Bakounine « disciple » de Marx ?

lundi 8 août 2011
par  Eric Vilain
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Bakounine « disciple » de Marx ?

Une idée est assez fréquemment partagée par certains marxistes, voire quelques anarchistes : Bakounine aurait « accepté la doctrine du matérialisme historique ».

Pour avoir accepté la « doctrine du matérialisme historique », il aurait d’abord fallu que Marx lui-même l’ait acceptée. Or on ne trouve chez lui aucune définition de ce qu’est le matérialisme historique ; on ne trouve même pas l’expression : « matérialisme historique ». L’un des pivots du matérialisme historique, les rapports entre « l’infrastructure » économique et la « superstructure » idéologique, est à peine esquissé dans le Manifeste. Marx se borne à indiquer que les changements matériels entraînent des changements idéologiques : l’idéologie bourgeoise est un masque derrière lequel « se cachent autant d’intérêts bourgeois ».

Relation étroite entre l’anarchisme et le marxisme

Il y a selon moi une relation très étroite entre l’anarchisme et le marxisme dans leur formation respective comme théorie, mais en général ni les anarchistes, ni surtout les marxistes ne sont réellement disposés à la reconnaître.

Rappelons qu’au début, Marx ne tarissait pas d’éloges à l’égard de Proudhon, qui était présenté dans La Sainte Famille comme « l’écrivain socialiste le plus logique et le plus pénétrant ». Cet ouvrage, datant de 1845, contient un éloge vibrant de Proudhon qui est reconnu comme le maître du socialisme scientifique, le père des théories de la valeur-travail et de la plus-value. Il est vrai que Proudhon perdit rapidement ce statut privilégié auprès de Marx pour devenir un auteur « petit-bourgeois » mais cette transformation tient plus à l’histoire personnelle des deux hommes qu’à la nature intrinsèque de leurs idées.

Il n’est pas possible de développer cette question, qui demanderait un livre, mais on peut résumer :
1. Jusqu’en 1845, Marx était un partisan de l’humanisme feuerbachien. La critique de Stirner dans l’Unique et sa propriété lui a fait abandonner cette approche et abandonner par exemple la notion d’« homme générique » de Feuerbach. On comprend que les marxistes ne soient pas disposés à accepter cette idée, mais cela seul explique que Marx ait consacré 300 pages de polémique contre Stirner dans l’Idéologie allemande. Stirner a donné à Marx un coup de pied philosophique au cul.

2. A propos de l’Idéologie allemande, justement. Dans cet ouvrage, Marx et Engels expliquent leur tout nouveau jouet, leur conception matérialisme de l’histoire. A partir de ça, Marx va pouvoir, croit-il, expliciter les mécanismes du système capitaliste. Le problème, c’est qu’il n’y arrive pas. Là-dessus, Proudhon publie son Système des contradictions économiques, dans lequel il emploie la méthode inductive-déductive, c’est-à-dire rien à voir avec le « matérialisme historique », un terme que Marx n’emploie pas : c’est une invention d’Engels. Marx est furieux, s’en prend violemment à Proudhon. Puis, pendant quinze ans, ne publie rien en matière d’économie. Puis tout à coup, il découvre la bonne méthode : celle qu’avait employée Proudhon vingt ans plus tôt. Tout cela est très bien expliqué dans un livre de René Berthier, Études proudhoniennes, L’Économie [1], qui développe en fait le thème abordé dans « La Question économique » d’Eric Vilain paru en 1983.

3. Lorsque Marx publie Le Capital, Bakounine le reconnaît comme une contribution incontournable à la critique du système capitaliste. Des proches de Bakounine le publient en Abrégé accessible aux travailleurs.

4. Dans la Première Internationale, les bakouniniens s’allient à Marx contre les proudhoniens de droite.

On peut aussi noter des interrelations intéressantes sur le plan théorique. Par exemple Bakounine contestait la théorie marxienne des phases historiques nécessaires. Les marxistes, dit-il, nous reprochent de « méconnaître la loi positive des évolutions successives » [2]. Non pas que le révolutionnaire russe niât l’existence de ces périodes dans l’histoire de l’Occident : il en contestait seulement le caractère universel et affirmait que cette théorie ne s’appliquait pas au monde slave ; il ne reconnaissait la validité de cette théorie que pour l’Europe occidentale. Or curieusement, Marx finira par donner raison à Bakounine, au moins en deux occasions :

– En 1877, il écrit à un correspondant russe, Mikhaïlovski, que c’est une erreur de transformer son « esquisse de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » (Marx, Œuvres, Pléiade III, 1555).

