Les Syndicats et l’Anarchie (Marc Pierrot)

Les Temps nouveaux 19 mars 1910
jeudi 29 août 2013
par  Eric Vilain
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Les Syndicats et l’Anarchie

La causerie a débuté par un historique très rapide du mouvement syndical. Les ouvriers se sont associés pour résister à l’exploitation de leurs patrons. C’est là un phénomène social. Mais ces ententes ne sont devenues nombreuses et permanentes qu’avec le développement du machinisme et de l’industrie.

Devant l’agitation croissante de la masse ouvrière et devant l’impossibilité de la contenir, les gouvernements se sont résignés à légaliser

le droit de grève. Plus tard aussi, devant l’impossibilité de dissoudre les associations ouvrières sans cesse renaissantes, on fut bien obligé de reconnaître l’existence des syndicats.

En somme, le syndicat est une nécessité économique. Les anarchistes ne sauraient se désintéresser d’un mouvement qui est la réaction la plus réelle, contre l’exploitation capitaliste. A eux d’aider par leur propagande à ce que les syndicats passent de la résistance à 1’attaque, et qu’au lieu de se contenter de limiter l’exploitation patronale, ils s’en prennent au régime lui-même.

D’ailleurs, les ouvriers anarchistes sont obligés, comme ouvriers, de prendre part à la lutte économique, de participer à l’effort commun, et c’est grâce aux idées révolutionnaires et à la propagande des militants obscurs que les syndicats ont pu s’élever au-dessus, des intérêts corporatifs immédiats.

Profiter du mouvement de révolte économique pour le vivifier du souffle de l’idéalisme anarchique, pour l’amener aux conceptions communistes, tel est le rôle des anarchistes.

Les communistes anarchistes l’ont compris ainsi. Sans rappeler Bakounine et son rôle dans l’Internationale jurassienne, tout le monde connaît l’œuvre de l’anarchiste Pelloutier dans le mouvement syndical français. Lui-même

écrivait, comme préface à sa brochure sur le congrès du Parti socialiste de décembre 1899, une lettre aux anarchistes pour les engager à entrer dans les syndicats.

Il y a eu, en effet, des critiques de la part de certains anarchistes contre « la déviation syndicale ». Mais ces anarchistes n’étaient que des individualistes. La critique de leur point de vue a été faite dans la brochure les Anarchistes et les Syndicats, éditée par le groupe des Etudiants socialistes révolutionnaires internationalistes pendant l’hiver de 1897-1898.

Sans revenir sur cette critique, qu’il me suffise de dire que les auteurs de la brochure constatent que l’Individu, considéré en soi, est une abstraction qui n’a pas de réalité, et que tout raisonnement logique partant d’une abstraction métaphysique pêche par sa base.

Nous vivons en société et nous sommes tous reliés solidairement les uns aux autres par nos besoins : besoins matériels et besoins moraux (sympathie pour la souffrance). La réalité, ce sont les besoins ; ce sont eux qui déterminent toute la vie humaine et toute la vie sociale.

La lutte pour la satisfaction des besoins matériels (par exemple et d’abord les besoins nutritifs) nous mène au communisme.

Du communisme nous passons à l’anarchie pour la satisfaction de nos besoins moraux.

Il s’agit donc d’abord de s’appuyer sur l’agitation en vue des revendications matérielles, économiques, pour arriver aux aspirations anarchistes. Le syndicat est utile : 1° Comme milieu de propagande, puisque les ouvriers s’y trouvent placés en antagonisme avec le patronat (pas d’équivoque comme dans les mutualités) ; 2° comme organisme de combat pour aider à la grève, à la révolte.

Certes l’effort est rude, car les milieux syndicaux sont quelquefois hostiles et intolérants (ils l’étaient bien davantage autrefois). Mais est-ce le moyen d’assurer le triomphe des idées, que de reculer devant les difficultés d’une propagande ? Est-ce le moyen d’étendre le champ d’action que de se restreindre à ne parler que devant des convertis, ou de ne s’occuper que de la satisfaction de petits égoïsmes particuliers ?

L’utilisation des syndicats pour la propagande anarchiste ne signifie pas l’abandon de toute critique vis-à-vis de l’organisation syndicale. Nous ne pensons pas non plus, comme Grandjouan, que le syndicalisme suffit à tout et se suffit à lui-même.

L’existence des syndicats a abouti logiquement à la liaison de ces syndicats entre eux pour la lutte contre le patronat. Il en est résulté une organisation qui a abouti à la constitution d’une Confédération du travail. Le développement de cette Confédération a amené des difficultés nouvelles et des problèmes qui ne se posaient pas à l’époque de Pelloutier. Surtout, il a donné naissance à une nouvelle conception, la conception syndicaliste, qui s’oppose à la conception anarchiste, sur le rôle et l’avenir des syndicats.

