Emile Pouget. — Sur la grève générale (1904)

jeudi 19 mai 2016
par  Eric Vilain
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Il me paraît ne pouvoir mieux contribuer à l’enquête ouverte par le Mouvement Socialiste sur l’idée de grève générale qu’en recherchant sa genèse et notant rapidement son processus historique.
La constatation que cette idée n’est pas aussi nouvelle ment apparue qu’on l’imagine trop, aidera à faire tomber, ou tout au moins à atténuer, bien des préventions contre elle. D’autant, qu’à cette constatation s’en ajoute une autre dont la valeur est indéniable : à savoir que l’idée de grève générale surgit, logiquement et fatalement, quand la classe ouvrière délaisse l’illusion politique pour concentrer ses efforts d’organisation, de lutte et de révolte sur le terrain économique.

Sur la grève générale (1904)

Émile Pouget

Secrétaire de rédaction de « La Voix du Peuple »

Il me paraît ne pouvoir mieux contribuer à l’enquête ouverte par le Mouvement Socialiste sur l’idée de grève générale qu’en recherchant sa genèse et notant rapidement son processus historique.
La constatation que cette idée n’est pas aussi nouvelle ment apparue qu’on l’imagine trop, aidera à faire tomber, ou tout au moins à atténuer, bien des préventions contre elle. D’autant, qu’à cette constatation s’en ajoute une autre dont la valeur est indéniable : à savoir que l’idée de grève générale surgit, logiquement et fatalement, quand la classe ouvrière délaisse l’illusion politique pour concentrer ses efforts d’organisation, de lutte et de révolte sur le terrain économique.

I. La genèse de la grève générale. — L’idée de grève générale n’a pas de blason idéologique. Elle vient du peuple et ne peut prétendre à une « noble » origine. Ni sociologues, ni philosophes n’ont daigné élucubrer sur son compte, analyser ses formules, doser sa théorie.
Cette origine « vulgaire » explique — en partie — le discrédit dont jouit, dans certains milieux où on se targue plus ou moins d’intellectualisme, l’idée de grève générale : elle y est en dédain et on l’y considère comme étant une expression confuse et sans consistance, émergée des masses en fermentation... et, par cela même, vouée à une disparition prochaine.
Nul grand nom ne s’étant fait le thuriféraire de la grève générale, on lui refuse tout crédit. Si cette attitude dédaigneuse envers la grève générale était particulière à la bourgeoisie, il n’y aurait pas lieu d’en faire cas. Malheureusement, ses détracteurs sont légion dans l’élite socialiste.
Cette prévention est inexplicable. Il semble qu’on devrait donner toute son attention aux tactiques qui s’élaborent au profond des masses populaires ; il semble qu’il ne peut être de meilleur enseignement, de plus utile école de révolution que cette étude de la vie. En effet, quand le peuple ne se laisse pas dériver de sa route par des « directeurs de conscience », il est rare que son bon sens ne lui suggère la meilleure orientation.
Dans le plan politique, tant d’appétits et tant d’ambitions s’enchevêtrent, que cette clairvoyance, atrophiée par les intrigues et les compétitions de tout ordre, ne peut se manifester.
Il en va autrement dans le plan économique. Là, le salarié et l’employeur se trouvent en contact d’opposition ; leurs intérêts sont adverses et nulle manœuvre n’en peut obscurcir l’antagonisme. D’ailleurs, du côté des travailleurs, les compétitions y sont d’autant moins sensibles qu’il n’y a que des ennuis à recueillir et non des prébendes.
Donc, sur le terrain économique, moins propice que tout autre à l’épanouissement des tendances déviatrices, la germination des tactiques et des aspirations des masses ouvrières s’effectue sans qu’elle ait trop à redouter l’entrave des ambitieux et des théoriciens, dogmatisant les uns sous la poussée d’appétits, les autres au nom de formules abstraites.
Le moyen de lutte logique qui, dans le milieu économique, s’indique tout d’abord, c’est la grève, c’est-à-dire le refus de travail, — le refus, au moins momentané, d’enrichir le patron à des conditions trop draconiennes. Puis, par voie de conséquence, comme corollaire du grandissement de l’organisation ouvrière, naît et se précise l’idée de généraliser le mouvement de cessation de travail.