– En 1881, il écrit à Vera Zassoulitch que la « fatalité historique » de la genèse de la production capitaliste est expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale » (Marx, Œuvres, Pléiade, II, 1559).

Dernier point : la question du primat des déterminations économiques dans l’histoire. Bakounine adhère totalement à cette théorie, mais il émet tout de même des réserves. Marx méconnaîtrait un fait important : si les représentations humaines, collectives ou individuelles, ne sont que les produits de faits réels (« tant matériels que sociaux ») elles finissent cependant par influer à leur tour sur « les rapports des hommes dans la société » (Dieu et l’Etat. ) Les faits politiques et idéologiques, une fois donnés, peuvent être à leur tour des « causes productrices d’effets ». C’est donc moins le « matérialisme historique » – terme inconnu du vivant de Bakounine – qui est contesté que l’étroitesse de vues avec laquelle il lui semble appliqué. Sur ce point encore, Marx et Engels donnent raison à Bakounine. Dans une lettre à Joseph Bloch du 21 septembre 1890, c’est-à-dire bien après la mort de Bakounine, Engels écrit : « D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle » [souligné par moi] . Engels donne ainsi à l’« économie » une définition extrêmement large. « Ni Marx, ni moi, n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. » Engels poursuit :

« C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. [3] »

C’était là une reconnaissance totale des réserves que Bakounine avait formulées à propos de la théorie marxiste. Mais cette reconnaissance était limitée à la correspondance de Marx et d’Engels. Le « marxisme » tel que nous le connaissons, tel qu’il a été reconstruit par la social-démocratie allemande, puis par Lénine, était déjà en place.

A propos du « matérialisme historique », je constate que cette expression n’est jamais employée par Marx. L’examen systématique d’un échantillon significatif de ses œuvres montre que ce terme n’apparaît jamais dans les textes suivants : 1845 Idéologie allemande ; 1847 Misère de la philosophie ; 1848 Le Manifeste communiste ; 1850 Luttes de classes en France ; 1852 le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ; 1857 Introduction à la critique de l’économie politique ; 1859 Critique de l’Économie politique ; 1867 Le Capital ; 1871 Guerre civile en France ; 1875 Critique du programme de Gotha. On est en droit de s’interroger sur cette fameuse méthode que son auteur présumé ne nomme jamais…

Bakounine, en revanche, explique et désigne clairement la méthode dont il se réclame : la méthode expérimentale. Et sur le plan philosophique il désigne son système sous le nom de matérialisme scientifique [4].

On peut s’étonner de ne pas voir l’expression « matérialisme historique » dans Socialisme utopique et socialisme scientifique, censé présenter le caractère « scientifique » du marxisme. Elle apparaît néanmoins dans la préface de 1892 de l’édition anglaise du texte. A cette époque, Marx est mort.

Il y a, en fait, un véritable fétichisme de la méthode qui aboutit à des âneries telles que celle-ci : dans Pour Marx, Althusser explique que la pratique des dirigeants marxistes « n’est plus spontanée mais organisée sur la base de la théorie scientifique du matérialisme historique ». Un dirigeant marxiste est en quelque sorte un concentré ambulant de matérialisme historique.

Bien que les textes de Marx sur les questions de méthode soient peu nombreux, le fétichisme de la méthode est une des caractéristiques du mouvement qui se réclame de lui. Ce fétichisme atteint son apogée dans l’argumentation du type de celle que développe Lukács lorsqu’il affirme que le matérialisme historique est le « plus important moyen de lutte » du prolétariat et que « la classe ouvrière reçoit son arme la plus effilée des mains de la vraie science », à savoir, précisément, le matérialisme historique. (Histoire et conscience de classe.)

On en arrive alors à des prises de position du type de celles de Lénine, qui écrit dans Matérialisme et empiriocriticisme [5] : « On ne peut retrancher aucun principe fondamental, aucune partie essentielle de cette philosophie du marxisme coulée dans un seul bloc d’acier, sans s’écarter de la vérité objective, sans verser dans le mensonge bourgeois et réactionnaire. » Inutile de souligner à quel point ce genre de propos, contraire à toute vision matérialiste de l’histoire, constitue une régression terrible de la pensée. Le marxisme est transformé en religion.