La conception syndicaliste, qui est d’ailleurs commune à tous les syndicalistes, qu’ils soient révolutionnaires, réformistes ou royalistes, cette conception considère l’organisation syndicale comme un nouveau Parti, en somme un véritable impérialisme, qui se dressera en face de l’Etat politique, soit pour amener celui-ci à composition, en traitant de puissance à puissance, soit pour l’abattre et se substituer à lui. Les syndicalistes révolutionnaires se distinguent simplement de leurs camarades réformistes et des profiteurs royalistes, en ce qu’ils supposent que l’organisation syndicale constitue l’embryon de la société future et que le mouvement ouvrier conduit fatalement à un syndicalisme d’État qui remplacerait, à un moment donné, par résolution, les institutions capitalistes actuelles. Or, l’anarchie ne saurait s’accommoder d’un nouvel étatisme. Les anarchistes n’imaginent pas que l’organisation syndicale, imposée par la lutte économique actuelle, doive persister après la révolution. Ils ne peuvent pas accepter, même maintenant, une organisation syndicale à forme centralisée et à direction autoritaire.

On nous dira que c’est la force. Ne peut-on pas concevoir la force autrement que sous la forme autoritaire ? Pour nous, elle existe dans l’association de forces libres, unies pour un but commun, pour la délivrance commune. Ce n’est pas la peine de revenir sur la critique de la centralisation, dont l’effet le plus certain est la suppression des initiatives, le ralentissement de l’effort de révolte, etc.

On le voit bien d’ailleurs dans les grandes fédérations. La grandeur même de la fédération aboutit à la constitution d’un comité central à pouvoirs dictatoriaux, qui prend d’ordinaire le droit d’autoriser ou non les syndicats adhérents à déclarer une grève. Alourdies par leurs caisses de réserve et leurs fonctionnaires, les grandes fédérations semblent tendre de plus en plus vers le réformisme.

Ainsi différentes questions se posent à nous par suite du développement des organisations syndicales : ce sont la centralisation des fédérations, la question des fonctionnaires, l’autonomie des syndicats, la solidarité ouvrière et le besoin d’une morale.

Pour les anarchistes le syndicat n’est qu’un moyen. L’organisation syndicale n’est pas pour eux le but pour nécessaire. Ils n’iront pas clamer dans les réunions, comme les orateurs syndicaux : travailleurs, organisez-vous !

Pour eux, le nombre des cotisants n’a pas d’importance ; c’est la valeur morale, l’audace et l(initiative des individus qui font la force des groupements.

Les individus doivent être libres dans les syndicats, les syndicats doivent être autonomes dans les bourses et les fédérations.

Pour obtenir ce résultat, il faut lutter contre la tendance à la centralisation, qui est la caractéristique des grandes fédérations.

Les fédérations d’industrie ont été créées pour deux raisons : d’une part, pour détruire l’esprit étroit de corporation qui persistait dans certaines fédérations de métier, d’autre part pour résister ensemble à l’action des patrons, solidement groupés dans les unions d’industrie.

Mais, sans doute, n’aurait-il fallu que relier les fédérations de métier, sans les centraliser en une masse unique. Encore pourrait-on enlever tout pouvoir directeur au comité central. On pourrait, d’autre part, travailler à la formation de comités intersyndicaux pour renforcer les syndicats locaux contre la suprématie d’un pouvoir fédéral.

La fédération des Bourses est beaucoup plus libre. Pelloutier avait espéré qu’elle aurait suffi à la vie syndicale. Un syndicat de typographes et un syndicat de charpentiers, par exemple, unis dans une Bourse, sont en fait autonomes, vis-à-vis l’un de l’autre, puisqu’ils ont l’un et l’autre une vie indépendante et particulière. Ce n’est qu’une solidarité très large qui les rapproche, tandis que dans leur fédération chacun n’est plus qu’une unité insignifiante, perdue dans la masse.

Enfin, puisque c’est la propagande qui est surtout le but des anarchistes dans les milieux syndicaux, que leur importe l’Unité ouvrière, si chère aux syndicalistes. Créer des syndicats d’avant-garde peut devenir une nécessité, devant l’intolérance des réformistes ou l’autorité des fonctionnaires.

La lutte économique ne peut donner de résultats que si elle peut s’élever au-dessus des intérêts strictement corporatifs pour être dirigée contre l’Etat et le capitalisme.

L’antimilitarisme, l’antiétatisme, l’anarchie deviennent ainsi des nécessités de la propagande.

On arrive, en même temps, au besoin d’une solidarité plus large que celle qui est malheureusement trop souvent pratiquée dans les milieux syndicaux, même en temps de grève. C’est toute une nouvelle morale à laquelle nous devons travailler.

Cette question de la solidarité dans les syndicats doit faire le sujet de la prochaine causerie (jeudi 24 mars).

La question syndicale a montré, en même temps, l’utilité de recommencer une discussion sur la valeur des réformes. Ce sera aussi pour plus tard.

M. PIERROT.