Qu’est-ce qui cloche dans l’anarchisme aujourd’hui ?

jeudi 11 octobre 2012
par  Eric Vilain
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MONDE LIBERTAIRE

n° 1681 (20-26 septembre 2012)

Se les faire sonner

Qu’est-ce qui cloche dans l’anarchisme aujourd’hui ? Je posais la question, en juin dernier. Voici des extraits d’une réponse de lecteur, Javali Negro. Et comme j’espère faire de cette chronique un lieu réflexif, n’hésitez pas à donner votre avis ! (rodkol (arobase) netcourrier.com)

[…] L’anarchisme :

1) Depuis toujours : trop de philo. On peut le comprendre pour les Russes, les Français et les Espagnols du XIXe siècle. La philo a certes joué un grand rôle historique aux XVIIe et XVIIIe siècles dans le combat contre la religion, mais elle n’est plus adaptée pour tenir ce rôle au XXIe siècle. Ce n’est plus au philosophe de dire ce qui est vrai et ce qui est faux, de la magie ou de la science. L’anarchisme théorique est aujourd’hui hermétique à la science et à ses implications. Par conséquent, l’anarchisme théorique ne se situe plus dans la foulée intellectuelle des Lumières, et il n’est toujours pas parti à la conquête des sciences de la liberté humaine.

2) Depuis dix-quinze ans : trop écolo, de plus en plus spiritualiste. L’hybridation avec certaines doctrines écologistes fondamentalistes fait de certains pseudo-théoriciens (ou plutôt, propagandistes) actuels des anarchecs latents, en devenir, dont la force collective prend progressivement forme sans avoir encore pris conscience de son caractère profondément conservateur et rétrograde. J’y vois une métavictoire du système dominant sur ce qui pouvait constituer, dans l’anarchisme, un germe de menace pour son hégémonie. Sans le savoir, vous avez changé de destin, et vous servirez de plus en plus de forces d’appoint à des mouvements plus forts que vous.

La résultante des deux points ci-dessus : l’anarchisme théorique ne fait plus des militants des personnes émancipées, et donc vous n’êtes plus crédibles comme force d’émancipation de l’espèce humaine, et peut-être même, mais n’y vois pas là une quelconque provocation, comme anarchistes.

Les militants anarchistes : depuis dix-quinze ans : intellectuellement fainéants. Votre rejet de l’objectivité comme valeur comportementale, lié au sommeil, à l’indifférence, ou au rejet de la connaissance scientifique et de la connaissance technique, vous conduit de défaites en régressions, d’aigreurs en névroses. Ceci est particulièrement vrai des sciences dures, mais aussi de la sociologie, de l’anthropologie, de l’éthologie et de l’économie, domaines dans lesquels vous n’avez pas progressé depuis au moins trente ans.

Du point de vue de l’action : compte tenu de vos forces militantes modestes, vous êtes trop dispersés et vous agissez sans projet clair. Du coup, comme vos objectifs ne sont pas bien ciblés et assez futuristes, vous n’avez pas de réflexion suivie sur la stratégie à moyen et long termes et, surtout, sur les moyens que vous vous donnez et l’évaluation a posteriori (totalement absente).

Trop dogmatiques, rigides, avec des slogans absurdes (« sortir du nucléaire », « viande = meurtre », « à bas l’État », etc.) : sur le nucléaire, sur les OGM, sur l’agroalimentaire – d’une façon générale, sur tout ce qui est industriel – sur les transports rapides (TGV, aviation civile, etc.), et j’en passe. à entendre certains, toute structure technologiquement complexe serait incompatible avec un mode de gestion anarchiste.

Sur la prison, une question naïve qui résume ma critique de vos activités : Garcia-Oliver a-t-il fermé les prisons en 1936-1937 ? Non. Pourquoi ? Il fallait enfermer les opposants politiques (les activistes de la Ceda par exemple), ce qui, soit dit en passant, en a protégé beaucoup de la vindicte populaire…

Socioculturellement, j’ai le sentiment que vous êtes devenus trop homogènes, tous issus d’une éducation dans un milieu de gauche, politisé, sans oppression religieuse marquante. Dans votre système cognitif actuel, tel qu’il transparaît à la lecture du Monde libertaire et de bien d’autres feuilles et revues anarchistes ou anarcho-syndicalistes, et tel que je le devine de mes discussions avec des militants libertaires de sensibilités différentes, la connaissance politique (et dans une moindre mesure la connaissance philosophique) l’emporte sur toutes les autres connaissances. Je dirais même qu’elle les écrase. De ce point de vue, vous êtes imprégnés de conceptions bourgeoises, ce qui ne serait pas le cas si, comme vos ancêtres, vous étiez encore des paysans et des ouvriers. Parmi les individus qui viennent à vous, il peut arriver que certains n’aient aucune culture politique ni du mouvement ouvrier (c’était mon cas, comme de celui d’un de mes collègues de travail). Pensez au choc culturel si vous voulez qu’ils comprennent vos discussions.

Rodkol