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Le castro-communisme ne peut tromper personne (1962)
Traduction : Floréal Melgar.

Source : https://florealanar.wordpress.com/2019/10/29/un-peu-dhistoire-gaston-leval-et-cuba-3/

Article mis en ligne le 12 mai 2020

par Eric Vilain

29 octobre 2019 par Floréal

L’article ci-dessous a été écrit en langue espagnole et publié dans le numéro de novembre-décembre 1962 de la revue libertaire argentine “Reconstruir”. Gaston Leval, qui dans ses écrits précédents exprimait ses inquiétudes quant à l’orientation prise par la révolution cubaine, pouvait alors, près de quatre ans après la prise du pouvoir par Fidel Castro, montrer que lesdites craintes étaient fondées.

Nous avons acquis une expérience décisive, importante et instructive qui devrait nous mettre en garde quant aux étiquettes appliquées à une révolution. Compte tenu de la formidable leçon russe, il n’y a plus d’excuses pour ceux qui se laissent subjuguer, entraîner ou aveugler par l’effondrement d’un Etat et d’un gouvernement capitalistes, par des expropriations d’apparence plus ou moins socialiste, voire par la distribution de terres aux paysans (les bolchéviks proclamaient, avant la victoire : “La terre à ceux qui la travaillent”) et la remise des usines et ateliers aux ouvriers. Tout n’est pas résolu avec ces premières mesures, qui peuvent être des concessions immédiates, transitoires et obligées de la part d’un parti politique qui entend capter la sympathie ou l’adhésion des travailleurs de la ville ou de la campagne, pour accéder au pouvoir d’où, après avoir éliminé les autres partis et formations rivales, il imposera à ces mêmes travailleurs de nouvelles règles, de nouvelles institutions, une police, une bureaucratie et, par une limitation constante des libertés, des conditions de travail et d’existence contre lesquelles les intéressés ne pourront plus réagir.

L’expérience russe nous permet de dire ceci : dès qu’un parti, révolutionnaire au départ, élimine les autres révolutionnaires, les qualifiant – ce qui est devenu une manœuvre classique – de contre-révolutionnaires, vendus au capitalisme ou à l’étranger, etc., nous sommes face à un commencement de dictature qui, suivant une pente fatale, doit conduire à une répression accrue devant la résistance non moins fatale des secteurs qui ne veulent pas se laisser dominer. Cette répression doit inévitablement provoquer le renforcement de la police, transformée en police de parti, la censure journalistique d’abord et la suppression de la presse d’opposition ensuite, l’interdiction de la propagande orale non officielle et la dissolution de toutes les forces politiques, syndicales (sauf si elles sont noyautées de l’intérieur), et des mouvements culturels et sociaux qui refusent de se soumettre.

Telle est, inexorablement, la succession des faits. C’est ce qui s’est passé en Russie. C’est ce qui s’est produit en Italie, où les différentes caractéristiques institutionnelles du fascisme sont apparues à mesure que la nécessité de se défendre contre l’opposition, conjuguée à la volonté de domination de Mussolini, a amené celui-ci, pour conserver le pouvoir, à systématiser l’élimination de l’opposition et à renforcer les organes de répression.

Dès qu’à Cuba la volonté de domination de Fidel Castro est apparue évidente – subjuguant le Directoire estudiantin qui avait dirigé une bonne partie de la lutte -, par la nomination autoritaire, et sans consulter personne, de son frère Raúl comme “dauphin” pour le remplacer en cas de disparition – ce qui n’est ni plus ni moins qu’un coup d’Etat –, en décrétant ce que bon lui semblait sans consulter les membres du Mouvement du 26 juillet eux-mêmes, en se livrant, avec la police qu’il avait constituée, aux persécutions envers les héros de la lutte contre Batista et contre d’autres secteurs révolutionnaires ; dès que ces événements se produisirent, est né le mécanisme qui, pour n’avoir pas été brutalement interrompu, devait conduire, comme dans les cas précédents, à la plénitude de l’État totalitaire.

Ce processus est devenu plus menaçant encore avec l’attitude de Fidel Castro envers le Parti communiste. Dans les premiers jours de son arrivée à La Havane, Fidel Castro avait déclaré que le triomphe sur Batista ne devait rien au Parti communiste. En effet, sous le régime précédent, ce parti avait pu mener une existence légale, en publiant sa presse, journaux et magazines, en collaborant avec lui, en lui donnant même deux ministres, ce qui lui valut la reconnaissance publique du dictateur fasciste. Le même parti avait ouvertement combattu le Mouvement du 26 juillet, comme il combat tout mouvement révolutionnaire qu’il ne peut dominer ou qu’il n’a aucun espoir de dominer. Et c’est trois mois seulement avant le triomphe final, qui semblait déjà probable, qu’il envoya quelques troupes dans les montagnes, où les catholiques eux-mêmes se battaient déjà depuis des mois.