II. La grève générale dans l’Internationale. — L’Association internationale des Travailleurs fut, à la fin du second Empire, l’expression des revendications économiques de la classe ouvrière. Aussi, très rapidement elle fut amenée, sous la poussée logique de la lutte sociale, à envisager l’éventualité de la grève générale. Dès ses premiers congrès — dès 1866, — la question des grèves partielles se posa et l’utilité de leur généralisation fut examinée.
Au Congrès de Bruxelles, en 1868, il était déclaré « que la grève n’est pas un moyen d’affranchir complètement les travailleurs, mais qu’elle est souvent une nécessité dans la situation actuelle » ; puis, on envisagea l’éventualité d’une grève universelle, et il fut posé comme principe que « le corps social ne saurait vivre, si la production est arrêtée pendant un certain temps ; qu’il suffirait donc aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques. »
Peu après, en mars 1869, le journal l’Internationale, qui se publiait à Bruxelles, disait :
Lorsque les grèves s’étendent, se communiquent de proche en proche, c’est qu’elles sont bien près de devenir une grève générale ; et une grève générale, avec les idées d’affranchissement qui règnent aujourd’hui, ne peut qu’aboutir à un grand cataclysme qui ferait faire peau neuve a la société.
Ainsi, au sein de l’Internationale, se manifestait le phénomène signalé plus haut : le groupement économique des travailleurs favorisait l’éclosion de l’idée de grève générale, à laquelle était attribué son but précis et définitif : l’expropriation capitaliste. Mais, les événements de 1870 et de 1871, et l’affaiblissement de l’Internationale, allaient détourner la classe ouvrière de cet objectif et donner une orientation plus politicienne au mouvement social.
Cependant, en 1873, le Congrès de la Section belge, qui se tint à Anvers, notifiait aux Fédérations de « tout préparer « pour la grève universelle, en renonçant aux grèves partielles, sauf dans le cas de légitime défense. »
Quelques semaines après, en septembre 1873, sur la proposition de la Belgique qui en avait demandé la mise à l’ordre du jour, la question de la grève générale était discutée au Congrès général de l’Internationale qui se tint à Genève. Entre autres délégués à ce Congrès, se peuvent citer les citoyens Andréa Costa et Paul Brousse.
La grève générale fut discutée en séance secrète et les conceptions et objections qui se firent jour à l’époque, ne diffèrent guère de celles qui ont cours aujourd’hui. Certains considéraient la grève générale comme étant l’équivalent de la révolution sociale et devant avoir pour corollaire l’expropriation capitaliste ; d’autres, au contraire, — et de ceux-là étaient les Américains, — ne la tenaient que pour un mouvement d’agitation en vue de l’obtention de réformes.
Dans le rapport adressé par le conseil fédéral de l’Amérique du Nord il était dit :
... Si les travailleurs, affiliés à [’Association venaient à fixer un certain jour pour la grève générale, non seulement pour obtenir une réduction d’heures et une diminution de salaires, mais pour trouver le moyen de vivre dans des ateliers coopératifs, par groupes et par colonies, nous ne pourrions nous empêcher de... leur prêter une aide morale et matérielle.
L’opinion émise ci-dessus est celle de la grève générale à but réformiste, et c’est à un mouvement de cette catégorie que se décidaient les travailleurs des États-Unis pour, en 1886, conquérir la journée de huit heures.
Pour ce qui est du Congrès de Genève, afin de ne pas
donner prise à une recrudescence de répression, c’est par la résolution ci-dessous, — qui ne reflète nullement les idées discutées à la séance secrète, — qu’il clôtura le débat sur la grève générale :
Le Congrès, considérant que dans l’état actuel de [’Internationale, il ne peut être donné à la question de la grève générale une solution complète, recommande aux travailleurs, d’une façon pressante, l’organisation internationale des corps de métier, ainsi qu’une active propagande socialiste.
La recommandation formulée dans cette résolution, visant la constitution de groupements corporatifs internationaux, est l’indication nette de la pensée des internationalistes : ils comprenaient que la grève générale resterait une abstraction sans valeur révolutionnaire, tant que la classe ouvrière n’aurait pas créé une solide organisation économique.
Cette recommandation peut être tenue pour la pensée testamentaire.de l’Internationale ; désormais, la grande Association, déjà scindée en deux après le Congrès de la Haye en 1872, allait décliner pour, après deux autres congrès, faire place à d’autres modes de groupement.
Les théories social-démocrates allaient, pour un temps, acquérir la prédominance ; l’orientation économique allait être délaissée au profit des agitations parlementaires et, conséquence inéluctable, l’idée de grève générale allait tomber dans l’oubli.
Ainsi est-il souvent des idées nouvelles : une génération les élabore, puis, sous la pression des persécutions bourgeoises, ou d’autres causes déprimantes, elles s’effacent des mémoires humaines et ne sont pas transmises à la jeune génération ; celle-ci, dans l’ignorance du travail accompli, est obligée de recommencer au point de départ l’élaboration des idées oubliées.
C’est ce qui s’est produit pour la grève générale.