Une conception matérialiste du monde

La prise de position de Bakounine sur le Capital de Marx pourrait renforcer le point de vue de ceux qui pensent que le révolutionnaire russe est un « disciple » de Marx. Ce dernier envoya à Bakounine un exemplaire du Livre I du Capital lorsqu’il fut publié, souhaitant avoir son opinion. Bakounine se trouvait alors en Italie, et il commit une grave erreur : il n’accusa pas réception, ce qui vexa l’auteur.

Néanmoins, le révolutionnaire russe parla de cet ouvrage avec beaucoup de louanges. Son opinion mérite d’être citée in extenso :

« Cet ouvrage aurait dû être traduit depuis longtemps en français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi profonde, aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si je pus m’exprimer ainsi, aussi impitoyablement démasquante, de la formation du capital bourgeois et de l’exploitation systématique et cruelle que le capital continue d’exercer sur le travail du prolétariat. L’unique défaut de cet ouvrage, parfaitement positiviste, n’en déplaise à La Liberté de Bruxelles, – positiviste dans ce sens que, fondé sur une étude approfondie des faits économiques, il n’admet pas d’autre logique que la logique des faits – son seul tort, dis-je, c’est d’avoir été écrit, en partie, mais en partie seulement, dans un style par trop métaphysique et abstrait, ce qui a sans doute induit en erreur La Liberté de Bruxelles, et ce qui en rend la lecture difficile et à peu près inabordable pour la majeure partie des ouvriers. Et ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le lire, pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais, ou s’ils le lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et s’ils le comprennent, ils n’en parleront jamais ; cet ouvrage n’étant autre chose qu’une condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur classe. » [6].

La difficulté du livre pour les ouvriers conduisit un anarchiste proche de Bakounine, Carlo Cafiero [7], à en faire un Abrégé plus accessible, traduit en français par James Guillaume, l’homme qui était sans doute le plus proche de Bakounine. C’était pour eux un acquis théorique indiscutable. Il est significatif qu’ils ne firent pas un abrégé du Système des contradictions économiques : c’est simplement que le Capital, dont le Livre Ier fut publié vingt ans après le livre de Proudhon, apporte des éléments de connaissance supérieurs à ce qui est contenu dans le livre que Proudhon écrivit en 1846.

« Bakounine et Cafiero avaient le cœur trop haut pour permettre à des griefs personnels d’influencer leur esprit dans la sereine région des idées » dit James Guillaume dans l’avant-propos [8]. Les deux courants du mouvement ouvrier, au-delà des divergences de principe, tactiques ou organisationnelles, s’entendent donc sur l’essentiel. Le Capital est en effet un point de rencontre entre anarchisme et marxisme, sans doute parce qu’il part d’une intention scientifique et explicative et qu’il ne s’y trouve aucune suggestion organisationnelle ou programmatique

Mais cela ne fait pas pour autant de Bakounine un disciple de Marx. Si Marx avait dit : « Le soleil se lève à l’Est », et si Bakounine avait dit : « Je suis d’accord avec Marx », cela n’aurait pas fait du second un « marxiste ».

Dans la perception commune du marxisme, on ne tient pas compte, d’une part, du fait que l’idéologie peut devenir, une fois constituée, une force matérielle, et, d’autre part, qu’il n’y a pas toujours adéquation entre intérêts de classe et idéologie. Marx reconnaîtra cela quelques années plus tard, dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1850) et dans Les luttes de classe en France [9]. Dans ces deux textes, il apparaît que la lutte entre les deux fractions de la bourgeoisie d’alors, les orléanistes et les légitimistes, ne peut se limiter à des contradictions purement économiques. La lutte entre les deux camps, dit alors Marx, s’explique par « la superstructure d’impressions, d’illusions » ... Bien que la division de la société en classes antagonistes reste une des clefs de l’analyse de la société, elle apparaît comme une méthode insuffisante pour appréhender le réel dans sa totalité.

Il n’est pas contestable que Marx et Engels aient développé une « conception matérialiste du monde » : « La conception matérialiste du monde, dit Engels dans son Ludwig Feuerbach, signifie simplement la conception de la nature telle qu’elle est, sans addition étrangère. » Mais le « matérialisme historique » n’est présenté comme une innovation géniale que par ceux qui n’ont pas étudié l’histoire des idées du début du XIXe siècle. Les historiens français de la Restauration avaient déjà tout inventé.

