Le syndicalisme révolutionnaire et les Partis socialistes en Russie (M. Isidine) (1907)

Les Temps Nouveaux, 6 juillet 1907
samedi 31 août 2013
par  Eric Vilain
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Nous traversons, en ce moment, une période curieuse de l’évolution du mouvement ouvrier et de la pensée socialiste, sans que les partis socialistes, devenus exclusivement parlementaires, s’en soient aperçus, un nouveau mouvement — nouveau pour notre génération du moins — le mouvement syndicaliste révolutionnaire est né et s’est rapidement développé. Nous avons vu les partis socialistes — qui avaient reconnu en qui lui un proche parent de l’anarchisme — d’abord le traiter par le mépris, puis le combattre et le calomnier avec une haine dont seuls les anarchistes avaient été jusqu’alors l’objet. Mais cette tactique ayant été préjudiciable aux partis socialistes, bien plus qu’au mouvement syndicaliste, nous sommes maintenant témoins d’un changement de front complet.

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Le syndicalisme révolutionnaire et les Partis socialistes en Russie

Nous traversons, en ce moment, une période curieuse de l’évolution du
mouvement ouvrier et de la pensée socialiste, sans que les partis
socialistes, devenus exclusivement parlementaires, s’en soient aperçus,
un nouveau mouvement — nouveau pour notre génération du moins — le
mouvement syndicaliste révolutionnaire est né et s’est rapidement
développé.

Nous avons vu les partis socialistes — qui avaient reconnu en lui un
proche parent de l’anarchisme — d’abord le traiter par le mépris, puis
le combattre et le calomnier avec une haine dont seuls les anarchistes
avaient été jusqu’alors l’objet. Mais cette tactique ayant été préjudiciable aux
partis socialistes, bien plus qu’au mouvement syndicaliste, nous sommes
maintenant témoins d’un changement de front complet.

Les représentants les plus intelligents et les plus perspicaces de la
social-démocratie ont compris qu’il reste à leur parti de deux choses
l’une : ou bien abandonner définitivement la prétention de représenter
l’esprit et les intérêts de la classe ouvrière, ou bien de s’adapter à
ses nouvelles tendances. Aussi voyons-nous dans tous les partis
social-démocrates se former une aile gauche qui, au lieu de combattre le
syndicalisme s’applique au contraire à rechercher ses bonnes grâces. En
France, nous avons Lagardelle qui, dans le Mouvement socialiste découvre
le syndicalisme et le glorifie comme une « nouvelle » forme du
socialisme.

En Allemagne, la tendance syndicaliste est toute récente
dans le mouvement ouvrier, et n’inspire pas encore d’inquiétudes
sérieuses ni aux organisations professionnelles, très conservatrices, ni
au parti social-démocrate. Cependant, les membres les plus clairvoyants
de ce dernier vont, dès maintenant, au devant de l’avenir : ainsi,
Michels par exemple, ne ménage pas ses critiques à l’adresse de ses
camarades du parti et salue dans le syndicalisme la renaissance des
véritables idées socialistes. En Italie, les « syndicalistes » forment
de même la gauche du parti socialiste.

Et bientôt nous allons, sans aucun doute, assister au même phénomène en
Russie ; l’évolution de Kritchewsky, devenu syndicaliste de
social-démocrate très modéré qu’il était, est significative à cet égard.
Partout on s’intéresse au syndicalisme, et le moment est peut-être
proche — moment dangereux — où il deviendra à la mode ; les représentants
de la social-démocratie qui lui font des concessions très notables, y
auront beaucoup aidé.

Toutes ces tentatives n’ont d’autre but que de rajeunir la
social-démocratie, de lui insuffler l’idée révolutionnaire et socialiste
depuis longtemps disparue,mais de le faire d’une façon
telle qu’on ne puisse aucunement y voir une
capitulation devant l’anarchisme, dont la parenté avec le syndicalisme
est évidente pour tout observateur impartial. Bien plus : il s’agit
d’arracher le mouvement ouvrier à l’influence des anarchistes.
L’argument qui consiste à dire : « Si nous ne faisons pas telle ou telle
chose (par exemple, si nous ne manifestons pas en faveur de la grève
générale ; si nous ne réagissons pas contre l’excès du parlementarisme),
les ouvriers iront vers les anarchistes », joue, depuis quelques années,
un rôle très important dans les milieux social-démocrates.