III. Renaissance de l’idée de grève générale. — Elle reparut aux États-Unis, — et ce, quand dans ce pays se fut constituée, sur le terrain économique, une puissante fédération de syndicats. Elle reparut, avec l’esprit que notait au Congrès de Genève, en 1873, le Conseil Fédéral de l’Internationale pour l’Amérique du Nord : la grève générale n’était considérée que sous son aspect réformiste, —■ un moyen d’action pour conquérir une amélioration partielle.
La plate-forme de ce premier mouvement de grève générale fut la conquête de la journée de huit heures. Il est inutile d’observer que ce ne fut pas par un recours à l’intervention législative, mais simplement par une vigoureuse action directe contre les patrons, par une levée en masse des travailleurs à une date fixée à l’avance, — que les Américains tentèrent d’arracher (et arrachèrent en partie) aux exploiteurs, cette réduction de la durée du travail.
L’initiative de ce mouvement fut prise par la Fédération des chambres syndicales qui, dans son Congrès, en novembre 1885, choisit le Premier Mai 1886 pour une action d’ensemble : il fut convenu de cesser le travail à cette date, jusqu’à obtention de la réduction à huit heures de la journée de travail.
Ainsi, il apparaît que les internationalistes de Genève étaient clairvoyants quand ils préconisaient l’organisation syndicale comme étant le terroir nécessaire pour la floraison de l’idée de grève générale.
La gigantesque agitation américaine pour les Huit Heures, fut réellement la conséquence d’une forte organisation économique et elle ne fut appuyée que par les groupements mettant au premier plan les préoccupations économiques. En effet, ce fut en rechignant, et la main forcée, que les Chevaliers du Travail participèrent à l’agitation. Au contraire, le jeune parti anarchiste, qui avait son foyer d’action à Chicago, se jeta dans la mêlée avec ardeur, tandis que le parti socialiste, imprégné des théories européennes, laissait faire l’agitation sans presque y participer.

IV. La grève générale en France. — Des États-Unis, l’idée de grève générale, — fécondée par le sang des anarchistes pendus à Chicago, à la suite des manifestations du Premier Mai 1886, — s’importa en France.
Ici, il fut comme aux États-Unis : l’idée de grève générale, considérée comme « peu scientifique », laissa froids les théoriciens, tant socialistes qu’anarchistes, et séduisit seulement les travailleurs et les militants qui prenaient davantage leurs inspirations dans les faits sociaux que dans les livres.
Le compagnon Tortelier, un des militants de la première heure du syndicat des menuisiers, orateur à la parole chaude et frustre, fut un des premiers, à Paris, à propager l’idée de grève générale, dans son intégrale conception révolutionnaire. Délégué au Congrès ouvrier international qui se tint à Londres, en novembre 1888, il y développa — sans grand écho — l’idée nouvelle.
En cette même fin d’année, à Bordeaux, se tint un Congrès national des syndicats, et la grève générale y fut préconisée et adoptée. Ce congrès fut organisé par la Fédération des syndicats qui, quelques années plus tard, allait se poser en adversaire de la grève générale et disparaître peu à peu après la scission du Congrès de Nantes, en 1894.
Cette Fédération était imprégnée de l’esprit du « Parti Ouvrier Français » ; aussi, la résolution grève-généraliste adoptée à ce Congrès a été souvent rappelée aux socialistes qui n’appartenaient à cette fraction. La voici :