Le « matérialisme historique » fut interprété par les successeurs de Marx d’une manière extrêmement mécaniste, et c’est précisément pour cela que Marx déclara qu’il n’était « pas marxiste ». Bakounine n’avait jamais contesté la conception matérialiste de l’histoire, non pas parce qu’il avait « adopté » celle de Marx mais parce que cette conception était tout simplement « dans l’air du temps » et découlait logiquement de leur formation hégélienne commune. Bakounine n’est pas le « disciple » de Marx sur cette question, Bakounine et Marx pensent simplement à peu près la même chose. A ceci près que le révolutionnaire russe avait fait des réserves sur l’approche de Marx et d’Engels, réserves auxquelles les deux hommes ont fini par souscrire [10], mais trop tard : le mal était fait et le marxisme était devenu une doctrine sclérosée et rigide.

Les propos quelque peu paternalistes tenus par certains marxistes sur l’« adoption » par Bakounine du matérialisme historique partent du présupposé totalement infondé que Bakounine était une sorte de rustre théorique qui ne pouvait rien inventer de lui-même [11]. On retrouvera cette attitude chez Riazanov qui attribua à Engels un texte philosophique que Bakounine écrivit dans la période « gauche hégélienne », parce qu’il ne pouvait tout simplement pas concevoir que Bakounine l’ait écrit.

Si terme « matérialisme historique » n’apparaît pas chez Marx, on le rencontre en revanche sous la plume des auteurs qui ont rédigé des introductions ou présentations de ses œuvres. Chez Engels le « matérialisme historique » n’apparaît pas non plus dans des œuvres significatives telles que l’Anti-Dühring ou Socialisme utopique et socialisme scientifique. Dans ce dernier ouvrage, Engels émet une véritable aberration du point de vue même du « matérialisme historique ». Il dit en effet :

« Si, jusqu’ici, la raison et la justice effectives n’ont pas régné dans le monde, c’est qu’on ne les avait pas encore exactement reconnues. Il manquait précisément l’individu génial qui est venu maintenant et qui a reconnu la vérité ; qu’il se soit présenté maintenant, que la vérité soit reconnue juste maintenant, ce fait ne résulte pas avec nécessité de l’enchaînement du développement historique comme un événement inéluctable, c’est une simple chance. L’individu de génie aurait tout aussi bien pu naître cinq cents ans plus tôt, et il aurait épargné à l’humanité cinq cents ans d’erreur, de luttes et de souffrances. »

Engels, qui sera le véritable « inventeur » du matérialisme historique, est pris en flagrant délit d’idéalisme : si la « raison » et la « justice » ne règnent pas, c’est parce qu’on ne les a pas encore reconnues comme telles, et parce qu’il manqua le grand homme qui devait les révéler au monde. Donc, la « raison » et la « justice » n’apparaissent pas quand le moment de sa réalisation est arrivé (la réalisation de l’Esprit ou le développement des forces productives, selon qu’on se place du point de vue de la dialectique de Hegel ou de celle de Marx), elle apparaît lorsque le « grand homme » survient (Marx, on l’aura compris). Si ce grand homme était né cinq cents ans auparavant, quel qu’ait pu être le niveau du développement des forces productives, la « raison » et la « justice » auraient prévalu.

Nous avons là une véritable aberration dialectique. En effet, à supposer même qu’un homme soit apparu cinq cents ans plus tôt tenant le discours de Marx, il n’aurait pas été entendu parce que personne ne l’aurait compris : au mieux il aurait été considéré comme l’idiot du village, au pire il aurait fini sur un bûcher.

Selon Bakounine, les phénomènes idéologiques, une fois donnés, peuvent devenir des « causes productrices de faits nouveaux » [12]. Le principe de la prééminence du fait économique est « profondément vrai lorsqu’on le considère sous son vrai jour, c’est-à-dire d’un point de vue relatif », mais « envisagé et posé d’une manière absolue, comme l’unique fondement et la source première de tous les autres principes », il est faux. La prééminence du facteur économique est réelle, mais relativement : Marx « ne tient aucun compte des autres éléments de l’histoire, tels que la réaction, pourtant évidente, des institutions politiques, juridiques et religieuses, sur la situation économique » [13].