Nous le voyons, même en Russie, où un véritable mouvement syndicaliste
révolutionnaire fait encore défaut. L’ancien président du Conseil des
délégués ouvriers, Khroustalev n’écrivait-il pas dernièrement dans un
journal russe, que les social-démocrates doivent se rapprocher davantage
de la masse ouvrière, sous peine de laisser la porte grande ouverte à
l’influence des « anarcho-syndicalistes ? »

Dans les pays où la prédominance des « anarcho-syndicalistes » est un
fait accompli, les théoriciens de la social-démocratie ont recours, dans
leurs tentatives de rapprochement avec le syndicalisme révolutionnaire,
à un autre moyen, très commode, et plus d’une fois mis à l’épreuve : ils
proclament que le premier fondateur du syndicalisme fut Marx et que ses
adeptes sont les seuls vrais syndicalistes.

On ferme consciemment les yeux sur la ressemblance, et même, sous
beaucoup de rapports, l’identité des idées syndicalistes avec les idées
anarchistes ; par contre, on repêche soigneusement dans les écrits
marxistes tout ce qui contient une allusion, si éloignée, si vague
qu’elle soit, au mouvement syndicaliste actuel.

C’est ainsi que la phrase bien connue du « Manifeste Communiste »
sur le rôle de la grande industrie qui, en groupant les ouvriers,
arrive à saper les bases de la société bourgeoise, devient, aux
yeux des social-démocrates convertis au syndicalisme « le lien
intime et indissoluble qui rattache le « syndicalisme » au Manifeste
des Communistes » (1).

Il est vrai que, faute de mieux, il faut se contenter de peu !

Quoi qu’il en soit cependant, cette situation contient un danger réel.
La nouvelle tendance de la social-démocratie ne poursuit qu’un seul but :
offrir aux ouvriers les mêmes idées, sous le pavillon, devenu
populaire, du syndicalisme, et détourner ainsi de sa voie un courant
révolutionnaire vivant, pour lui faire suivre l’ornière de l’ancien
programme social-démocrate. Aussi l’amitié du parti social-démocrate
présente-t-elle pour le syndicalisme révolutionnaire un danger autrement
grave que son hostilité ouverte. »

Nous laisserons de côté pour le moment la question de l’origine et des
attaches historiques des idées syndicalistes ; nous ne parlerons que de
leurs rapports avec les tendances actuelles du socialisme. Tout le monde
connaît l’idéal et le programme du socialisme autoritaire : état
collectiviste centralisé, concentrant entre ses mains toute la vie
économique ; conquête du pouvoir, comme moyen d’arriver à cet idéal et
comme but du mouvement socialiste ; action parlementaire, comme trait
caractéristique de l’action socialiste — ce sont là des idées qui,
pendant longtemps, étaient dominantes et qui, aux yeux de beaucoup, sont
arrivées à se confondre avec le socialisme lui-même.

Mettons maintenant ces principes en regard avec ceux du syndicalisme
révolutionnaire — et nous verrons que ce sont là les deux pôles opposés
de la pensée socialiste.

La conception syndicaliste se propose, comme nous le savons, pour but
au mouvement ouvrier, l’établissement d’un régime où les instruments de
travail se trouveraient entre les mains des ouvriers organisés en
groupes producteurs, se fédérant librement entre eux.

Ce mode de groupement devant prendre la place de l’organisation
politique actuelle, c’est-à-dire de l’Etat. Les Syndicats actuels sont le
germe de ces groupements futurs. La Révolution qui permettra d’atteindre
ce but doit être une révolution économique, une expropriation, effectuée
par les organisations ouvrières elles-mêmes, sans le concours d’aucun
pouvoir politique.