Considérant :
Que la monopolisation des instruments et des capitaux entre les mains patronales donne aux patrons une puissance qui diminue d’autant celle que la grève partielle mettait entre les mains des ouvriers ;
Que le capital n’est rien s’il n’est mis en mouvement ;
Qu’alors, en refusant le travail, les ouvriers anéantiraient d’un seul coup la puissance de leurs maîtres ;
Considérant :
Que la grève partielle ne peut être qu’un moyen d’agitation et d’organisation ;
Le Congrès déclare :
Que seule la grève générale, c’est à-dire la cessation complète de tout travail, ou la Révolution, peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation.

Il est à noter qu’à ce Congrès — où pourtant la pensée du « Parti ouvrier Français » dominait les débats, — une motion fut votée, « invitant les syndicats constitués, ou en « voie de se constituer, à ne s’inféoder à aucun parti politique, quel qu’il soit, seul moyen de rallier l’unanimité de « la corporation. »
Ainsi, tandis que ce Congrès se prononçait pour le moyen d’action essentiellement économique qu’est la grève générale, il mettait en garde les travailleurs contre les dangers de l’inféodation politique.
Ne peut-on inférer de ces deux votes caractéristiques que si les socialistes du « Parti ouvrier Français » ne se fussent pas éloignés de l’orientation qu’indiquait ce Congrès, ils eussent été les bons ouvriers de la forte organisation syndicaliste ’ ? Organisation purement économique, qui mit six ans à émerger au-dessus des luttes intestines entre groupements aux tendances divergentes, — et qui ne fut un fait accompli que lorsque la scission de Nantes, en 1.894, eût préparé la naissance de la Confédération Générale du Travail, à Limoges, en 1895.
Il n’en fût pas ainsi ! Les propagandistes du « Parti Ouvrier Français » réprouvèrent vite l’idée de grève générale. Cependant, avant d’en venir à la condamner catégoriquement, ils s’arrêtèrent à une théorie intermédiaire, la grève générale par industrie.
En mai 1890, à Jolimont, en Belgique, se tint un Congrès international des mineurs où, sur la proposition du citoyen Keir Hardie, fut adopté « le principe de la grève générale « pour assurer le triomphe de la journée de huit heures... » Au Congrès suivant, décidé pour 18.91, devait être fixée la. date de ce mouvement général dans tous les charbonnages d’Europe.
Quelques mois après, en octobre 1890, au Congrès du « Parti ouvrier Français » tenu à Lille, la résolution ci-après était adoptée :

Considérant que la grève générale proprement dite, c’est-à-dire le refus concerté et simultané du travail par tous les travailleurs. ... suppose et exige pour aboutir un état d’esprit socialiste et d’organisation ouvrière auquel n’est pas arrivé le prolétariat... ; que la seule grève qui, dans ces conditions, ne soit pas illusoire ou prématurée est celle des mineurs de tous les pays... le Congrès décide : ... d’appuyer la grève internationale des mineurs, au cas où elle serait votée.

Comment le « Parti Ouvrier » qui, au Congrès de Bordeaux, s’était prononcé pour la grève générale révolutionnaire et, au Congrès de Lille pour la grève générale par professions, en vint-il à se faire un systématique adversaire de ce moyen d’action révolutionnaire ?
Observons seulement que la théorie du « Parti ouvrier Français », mettant en première ligne la conquête du pouvoir politique ne pouvait que difficilement s’accommoder de l’idée dégrève générale, qui posait au premier plan l’action économique.
Outre ce motif, il en est un autre qui semble avoir influé sur lui : la conception pacifiste de la grève générale qui, sous le bonasse vocable de grève des bras croisés fut un moment très en vogue, devait peu lui sourire.
Cette théorie était plus particulièrement propagée par des militants du P. 0. S. R. ; ils considéraient la grève générale comme devant se borner à une suspension de tout travail, de tout transport d’objets ou de denrées de première nécessité. Résultat rapide : affamement des capitalistes, c’est vrai ; mais aussi, et par ricochet, affamement des travailleurs. Il est vrai que, pour parer à ce dernier inconvénient, certains militants préconisaient la création de magasins de (’- réserve » pour parer à l’alimentation populaire, au cas de grève générale.
C’est sur ses conceptions — confuses parce qu’embryonnaires, — et que nul ne fait siennes aujourd’hui, que les détracteurs actuels de l’idée de grève générale se basent pour s’en proclamer adversaires. Ils seraient mieux avisés en recherchant d’autres arguments, car, en basant leurs critiques sur des billevesées désuètes, ils font preuve d’un regrettable manque de documentation, autant que d’esprit scientifique.