Toutes ces réserves, Marx et Engels les reconnaîtront mais dans leur correspondance et après la mort de Bakounine.

♦ Avec le recul, on s’aperçoit que du vivant de Marx s’est développée une doctrine qui a fini rapidement par lui échapper, et qui s’est transformée en une machinerie lourde et dogmatique. C’est ce marxisme-là que Bakounine a analysé et critiqué.

♦ A la fin de leur vie, et en tout cas après la mort de Bakounine, Marx et Engels ont apporté des rectifications à cette doctrine mécaniste et déterministe.

♦ Marx reconnaît même le rôle parfois déterminant du hasard : l’histoire, dit-il, « serait de nature fort mystique si les “hasards” n’y jouaient aucun rôle. Ces cas fortuits rentrent naturellement dans la marche générale de l’évolution et se trouvent compensés par d’autres hasards. Mais l’accélération ou le ralentissement du mouvement dépendent beaucoup de semblables “hasards”, parmi lesquels figure aussi le “hasard” du caractère des chefs appelés les premiers à conduire le mouvement » [14].

♦ Ces rectifications n’ont pas été introduites dans le corpus « officiel » de la doctrine parce qu’elles ont été faites dans leur correspondance, et tardivement.

♦ Enfin, ces rectifications allaient entièrement dans le sens des réserves que Bakounine avait formulées.

Bakounine n’a absolumant pas « adopté » le « matérialisme historique » de Marx ; on serait au contraire tenté de dire que Marx et Engels ont adopté le matérialisme scientifique de Bakounine, si les réserves que ce dernier avait formulées avaient été expressément intégrées dans le corps de doctrine du marxisme et assimilées par les disciples. Malheureusement, lorsque ces réserves seront reconnues par Marx et Engels (sans qu’un lien avec Bakounine puisse être expressément affirmé), le marxisme était déjà constitué en doctrine sclérosée ; les deux hommes semblent d’ailleurs n’avoir fait aucun effort pour modifier le cours des choses. Signalons pour conclure que Bakounine est sans doute à l’origine de la relativisation que Marx apportera à sa théorie en 1877 et en 1881, après la lecture attentive qu’il fit (pour une fois) d’un texte de Bakounine, Étatisme et anarchie.

Mais c’est là une autre histoire…

René Berthier


[1Études proudhoniennes, L’Économie, Tome I. L’économie politique, Essai, Éditions du Monde libertaire, 2009.

[2Écrit contre Marx, Œuvres, Champ libre, III, 16.

[3Lettre à J. Bloch, 21 septembre 1890.

[4Cf. Bakounine : « Notre programme », été 1868. – « Lettre à La Démocratie », mars-avril 1868. – L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale. Appendice, novembre-décembre 1870. – « La théologie politique de Mazzini et l’Internationale », août-octobre 1871, etc.

[5Éditions du Progrès, p. 461.

[6Bakounine, Œuvres, Champ libre, VIII, 357.

[7Cafiero avait auparavant été un proche d’Engels, mais complètement écœuré par ses pratiques bureaucratiques dans l’Internationale, il se rallia à Bakounine.

[8Pour l’anecdote, Bakounine entreprit même de traduire le Capital en russe, projet qui finalement n’aboutit pas. Le vertueux Marx lui reprocha d’avoir empoché l’avance de l’éditeur…

[9Ce dernier ouvrage fut écrit en 1850 mais ne parut qu’en 1895.

[101877 : Lettre de Marx à Mikhaïlovski (Œuvres, éditions de la Pléiade, III, p. 1555) et 1881 : lettre à Vera Zassoulitch (Pléiade, II, 1559).

[11Marx déclara un jour que Bakounine était un « zéro théorique » – mais il lui envoya le Livre I du Capital pour lui demander son avis. Engels déclara qu’il fallait respecter Bakounine parce qu’il avait compris la dialectique…

[12Les idées « acquièrent plus tard, après qu’elles se sont bien établies, de la manière que je viens d’expliquer, dans la conscience collective d’une société quelconque, cette puissance de devenir à leur tour des causes productrices de faits nouveaux. » (L’Empire knouto-germanique, Œuvres, Champ libre, VIII, 206.)

[13Lettre à La Liberté de Bruxelles, 5-11-1872.

[14Lettre à Kugelmann, 17 avril 1871.