La grève générale sera le commencement et l’arme puissante de cette
révolution. Si nous ajoutons à cela, comme tactique, l’action directe,
le sabotage, l’indifférence à l’égard de l’action parlementaire ;
si nous disons, enfin, que le syndicalisme révolutionnaire est
fédéraliste dans les questions d’organisation, qu’il n’apprécie guère la
discipline et n’a pas le culte de la majorité, que le respect de la loi
le préoccupe peu et qu’il est très ouvertement antimilitariste, nous
n’aurons pas besoin de réfléchir longuement pour voir de laquelle de
deux tendances du socialisme — socialisme étatiste ou socialisme
anti-étatiste — cette conception se rapproche. Ce sont là les mêmes idées
que celles propagées, depuis l’Internationale, par les anarchistes..

Bakounine, dans son article : « La politique de l’Internationale » (2),
expose la ligne de conduite qu’il voudrait voir suivre au mouvement
ouvrier dans les termes tels que le mouvement syndicaliste actuel semble
être la réalisation exacte de son programme.
Et depuis, toute la propagande anarchiste qui a suivi : « Le Révolté »,
« La Révolte », « Les Temps Nouveaux », les
écrits de Kropotkine et de Grave, tous les livres et toutes les
brochures, et toute l’action des anarchistes parmi les ouvriers —
qu’est-ce, sinon la propagande et l’application de ces mêmes principes ?

La seule différence, c’est que l’anarchisme comprend toute une série
d’idées philosophique, morales, historiques et autres, tandis que le
syndicalisme est un mouvement purement pratique.

Mais de telles vues pratiques ne sont conciliables qu’avec une seule
théorie — la théorie anarchiste. Elle seule donne la conception générale
de cette tactique et lui sert de fil conducteur.

Toutes les fois, d’ailleurs, qu’il arrive aux « syndicalistes »
social-démocrates d’exposer des vues théoriques ; ils parlent le langage
des anarchistes. « L’idéal du monde ouvrier, dit Labriola (3), est une
société économique, organisée purement et simplement en vue de la
production matérielle, et dans laquelle a disparu toute hiérarchie que
ne requiert pas la division technique du travail, c’est-à-dire une
société sans Etat, sans prisons, sans armées, sans lois. » « La
Révolution sociale. devra réaliser le gouvernement autonome de la
production par la classe ouvrière associée ».(Ibid.)

« L’utilisation de l’Etat et de ses organes pour opérer la
transformation sociale, dit Lagardelle, est une conception aussi
fantastique que la poursuite des chimères fouriéristes » (4). On pourrait
citer un très grand nombre d’autres passages encore dans les œuvres des
écrivains, se rattachant à cette tendance, sur les questions de
tactiques comme sur les questions théoriques. Les opinions qu’ils
émettent, par exemple, au sujet des conceptions philosophiques et
historiques du marxisme sont loin d’être orthodoxes.

Le fatalisme, auquel aboutit, dans ses conclusions extrêmes, le
matérialisme économique, de même que la théorie bien connue des phases
nécessaires de l’évolution, leur paraissent profondément réactionnaires.
Dans le même article de Labriola. nous trouvons une description peu
bienveillante des résultats qu’a amené la théorie du « développement
organique des choses ». C’est par elle que se justifie l’opportunisme et
le manque d’audace de la pensée social-démocrate : « C’est ainsi qu’ont
surgi toutes les espèces de socialisme pratique, positif et bien
pensant, qu’on peut imaginer » a écrit Labriola et il rappelle ensuite, au
sujet des prétentions « scientifiques » de ces socialistes, qu’il existe
en Italie une « Revue de police scientifique ».

Cependant, notre auteur se reprend bien vite, en se rappelant qu’il est
membre de ce même parti, et il s’empresse d’opposer à cette conception
néfaste, le « véritable » matérialisme historique.

Celui-ci, dit-il, est, par contre, une doctrine révolutionnaire ; elle
suppose que « l’histoire est un produit de la volonté consciente des
hommes ». « Le principe fondamental du matérialisme historique est, en
effet, que les hommes sont les agents de leur propre histoire » (Ibid.).
Puis, après avoir caractérisé ainsi la doctrine marxistes, notre auteur
connue sans peine que les idées philosophiques et historiques du
syndicalisme procèdent en droit chemin de Marx.