IV. La grève générale devant les congrès corporatifs. — Très rapidement, l’idée de grève générale chemina et se répandit, principalement au sein des organisations corporatives.
En 1892, le Congrès des Bourses du travail qui se tint à Tours, et celui des syndicats qui se tint à Marseille adoptèrent le principe de la grève générale. A Marseille, le citoyen Briand fut le champion de l’idée nouvelle. L’année f suivante, au Congrès corporatif qui se tint à Paris, la grève générale fut discutée encore et approuvée avec enthousiasme.
Malgré cela, sa conception manquait de précision : elle séduisait les militants, par sa puissance, attractive et rayonnante, qui fait d’elle un merveilleux ferment d’agitation ; on aimait sa force génératrice de solidarité.
Mais confuse encore la définition qu’on en donnait. Beaucoup ne voyaient dans la grève générale qu’un efficace moyen de réaliser des améliorations de détail ; moins nombreux étaient ceux qui attendaient d’elle ce dont elle est l’expression, — c’est-à-dire la révolution sociale.
Ce vague et cette imprécision des formules grève-généralistes s’expliquait d’ailleurs par un manque de suffisante propagande. On put le constater au Congrès corporatif, qui se tint à Paris, en 1893. C’était au lendemain de la fermeture de la Bourse du travail ; l’exaltation et l’esprit combattifs étaient si grands que la discussion s’en ressentit.
La grande majorité des délégués se prononça pour la grève générale, considérée comme succédané de l’expression « Révolution sociale ». Mais, malgré cela, ses partisans ne donnèrent pas l’impression d’une imposante unité de vues. Une proposition fut formulée, — et qui fut repoussée, — de décréter la grève générale immédiatement.
La commission qui eut mandat de présenter un rapport sur la question, s’exprimait ainsi :
La déclaration d’une grève générale est grave ; pour réussir, il ne suffit pas que tous acceptent l’idée. Une majorité suffit. Quelquefois même une corporation ou deux, comme celle des mineurs ou des employés de chemin de fer, si la traction est du mouvement.
Quinze jours d’arrêt dans ces deux corporations, ou même parmi les mineurs seulement, et toute la vapeur s’arrête...
On peut faire observer qu’après la réussite, le mouvement pourra être recommencé pour une autre partie. Il y a dans cette objection un défaut : qui sait où peut s’arrêter une grève générale ?
On nous dit qu’il n’y a rien de plus facile à faire : il suffit de rester une semaine les bras croisés et nos exploiteurs seront bien forcés de mourir de faim, — mais on ne nous dit pas comment nous ferons nous-mêmes pour manger.
Il faudra donc que nous nous emparions des boulangeries et des boucheries, et que nous assurions la vie de tous ceux qui produisent.
Si on ne fait pas ainsi, la grève générale n’est pas possible : si on va jusque-là. pourquoi ne pas aller plus loin ?
Sachons où nous voulons aller et, quand nous le saurons, si nous commençons, allons jusqu’au bout. La grève générale des métiers, c’est la Révolution sociale. Êtes-vous prêts à la faire ?
Deux cas spéciaux peuvent entraîner la grève générale des métiers. Le premier, c’est pour l’émancipation complète des travailleurs en abolissant le salariat. Le deuxième, c’est pour empêcher une guerre fratricide entre peuples. Dans ce dernier cas, elle ne peut être qu’internationale
Pour sanctionner s rapport, une commission de neuf membres fut nommée- Elle reçut le mandat d’étudier et de propager l’idée de grève générale. Elle prit le titre de Commission D’ORGANISATION de la grève générale, sans apercevoir l’inconséquence d’un telle appellation : il est logique qu’on « prépare » la grève générale et très prétentieux de prétendre l’ »organiser ».
