1924 : Le meeting de la Grange-aux-Belles raconté par May Picqueray

« les premières balles bolcheviques sont pour les anarchistes ! »
dimanche 31 janvier 2016
par  Eric Vilain
popularité : 8%

Depuis le congrès, en septembre 1922 à Saint-Étienne, de la C.G.T.U. où la motion Pierre Besnard de défense d’un syndicalisme libre, autonome par rapport aux partis politiques a été battue par la motion Monmousseau, et surtout depuis celui de novembre 1923 à Bourges, les rapports des anarcho-syndicalistes et des anarchistes avec les communistes et leurs compagnons de route sont extrêmement tendus. Cette tension éclatera le 11 janvier 1924 dans le sang, celui des anarcho-syndicalistes. Dans la salle de réunion de la Grange-aux-Belles, un des lieux historiques du syndicalisme parisien se tient à cette date, un meeting présidé par le « capitaine » Treint, fidèle porte-parole de la Ligue Bolchevique.

Le sujet à l’ordre du jour est d’actualité : l’anarcho-syndicalisme.

Treint, secrétaire général du P.C. après la démission de Frossard, toujours du bon côté lors des intrigues moscoutaires, ne brilla jamais, pour le grand stratège qu’il se croyait être, par sa finesse, il fut l’inventeur de la formule « plumer la volaille socialiste », désignation de la finalité du « Front Unique Socialiste-Communiste ».
Ainsi d’entrée de jeu, il attaqua violemment les anarcho-syndicalistes. Évidemment, de nombreux compagnons étaient venus assister au meeting et y apporter la contradiction, si besoin était. Pratique courante à l’époque.

La regrettée May Picqueray fut de ceux-là et c’est son témoignage que nous reproduisons ici .

A l’entrée, je rencontre Bernard, secrétaire du syndicat des gantiers. Il porte son grand chapeau noir et sa cape. Il n’est plus tout jeune, la soixantaine ? Impossible de le dire.

A la tribune, le « capitaine » Treint déverse sa bile et attaque violemment les anarcho-syndicalistes. Tout à coup une voix s’élève, venant du fond de la salle, près de l’estrade, une voix qu’on connaît bien.... « Vive l’anarcho-syndicalisme ! » suivie presque aussitôt d’un appel au secours : « A moi, les copains ! »

C’est Boudoux, un militant du S.U.B. Les jeunes gardes qui protègent l’estrade lui tombent dessus à bras raccourcis. Suivie de Bernard, je fonce vers le lieu de la bagarre, bousculant ceux qui se trouvent sur notre passage. Nous nous retrouvons une quinzaine de camarades dans ce coin, et arrivons à dégager Boudoux.

Avec les sièges des premiers rangs, dont nous avons chassé les occupants, nous faisons une barricade, et nous nous battons par-dessus, contre les jeunes gardes armés de matraques. Je suis venue les mains vides ; j’enlève ma ceinture de cuir, l’enroule autour de mon poignet et prends place dans la bagarre.

Près de moi, un grand gars vêtu de velours côtelé, portant casquette, joue des poings.

Tout à coup, la voix de Treint ordonne aux jeunes gardes d’arrêter le combat : « Arrêtez, cela suffit ! » Les jeunes gardes s’écartent et du podium, les balles partent et nous sifflent aux oreilles.
Dans la salle, c’est la panique, les gens fuient vers la sortie, ou se piétinent, les sièges sont brisés, les vitres aussi.
Ce n’est pas beau à voir... Dans notre coin, nous nous comptons. Une quinzaine environ.

Certains copains sont allongés sur le sol. Tout à coup, Poncet, que nous appelions « le plombier », s’écroule près de moi, le long du mur (insoumis, il vivait sous un nom d’emprunt, et je n’ai connu son véritable nom qu’après sa mort). Je lui tapote la joue, croyant à un malaise. « May, je suis touché », je ne vois rien. J’ouvre sa veste, au-dessus de la ceinture, le sang coule... Il a deux balles dans le ventre. Puis il tombe sur le côté.

On le transporte vite au dispensaire qui se trouve dans la cour, devant la gravité de son état on appelle l’ambulance de l’hôpital Saint-Louis, qui se trouve à deux pas. Il mourra dans la nuit.
Clot, ce grand garçon à casquette qui se trouvait près de moi pendant la bagarre, s’était élancé vers la tribune d’où partaient les coups de feu. Arrivé au pied de celle-ci, il s’écroule à son tour, tué d’une balle tirée de haut en bas, qui lui traverse la casquette et le crâne. Son corps sera enlevé par la police un peu plus tard.
D’autres camarades sont blessés.

Charlot, le concierge de la salle C.G.T., de l’avenue Mathurin-Moreau, ancien charpentier en fer qui boîte déjà à la suite d’un accident du travail, a une balle dans la cuisse. On évacue les blessés et ça discute dur sur ce qui vient de se passer.
A la faveur de la bousculade, et leur forfait accompli, Treint et ses acolytes avaient quitté la salle. Celle-ci fut mise sous séquestre par la police accourue, commissaire en tête.

Le lendemain, l’Humanité raconte les faits à sa façon et accuse les anarcho-syndicalistes d’être venus en force pour saboter la réunion et d’avoir utilisé contre eux des armes à feu. Malheureusement pour eux, on ne trouve de trace de balles que dans le coin où s’étaient regroupés nos camarades, d’après les résultats de l’enquête, et toutes à hauteur d’homme.

Nous sommes convoqués à quelques-uns à la P.J. (on essaye de me faire dire le nom ou les noms de ceux qui ont tiré. Et pour cela tous les arguments sont employés).
Ce n’est pas mon rôle de dénoncer qui que ce soit. Que le ou les coupables se dénoncent. Qu’ils aient le courage, ou que la police dont c’est le travail, les démasque.

Il n’y a jamais eu d’arrestation, ni d’inculpation... Je rencontrais un des tireurs presque chaque jour et le traitais d’assassin.
Il ne bronchait pas, mais est-ce le remords ? Il me semblait que ses cheveux blanchissaient.
Les bolcheviks n’assassinent pas qu’en Russie !

Comble de cynisme, un délégué du P.C. alla trouver la famille Clot, présenta la chose à sa façon et le P.C. fit à Clot de magnifiques funérailles... après l’avoir assassiné !
Il fallait bien sauver la face ! »

May Picqueray