Alexandre Skirda : « Kronstadt 1921 (Prolétariat contre dictature communiste) »

mercredi 20 février 2013
par  Eric Vilain
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Skirda Alexandre Kronstadt 1921 (Prolétariat contre dictature communiste), Paris,
les Éditions de Paris Max Chaleil, 2012, 376 pp. 23 euros

Source :
http://www.fondation-besnard.org/IMG/pdf/Skirda_Alexandre_Kronstadt_1921.pdf

Le livre est passionnant parce qu’il décrit un des nombreux précipices où l’URSS aurait pu basculer et générer une autre progression. Et les protagonistes de la base s’expriment Les Kronstadiens sont ceux-là mêmes que vantait le « gouvernement ouvrier et paysan » non seulement en Russie, mais aussi dans le monde entier. Ce sont eux, pour lesquels le « gouvernement ouvrier et paysan » ne trouvait pas assez de termes pour louer leur esprit révolutionnaire, leur audace et leur fermeté. Il les appelait des noms les plus élogieux à commencer par « héros de l’univers », les portant aux nues, jusqu’ à les comparer à des aigles, à des albatros… Ces mêmes Kronstadiens seraient-ils devenus brusquement les ennemis de la révolution ? (p.349).

Et tous ces marins insurgés se révèlent des conciliateurs, des négociateurs qui veulent s’adresser directement aux travailleurs de Pétrograd, en dépit des marxistes léninistes pour revenir aux soviets libres. Ils se refusent à appliquer une tactique militaire tenant compte de la concentration de leur force et de l’effet de surprise qu’ils ont provoqués. Ils ont vu comment les effectifs du PC à Kronstadt fondaient devant l’évidence du désespoir généralisé et de la nécessité de remettre les pendules à l’heure des soviets libres.

Et les faits semblaient leur donner raison car lors des premières offensives de l’armée rouge des centaines de soldats sont passés du côté des Kronstadiens. Mais les officiers tchékistes reprirent l’attitude habituelle des armées « une rangée de communistes sélectionnés » suivaient les soldats en première ligne et leur tiraient dans le dos s’ils reculaient (p. 337 témoignage kronstadien).

Les Kronstadiens se heurtaient à un mur. L’écrivain Maxime Gorki l’avait vu dès novembre 1917 Après avoir amené le prolétariat à consentir à la suppression de la liberté de la presse, Lénine et ses suppôts ont sanctionné pour les ennemis de la démocratie le droit de lui fermer la bouche ; en menaçant de la famine et du massacre tous ceux qui n’approuvent pas le despotisme de Lénine- Trotski […] Et le peuple russe paiera tout cela dans une mer de sang (p. 319).

Et Skirda donne la parole aux représentants « officiels » de la Révolution et du prolétariat, Lénine. On connaît le Lénine « diplomate » de la poursuite d’un même but unique : débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches) et ainsi de suite. Ici, on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d’ouvriers qui tirent au flanc (à la manière de voyous, comme le font de nombreux typographes à Pétrograd, surtout dans les imprimeries des partis). Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d’une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants jusqu’à ce qu’ils se
soient corrigés. Ou encore, on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme (« Comment organiser l’émulation ? » écrit du 24 au 27 décembre 1917 ; 6-9 janvier 1918).

Skirda cite un Lénine plus efficace et non moins discret, mais retrouvé par des historiens russes après l’écroulement de l’URSS en 1991 (p. 33). Voici le bref texte en question (et l’original russe), un télégramme du 11 août 1918 aux communistes d’un village où il y avait eu des assassinats de bolcheviks, dans la province de Penza (à 625 km de Moscou, au sud-est).

Pour Penza
1) Pendre (indispensable de pendre pour que le Peuple le voit) au moins 100 koulaks1 connus, gros richards, sangsues.
2) Publier leurs noms.
3) Prendre tout leur blé.
4) Désignez des otages, selon le télégramme d’hier.
Agissez pour qu’à des centaines de verstes [1km et 60 mètres], le Peuple voit, tremble, sache, crie : on étouffe et on étouffera les koulaks-suce sang.
Télégraphiez l’accomplissement et l’exécution.
Salutations, Lénine
PS trouvez des gens très durs1.

Il me semble évident que Lénine s’inspire des traditions génocidaires visible chez les Romains pour la répression des spartakistes (6.000 crucifiés), les supplices publics de l’écartellement commun aux monarchies espagnole et française.

Quant aux prises d’otages, comme l’indiquait Krotpotkine dans une lettre de décembre 1920 à Lénine, c’est une tradition médiévale étrangère au socialisme.

Le marxisme léninisme est donc avant tout un travestissement socialisant de l’avènement d’une nouvelle classe sociale exploiteuse, comme le prévoyait Jan Waclav Makhaïski en 1905.

Cette classe au pouvoir, à force de singer d’abord les capitalistes en catimini (1918-1921), de s’assimiler à eux ouvertement depuis la NEP (demeurée de fait pour satisfaire le luxe des nantis de 1921 à 1991), a enfin accepté, avec la perestroïka de Gorbatchev et l’accélération d’Eltsine et de Poutine, de se reconnaître fièrement capitaliste. Elle a ainsi rejoint le sillon tracé par Yossif Broz Tito depuis les années 1950, que le CC du PC chinois avait d’abord emprunté dans la décade 1980-1990.

D’un point de vue strictement économique sur le XX siècle et au-delà des diverses étiquettes politiques, un modèle unique sert le développement de certains grands impérialismes (allemand nazi, chinois, étatsunien, japonais, russe) ou de petits impérialismes régionaux (égyptien, indonésien, iranien, sud-africain, yougoslave). Il s’agit du bannissement des revendications des exploités, du pluralisme politique au profit de l’enrichissement des classes sociales se partageant le pouvoir. Pour les États-Unis, voir Noam Chomsky « Les intellectuels et l’États » (http://www.fondation-besnard.org/article.php3?id_article=723).

La règle n’est pas absolue car le Brésil y échappe en partie, Israël aussi, car ce sont d’abord des pays plateformes des multinationales et des intérêts étatsuniens qui acquièrent peu à peu un savoir faire impérialiste.

Kronstadt me fait penser au présent : n’avons-nous pas des « démocrates » disposés à nous faire payer et avaler les solutions économiques ? « Tina [There is no alternative, il n’y a pas d’alternative] » étant pour nos dirigeants l’argument massue, voire l’argument mitrailleuse dans le futur.

Dans certaines régions, les comités centraux du PKK kurde, ce qui reste des tigres tamoules et autres marxistes léninistes ont leur kit bolchévique prêt-à-mitrailler, pour apporter au peuple la Solution. Et le PC chinois a déjà montré il y a quelques années le « sentier lumineux » du futur, en réprimant des grèves de paysans à la mitrailleuse.

Pour surmonter les deux faces de ce danger unique, inique, il faut sans doute assimiler le message de Kronstadt d’une main la défense des libertés individuelles et de l’autre l’arme prête à protéger la démocratie à la base.

Frank Mintz, 10.12.12.


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