENTATION|]

L’ambition de Proudhon est de constituer une science économique, c’est-à-dire une science qui permettrait de découvrir les formes que prendra la société libérée de l’exploitation. Il y a, dit-il, une science de la société « qu’il ne faut pas inventer mais découvrir ». Il s’agit de « découvrir et constater des lois économiques restrictives de la propriété et distributives de travail », c’est-à-dire les « lois de l’économie sociale » qui permettront de corriger les méfaits du système. S’il ne s’agit pas de donner les « recettes pour les marmites de l’avenir », selon l’expression de Marx [1], Proudhon entend quand même constituer une science qui permettra de déduire du présent les traits essentiels de la société de l’avenir. La science sociale qui décrit les dysfonctionnements du système capitaliste est la même que celle qui définira le fonctionnement de l’économie socialiste.

La vision proudhonienne de l’économie, inspirée par son expérience de comptable, reste marquée par le constat que l’on ne doit pas dépenser plus que ce que l’on gagne. L’économie politique, dit-il, est « la science des comptes de la société, des lois générales de la production et de la consommation des richesses » [2]. Pour résoudre le problème de la misère, il faut « élever à la plus haute expression la science du comptable » ; « montrer les écritures de la société » et « établir l’actif et le passif de chaque institution ». Il faut « tenir les écritures à jour, c’est-à-dire déterminer avec exactitude les droits et les devoirs de manière à pouvoir, à chaque moment, constater l’ordre et le désordre et présenter la balance [3]… » Proudhon est surpris de découvrir que « bon nombre d’économistes étaient de fort mauvais comptables, n’entendant rien du tout au doit et à l’avoir, en un mot à la tenue des livres » [4]… Proudhon ajoute quelques paragraphes plus loin que « le comptable pour tout dire est le véritable économiste à qui une coterie de faux littérateurs a volé son nom. » Il n’y a jamais rien d’équivalent chez Marx, qui se situe toujours à un niveau théorique. La réflexion de Proudhon en reste constamment au niveau de la réalité, au niveau expérimental pourrait-on dire.

Proudhon fut de 1843 à 1847 chef comptable et chef de gestion dans l’entreprise lyonnaise de navigation fluviale des frères Gauthier. Son approche du problème s’en ressent, notamment lorsqu’il définit le premier des dysfonctionnements du système – l’accaparement de la force collective des travailleurs – comme une erreur dans les « comptes de la société » :

« C’est en analysant, successivement, les facteurs qui ont concouru à cette erreur qu’il en viendra à découvrir une économie politique comme une SOCIO-ECONOMIE s’articulant en une comptabilité économique, une sociologie économique et un droit économique [5]. »

La « comptabilité économique » de Proudhon est « propre à décrire les “équations” et les relations économiques de base et permettant l’évaluation exacte des opérations économiques et leur juste imputation entre les agents économiques », dit Jean Bancal. En fait, Proudhon veut constituer la « science de la production » qui se traduit sous la forme des « comptes de la société ». L’économie politique, science du travail, « se divise donc en trois parties selon que le travail est considéré “objectivement dans la matière”, “subjectivement dans l’homme” ou “synthétiquement sous l’angle de la répartition et de la distribution” [6]. »

« C’est assurément dans sa conception de l’économie comme science des comptes de la société que Proudhon montre un des aspects les plus originaux et les plus étonnamment modernes de sa pensée. Avec un sens génial de l’avenir il va faire d’une comptabilité économique avant la lettre un des moyens d’ériger l’économie politique en science économique. C’est cette comptabilité qui, en confrontant les ressources et les emplois, et en faisant la “balance” des productions et des consommations, donnera une base chiffrée permettant de constituer véritablement la valeur [7]. »

Proudhon préconisait même l’application des mathématiques à l’économie politique. Son ambition est de constituer l’économie politique en « une science exacte et mathématique », pour reprendre les termes de Sainte-Beuve. La comptabilité économique « donnera à l’économie politique, considérée dans ses mécanismes de production et de répartition, l’appareil scientifique permettant d’exprimer l’équilibre des ressources et des emplois, les circuits économiques, et les opérations de production, de répartition et de financement effectuées entre les différents agents économiques [8] »

Ce que Proudhon appelle une « comptabilité à partie double » est une comptabilité qui distingue entre comptes d’agents et comptes d’opérations, qui deviendra le principe de base de toute comptabilité économique. Proudhon propose rien moins que la constitution d’une comptabilité nationale qui aura une fonction prospective.

Cet aperçu extrêmement succinct permet tout de même d’avoir une idée de la nature des préoccupations de l’auteur du Système des contradictions économiques, extrêmement pragmatiques, et de saisir la distance qui sépare son approche de celle de Marx. Proudhon a littéralement engagé, sur les problèmes de la construction du socialisme, une réflexion scientifique qui tranche tragiquement avec le niveau de réflexion des communistes russes en 1917. Ainsi, interrogé avant la prise du pouvoir sur le fait que personne ne savait faire fonctionner le mécanisme gouvernemental, Lénine avait répondu : « N’importe quel ouvrier saura faire fonctionner un ministère au bout de quelques jours. Cela ne demande aucune connaissance spéciale. Les fonctionnaires assureront le travail. » Et pour l’argent, lui demanda-t-on alors, comment ferez-vous, puisque vous comptez annuler l’ancienne monnaie ? « Nous ferons marcher la planche à billets. On en imprimera autant qu’il faudra », répondit Lénine [9]. C’est d’ailleurs exactement ce qu’il fit. C’est donc fort de ces saines conceptions de politique économique que le parti bolchevik s’apprêtait à prendre le pouvoir. Lénine n’envisageait pas d’autre initiative économique que celle prise par l’Etat sous la forme d’émission de monnaie ou de gestion des ministères par « n’importe quel ouvrier ».


[1La vraie citation est la suivante : « La méthode employée dans le Capital a été peu comprise, à en juger par les notions contradictoires qu’on s’en est faites. Ainsi, la Revue positive de Paris me reproche à la fois d’avoir fait de l’économie politique, métaphysique et – devinez quoi ? – de m’être borné à une simple analyse critique des éléments donnés, au lieu de formuler des recettes (comtistes ?) pour les marmites de l’avenir. » (Capital, Livre Ier, Avertissement au lecteur.) La formulation ne suggère pas qu’il ne faille en aucun cas proposer de recettes pour les « marmites de l’avenir », contrairement à l’interprétation qui est faite de la formule. Faute d’avoir envisagé de « recettes », les bolcheviks se sont retrouvés au pouvoir sans aucune idée de ce qu’il fallait faire.

[2Système des contradictions Éditions Fresnes-Antony, II, p. 176. Proudhon écrit dans ses Carnets, le 15 janvier 1852, que « l’axiome fondamental » de l’économie politique est la comptabilité. Le 29 novembre 1847, il se plaint que « la France est une maison de commerce qui ne tient pas d’écriture ».

[3Confession d’un révolutionnaire, Marcel Rivière 1929, p. 180.

[4Système des contradictions, Éditions Fresnes-Antony, II, p. 176.

[5Jean Bancal, Proudhon, pluralisme et autogestion, Aubier-Montaigne, I, p. 35. Nous empruntons à Jean Bancal le présent développement sur la comptabilité économique de Proudhon.

[6J. Bancal, op. cit. p. 37.

[7Ibid.

[8J. Bancal, op. cit.

[9Lénine, David Shub, Idées-Gallimard, p. 204.


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