Cette Commission s’est, avec les modifications qu’indiqua l’expérience, continuée depuis lors, sous le titre mieux approprié de Comité de propagande de la grève générale.
Ce prétentieux qualificatif : « Commission D’ORGANISATION » servit les adversaires de la grève générale. Ils eurent l’argumentation facile pour démontrer la naïveté d’un tel titre ; ils objectèrent, avec beaucoup de raison, qu’on peut espérer « faire » la grève générale, mais non « l’organiser » à l’avance.
Ce fut d’ailleurs une des thèses soutenues au Congrès des Syndicats, à Nantes, en 1894, par les dissidents du « Parti Ouvrier Français » qui se retirèrent du Congrès « afin, » disaient-ils, « d’en finir une bonne fois avec cette utopie, ce brandon de discorde de la grève générale. »
La question de la grève générale domina tout ce Congrès ; suivant qu’elle allait être repoussée ou acceptée, l’orientation des Syndicats se faisait avec prédominance des préoccupations parlementaires, ou avec prédominance des préoccupations économiques. La discussion dura trois jours pleins et, du consentement du Congrès, elle finit par se circonscrire entre Raymond Lavigne, contre la grève générale, et A. Briand, pour.
Ce dernier montra les travailleurs acculés à « l’action de la rue », devenue impossible grâce aux perfectionnements introduits dans l’armement militaire ; de sorte qu’il ne leur restera plus qu’à diminuer la force du pouvoir en généralisant les foyers de révolution, — résultat que paraît seule susceptible de produire la grève générale,
On passa au vote et 65 voix se prononcèrent pour la grève générale et 37 contre.
Il est nécessaire d’observer que la discussion porta sur la grève générale, considérée comme équivalent de la Révolution sociale. Outre cette observation, il est aussi utile de noter que ce vote, qui aiguillait définitivement les organisations syndicales dans la voie économique fut émis au plus fort de la répression anarchiste de 1894. C’est la meilleure preuve de l’importance de ce courant.
Depuis lors, pas un congrès corporatif ne s’est clôturé sans qu’un vote ne vienne affirmer le principe de la grève générale. En 1897, au Congrès de Toulouse, une motion fut adoptée stipulant que « la grève générale est synonyme de révolution ».
Au Congrès de Paris, en 1900, un large débat s’ouvrit sur la question et il suffira, pour en indiquer l’ampleur et la portée, de quelques citations :
Si vous voulez la grève générale, disait un délégué, il faut que vous ayez réfléchi à l’au-delà de votre action immédiate et actuelle, que vous ayez convenu quel sera le rôle de votre corporation dans la société au jour delà victoire ? II faut que, par exemple, les ouvriers boulangers sachent, dans leur région respective, les besoins de la consommation, les moyens de production, etc.
Un autre délégué s’exprimait comme suit :
Lorsque nous déclarerons la grève générale, il faudra que nous ayons le courage de descendre dans la rue. La grève générale ne sera pas la grève de la lâcheté ouvrière... elle sera la grève de toutes les énergies, la conquête de tous les moyens de production...
Un autre expliquait :
Si nous faisons la grève générale, c’est pour nous emparer des moyens de production, pour déposséder les possédants actuels qui, certainement, ne se laisseront pas faire facilement ; il est nécessaire que cette grève générale revête un caractère révolutionnaire, que d’ailleurs les événements dicteront eux-mêmes...
Et ce dernier délégué ajoutait avec raison :
De la conception d’une grève générale ainsi comprise à une grève générale de la corporation, il y a un abîme.