Il est vrai que le syndicalisme n’a jamais élaboré de système
sociologique ou historique.
Cela n’a jamais entré dans ses préoccupations.
Cependant, deux idées se dégagent assez nettement de toute la propagande
syndicaliste : la négation de la fatalité des lois historiques et le
rôle révolutionnaire de la minorité.

La première question apparut aux syndicalistes sous forme de la « loi
d’airain » des salaires, de Lassalle, et voici la réponse qu’ils ont
donnée : « Cette loi en serait peut-être une, si le mouvement ouvrier
n’existait pas, mais il existe ; il exercera sa pression et empêchera
cette loi de se réaliser dans la pratique. Notre intervention active
modifiera la marche fatale des choses. »

Ce point de vue cadre d’ailleurs parfaitement avec cette foi dans les
forces ouvrières, qui est le trait caractéristique du mouvement
syndicaliste.

Le rôle révolutionnaire de la minorité est une autre idée, mieux
élaborée, du syndicalisme. On l’a dit dans tous les écrits où les
syndicalistes exposent leurs principes généraux ; c’est elle qui donne
au mouvement son caractère révolutionnaire et l’empêche de se mettre à
la remorque de la majorité, toujours inerte.

Nous entendons nos camarades dire : « Mais ce sont là nos idées ! » Et
c’est, en effet ainsi, non seulement en théorie, mais en fait. Le rôle
révolutionnaire de la minorité — non pas d’une minorité dictatoriale,
mais d’une minorité, avant-garde de la Révolution — est une idée très
répandue dans les écrits anarchistes.

Depuis les Paroles d’un Révolté (chapitre « La Minorité
révolutionnaire »), on la rencontre partout dans nos brochures et nos
journaux.

Et voici que nous la retrouvons, dans les écrits syndicalistes, exposée
et formulée d’une façon absolument identique.

En ce qui concerne le rôle de l’individu dans l’histoire, l’anarchisme
n’a pas donné jusqu’à présent de système sociologique et historique
complet qui réunisse et formule ses idées à cet égard ; on peut dire
cependant que les sympathies de tous les théoriciens anarchistes
allaient toujours aux défenseurs de ce qu’un écrivain russe a nommé le « 
progrès actif :t. Et lorsque le syndicalisme actuel adopte, à son tour,
ce point de vue, il devient facile de résoudre la question de savoir de
quoi il se rapproche par là : de l’anarchisme ou de la social-démocratie.

Il y a loin, en effet, de cette proclamation du rôle de l’individu, à
la doctrine impersonnelle du matérialisme historique !

Mais ce n’est pas tout.

Tous ceux qui ont suivi le développement du mouvement syndicaliste en
France, connaissent les attaches, non seulement logiques, mais réelles
de ces idées : la négation du fatalisme historique et l’idée de minorité
révolutionnaire ont été apportées au mouvement ouvrier surtout par les
anarchistes.

C’est dans les écrits de nos camarades que nous les trouvons dans les
premières années (5) ; elles sont maintenant devenues des idées
courantes chez tous les syndicalistes révolutionnaires. Le mouvement
syndicaliste offrit un terrain très propice à leur développement : elles
seules pouvaient répondre à son action pratique. En d’autres termes,
lorsqu’il passe dans le domaine de la théorie, le syndicalisme
révolutionnaire adopte les idées anarchistes, et ne peut en adopter
d’autres.

M. ISIDINE.

(1) A. Labriola : Syndicalisme et socialisme en Italie (Mouvement
socialiste
, oct. 1906).
(2) Publié, en 1879 dans le journal Égalité.
(3) En particulier, surtout dans les articles et les brochures de Pouget.
(4) « Du Parlementarisme au Syndicalisme », Mouvement soc., décembre
1906.
(5) « Manheim, Rome, Amiens », Mouvement soc., novembre 1906.