Dans le journal des communistes “Hoy”, Blas Roca, leader du Parti, déclarait : “Batista a un cœur avec toute la noblesse d’un homme du peuple.”

Mais le Parti communiste avait été aussi dans l’opposition, jouant le double jeu comme il l’avait fait avec le péronisme. Cela, et l’adulation envers Fidel Castro, le fait de se mettre à son service (en vue de l’utiliser plus tard), les manœuvres subtiles d’infiltration au sein du Mouvement du 26 juillet lui permirent, en jouant le jeu de la fidélité, d’occuper certaines positions importantes, d’“intervenir” dans les syndicats et de les dominer par le haut, bref, de développer une activité croissante qui lui permit d’étendre rapidement sa domination. Très vite, différents secteurs lancèrent un cri d’alarme. Mais Castro avait déjà donné carte blanche au Parti communiste, car il avait compris qu’un gouvernement dictatorial ne pouvait être soutenu que par lui. Le peuple cubain, la population instruite, surtout dans les villes, étaient trop libéraux pour se prêter à l’intronisation d’un nouveau dictateur. L’influence du “Che” Guevara, un communiste convaincu, et de Raúl Castro, également communiste, contribua également à changer son comportement.

Eh bien, encore une fois, dès que cette collaboration eut lieu, cette conjonction, quiconque connaissait l’évolution des révolutions totalitaires depuis 1917 ne pouvait se faire d’illusions. Une dictature était en train de s’instaurer à Cuba, avec tout ce qui caractérise le totalitarisme.
On a alors soutenu que Fidel Castro n’était pas communiste, ce qui impliquait qu’il n’avait pas à instaurer un régime bolchevique*. Ça n’était que des mots. En de nombreuses nations, à Cuba même, le Parti communiste ne s’appelle pas ainsi, mais parti socialiste populaire ou révolutionnaire, selon les cas. Et il y a partout des hommes qui jouent son jeu, comme le docteur Negrin le fit dans le gouvernement républicain pendant la guerre d’Espagne, sans cesser d’appartenir au Parti socialiste. Le fait est que Fidel Castro a très vite adopté, dans les domaines national et international, des attitudes absolument conformes à la pratique mondiale de Moscou. Le virage fut simultané, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. N’en déplaise à ceux qui exploitent la corde de l’anti-yankisme, ses attaques virulentes contre les Etats-Unis ont précédé, de loin, les mesures prises par Washington, qui avait reconnu le nouveau régime dès les premiers jours.

Cet anti-yanquisme, vociférant et frénétique, était un recours qui devait lui attirer les sympathies du public centraméricain et sud-américain, déjà aiguillonné par les nationalistes et les communistes autochtones contre la nation nord-américaine. Les démagogues de cette partie du continent, qu’ils soient fascistes ou antifascistes, exploitent toujours cette veine : Perón en est un exemple instructif. Et Fidel Castro, un autre.

Bien sûr, on peut énumérer une série de réformes qui enthousiasment ceux qui restent à la surface des choses, réformes qui valurent au “Leader Máximo” l’adhésion de la masse paysanne, mais non des travailleurs et des habitants des grandes villes. La réforme la plus importante de toutes est la réforme agraire. Les grandes propriétés ont été saisies et organisées sous forme de coopératives. Que cela soit important, il faudrait être stupide et déloyal pour le nier. Mais, en premier lieu, la plupart des secteurs révolutionnaires qui étaient au côté du Mouvement du 26 juillet, et qui ont été persécutés depuis, étaient d’accord avec cette réforme ou y ont même contribué. En second lieu, ce n’était pas une nouveauté en Amérique, car au Mexique une réforme similaire a été faite sur une plus grande échelle, la terre étant distribuée en terrains communaux, sans qu’il ait été nécessaire d’instaurer une dictature. En dernier lieu, l’autonomie des coopératives a rapidement disparu, pour passer au stade de la domination de la bureaucratie d’État.

A côté de cette réalisation sociale, si vite dénaturée, il convient de noter que la situation des ouvriers des villes s’est fortement dégradée, leur niveau de vie étant inférieur de quarante pour cent à ce qu’il était sous le régime de Batista. C’est pourquoi, profitant de la tentative de débarquement de la Baie des Cochons, les policiers du nouveau régime ont arrêté plus de 150.000 personnes ; selon certaines sources, ce nombre était même plus élevé**.

On loue également l’effort réalisé dans le domaine de l’enseignement. Ici aussi seuls les gens superficiels peuvent y voir une raison d’adhésion au castrisme. Car même les régimes fascistes ont créé des écoles et diffusé l’instruction. Primo de Rivera l’a fait, Hitler l’a fait, Franco le fait maintenant. L’enseignement est une arme à double tranchant, parce qu’il permet de soumettre mentalement les masses analphabètes, et les dictateurs modernes l’utilisent comme instrument de domination.