Les citations ci-dessus, nettes et typiques, qu’il serait d’ailleurs facile d’allonger et de multiplier, sont l’expression de l’opinion dominant au Congrès.
S’il pouvait, précédemment, exister encore un léger doute sur la conception que les organisations ouvrières se font de la grève générale, ce n’était plus possible : ces citations ont fait la pleine lumière, — elles ont éliminé toute possibilité d’équivoque, en indiquant, avec une brutale précision, que la grève générale doit être révolutionnaire et expropriatrice.
Les Congrès qui ont suivi (Lyon, 1901, et Montpellier, 1902) n’ont fait que confirmer la manière de voir exprimée au Congrès de Paris.

VI. Le Comité de la grève générale. — Ce serait sortir du cadre de cette étude que d’analyser l’œuvre propagandiste du Comité de la grève générale, de même que de vouloir indiquer ses successives modifications. Actuellement, il est formé d’un certain nombre de délégués au Comité Confédéral. Sa mission pratique est d’entrer en relations avec les sous-comités de la grève générale existant dans de nombreuses villes et qui sont constitués à raison d’un délégué par syndicat adhérant au principe de la grève générale. Sa propagande se concrète [se concrétise] en des réunions, en des manifestes inspirés par les événements, en des brochures, etc.
Au nombre des publications du Comité, il en est une : Grève générale réformiste et Grève générale révolutionnaire, à laquelle j’emprunte quelques extraits, dont la précision m’évitera des redites théoriques :
Dans les circonstances actuelles, y est-il dit, si l’on se borne à limiter les hypothèses aux possibilités réalisables dans le milieu présent, la grève générale révolutionnaire apparaît comme l’unique et seul efficace moyen pour la classe ouvrière de s’émanciper intégralement du joug capitaliste et gouvernemental.
La grève générale, même restreinte à la conquête d’améliorations de détail est, pour les travailleurs — parce qu’elle est une arme économique — autrement féconde en heureux résultats que les efforts tentés, par les voies parlementaires, pour acculer les pouvoirs publics à une intervention favorable aux exploités.
La grève générale — qu’elle ait le caractère révolutionnaire ou purement réformiste — est la conséquence de l’effort de minorités conscientes qui, par leur exemple, mettent en branle et entraînent les masses.
On trouvera plus loin les principaux passages de cette brochure, dont la portée n’échappera à personne.
J’arrête ce trop long exposé de la grève générale, — souhaitant que les documents dont j’ai tenu à l’accompagner éveillent la réflexion des militants que d’autres préoccupations ont jusqu’ici détourné de son examen.
L’heure n’est-elle pas propice ? Un peu partout s’indique un faiblissement électoral du socialisme politique : il y a eu des défaites législatives en Belgique et, en France, des municipalités ont fait retour aux bourgeois.
Cependant, les idées sociales sont en progrès certain, — en progrès aussi l’idée révolutionnaire. Une cause secondaire doit donc expliquer ce recul apparent.
Cette cause ne résiderait-elle pas dans le mécanisme même du suffrage universel qui entraîne à négliger la besogne éducative et d’éducation ouvrière, pour se trop limiter à rallier une majorité ?
N’en faudrait-il pas conclure que le suffrage universel n’a pas la valeur dynamique que certains lui ont attribuée et que rien de définitif ne peut être édifié sur le sable mouvant que constituent les masses électorales ?
Sur ces points, on peut différer d’appréciation... Mais il en est un sur lequel l’accord de tous est possible :
C’est de reconnaître que, sur le terrain économique, le bon grain germe toujours ; là, sur cette base stable, nulle déception n’est à redouter, — tout progrès acquis est définitif. Par conséquent, étant donné que la Révolution en gestation doit être sociale, c’est (sans préoccupations politiques d’aucune sorte) dans les milieux économiques, — et en acceptant les moyens d’action qui leur sont adéquats, — que doit se préparer l’œuvre libératrice.


Sources :
Le Mouvement socialiste : revue bi-mensuelle internationale...
1904-06
Description : 1904/06 (A6,N137)-1904/07 (A6,N138).
Droits : domaine public
Identifiant : ark :/12148/bpt6k5737262g
Source : Bibliothèque nationale de France, département Fonds du service reproduction, 2009-67977
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark :/12148/cb34425483v
Relation : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/cb34425483v/date
Provenance : Bibliothèque nationale de France