En ce qui concerne Cuba, deux faits sont certains : le premier est que dans les classes supérieures, à l’université, la liberté d’enseignement a complètement disparu, et bon nombre de professeurs, en rien opposés aux réformes sociales entreprises ou réalisées, ont été contraints de fuir pour ne pas avoir voulu faire l’apologie du castrisme, et bon nombre ne fuient pas car ils ne le peuvent pas. Il est vrai que les castristes dispersés dans toute l’Amérique prétendront que ces professeurs sont vendus aux Yankees, comme les communistes affirmaient que nous étions vendus aux capitalistes ; cela prouve aussi leur parenté… spirituelle.

Le second fait est que cette instruction ou cet enseignement a servi et sert, depuis plus de deux ans, et de façon croissante, à diffuser une éducation marxiste, allant des enfants de sept ans aux soldats, miliciens et miliciennes de tout âge. Comme le fit le régime de Mussolini, celui de Hitler, comme le fait le régime bolchevique, comme le fait le régime franquiste, comme le font, en somme, tous les régimes dictatoriaux, le régime dit castriste, où les communistes dominent car ils ont un programme, un plan précis, une technique, une préparation sociologique dont Castro a manqué, des formateurs russes et chinois, comme en Russie et dans les nations satellites qui lui servent de modèles, a déjà organisé la soumission intellectuelle de la population analphabète.

Cette soumission a des effets surprenants, complétée par la propagande systématique et obsessionnelle faite à la radio d’Etat – la seule existante –, par la presse officielle – la seule existante aussi –, à la télévision, etc. On ne trouve pas de bicyclettes, de casseroles, de machines à coudre, et si les vêtements ou les chaussures coûtent, en heures de travail, cinq ou dix fois plus cher que dans les pays d’Europe occidentale, les postes de radio et de télévision abondent et sont bon marché.

Promouvoir un certain niveau d’instruction ne signifie pas nécessairement servir la cause de la liberté. Une utilisation savamment organisée, centralisée et coordonnée de tous les moyens dont dispose l’État moderne permet de faire le contraire de ce qui était espéré lorsque la mystique du libéralisme, caractéristique d’autres temps, accordait une importance primordiale à l’enseignement. Ce qui compte d’abord et avant tout pour faire des hommes libres ou des esclaves, c’est l’éducation. Le peuple allemand était le plus instruit du continent européen, mais son esprit de discipline fut un obstacle fondamental dans la lutte contre le nationalisme et l’autoritarisme. Les paysans espagnols étaient analphabètes à soixante pour cent en 1936, et la moitié des non-analphabètes lisaient et écrivaient très imparfaitement. Avec eux, nous avons pourtant pu organiser les collectivités agricoles.

Ceux qui s’enthousiasment devant la campagne d’alphabétisation du régime castro-communiste vont un peu vite en besogne. À notre avis, cette campagne, à laquelle participent des gens sincères et enthousiastes qui ignorent les objectifs poursuivis par ceux qui gouvernent, fait partie d’un plan de domestication qui sera mené à bien, comme cela doit être dans tout régime totalitaire. Et ce projet, complété par le monopole de la presse, de l’imprimerie, de la radio, de la télévision, du cinéma, du théâtre, de l’université, etc., sera de plus favorisé par l’isolement de Cuba, qui, étant une île, est, bien davantage qu’une nation continentale, coupée de toute source d’information directe.

Une analyse d’autres aspects de la situation cubaine – les « tribunaux populaires”, la “démocratie directe”, les “milices armées”, les “comités de vigilance” et les services d’espionnage et de répression policière, etc. – nous conduirait tout droit à la même conclusion : Cuba se trouve sous un régime totalitaire et, malgré les apparences et les camouflages, cela ne peut tromper personne.


* On sait qu’ensuite Fidel Castro fit profession de foi marxiste-léniniste, déclarant qu’il avait adhéré au marxisme depuis quelque temps déjà. Et le 31 janvier, Osvaldo Dorticós, président de la République cubaine, déclarait aux journalistes que le fait de déclarer que le régime cubain était marxiste-léniniste “correspondait simplement aux faits”. Cela démontre la candeur de ceux qui se fondaient sur la non-appartenance officielle de Castro au Parti communiste pour le suivre.
** Il est vrai que le gouvernement américain a soutenu (très peu, car s’il l’avait voulu rien n’aurait empêché les troupes américaines de débarquer) cette opération. Mais il est également vrai que le débarquement a été préparé par des révolutionnaires cubains, qui n’ont jamais voulu remettre Batista au pouvoir. La Ligue libertaire des États-Unis l’a proclamé à l’époque. Exploiter la participation minimale du gouvernement américain pour présenter l’opération comme étant de son initiative, c’est falsifier totalement la vérité.