| Accueil |
Gaston Leval |
Recherche
|
|
Voyager dans les rubriques Idées Auteurs Histoire Philosophie, économie, religions Dans le monde Débats Brèves English, Português, Castellano, Italiano, Farsi |
Gaston Leval ♦ Espagne libertaire (36-39) L’oeuvre constructive de la Révolution espagnole
Article mis en ligne le 6 décembre 2008
Une révolution sociale incomparablement plus profonde que toutes celles qui l’ont précédée a eu lieu dans un pays dont on a beaucoup parlé durant les années l936-l939 : l’Espagne. Une révolution qui a atteint les buts théoriquement préconisés par Marx et Engels quand ils sont allés au plus loin de leurs prévisions d’avenir, par Proudhon et par Bakounine, ainsi que par l’école kropotkinienne de l’anarchisme socialiste ; et cela en moins de trois ans, alors que, après un demi-siècle, la révolution russe qui, au début, se réclamait du même idéal, en est plus éloignée que jamais.
PRÉFACE * * * * * * * * * Pendant la période suivante, on enregistre un certain flottement dans la pensée jusqu’alors si lucide et précise de l’anarchisme espagnol. Car malheureusement, l’anarchisme français, si en retrait sur Proudhon et Bakounine, exerçait sur lui une influence intellectuellement et spirituellement restrictive. Son intervention tardive dans le mouvement syndical n’entraînait qu’une partie des militants. L’habitude des petits groupes que déplorait Kropotkine s’était trop bien implantée. Certes, on parlait bien de faire la révolution, mais on entrevoyait celle-ci comme l’apothéose du Grand Soir, romantique à ce point que Jean Grave et Charles Malato durent polémiquer avec leurs propres camarades pour qui toute organisation était forcément autoritaire et attentait aux droits de l’individu. Puis, comme la révolution tardait à se produire, on s’occupa de choses secondaires. L’individualisme apparut, avec sa revendication stirnérienne plus ou moins bien interprétée du « moi » ; la révolte devint purement négative, quand elle ne déviait pas sur de nombreux dadas marginaux : végétarisme, crudivorisme, naturisme, esthétisme, exaltation nietzschéenne, etc. La France jouissait en Espagne d’un prestige immense. C’est de France qu’avaient été introduites, ou réintroduites bien des idées nouvelles, dont celles du républicanisme, du socialisme et de l’anarchisme. Bientôt les déviations anarchistes françaises furent importées par un certain nombre d’anarchistes espagnols [18]. Ces nouveautés se confondaient avec celles d’un certain anarchisme communiste qui rejetait l’activité syndicale, et la large prévision organique de l’avenir des anarchistes d’Espagne. Mais d’une part l’intensité même du problème espagnol limita ces fantaisies. D’autre part, le sentiment social naturel et l’esprit de solidarité si fortement présents dans la nature de l’Espagnol étaient trop puissants pour qu’un tel mouvement pût sombrer dans ces mortelles inepties. Aussi, l’existence des groupes anarchistes n’empêcha-t-elle pas l’activité sociale, d’abord, syndicale ensuite, de fomenter cette dynamique presque mystique de l’histoire qui pousse aux grands rêves et aux grandes actions. L’idéal demeure au fond de l’âme espagnole. Pour le militant moyen, il ne s’agit pas d’abstractions philosophiques, mais de justice sociale, de travail organisé solidairement, de fraternité active grâce à la jouissance égalitaire des biens et des services. Le dernier paysan anarchiste sait cela, en partie sans doute parce que son sort est si dur qu’il ne peut chevaucher des chimères quand il s’agit de la question sociale. Et le congrès du théâtre de la Comedia, célébré à Madrid en 1919 confirme ce qui a toujours été : le but de la C.N.T. est le communisme libertaire ; pour y atteindre on décide de transformer les syndicats traditionnels de métiers en syndicats d’industrie [19] afin de mieux assurer la gestion de l’économie nouvelle. Ce que ratifiera, après dix ans de dictature civile et militaire le congrès de Saragosse de 1931, qui marque un nouveau départ de notre organisation syndicale. Disons-le nettement : la résolution de caractère constructif votée par les délégués dans une situation qu’on sentait pré-révolutionnaire fut inférieure à la plupart de celles qui avaient été votées dans les congrès précédents. Mais l’incessante répétition des buts et des moyens, la volonté d’activités constructives des syndicats, des fédérations locales, cantonales, régionales, nationales, de leur cohésion, l’idée d’activités communales, de l’instruction généralisée, de vastes ateliers remplaçant ceux, vétustes, où les artisans et les petits entrepreneurs étaient si mal récompensés de leur travail, tout cela était demeuré dans l’esprit des militants de base, chez tous ceux qui, jusqu’alors, s’étaient donnés corps et âme au triomphe de l’idéal. Et l’on est surpris de voir comment, bien que les textes en soient ignorés par la génération qui fit la révolution, les résolutions des congrès de 1870, 1871, 1872, 1882 et autres sont appliquées, souvent comme à la lettre, dans les Collectivités agraires et les réalisations syndicales industrielles de 1936-1939. Rappelons, avant de terminer ce chapitre, que pendant les cinq années de république (de 1931 à 1936), de nombreux essais avaient été publiés, qui s’efforçaient de préparer les réalisations constructives de la révolution. Pour la première fois dans l’histoire de l’anarchisme mondial, successivement Diego A. de Santillan, Higinio Noja Ruiz, Gaston Leval traitaient ces problèmes non sous forme d’utopies et d’anticipations imaginaires, mais en se basant sur la réalité concrète de l’économie du pays, à la lumière des statistiques concernant la production industrielle et agraire, le problème des matières premières, de l’énergie, des échanges internationaux, des services publics, etc. D’autres études, moins documentées, dont celle du docteur Isaac Puente intitulée El Comunismo libertario et des essais de moindre importance parurent aussi. Et l’on traduisit du français cinq ou six livres d’économistes comme Cornelissen, de théoriciens militants syndicalistes révolutionnaires comme Pierre Besnard, de sociologues moins rigoureux comme Sébastien Faure. Tout cela, édité avec bien d’autres livres et de nombreuses brochures par au minimum trois organismes éditoriaux, contribua à préparer la masse des militants pour ses tâches futures. L’idéal poursuivi par les anarchistes communistes espagnols fut donc celui que les plus hauts esprits de l’humanité ont poursuivi, propagé depuis Platon, et peut-être certains stoïciens, jusqu’à nos jours. La révolution espagnole a réalisé ce que demandaient les premiers chrétiens, ce pour quoi au XIVè siècle luttèrent les Jacques, en France, et les paysans anglais conduits par John Ball en Angleterre, ceux d’Allemagne, que Thomas Münzer mena deux siècles plus tard, les niveleurs anglais inspirés par Everald et Winstanley, les frères Moraves, disciples de Jean Huss ; ce qu’ont préconisé Thomas Morus dans l’Utopie, et François Bacon, et Campanella dans La Cité du Soleil, et le curé Jean Meslier dans son célèbre Testament, trop méconnu, et Morelli dans son Naufrage des îles flottantes, et Mably qui, comme Morelli, inspira les meilleurs esprits de la révolution américaine, et les « enragés » de la révolution française, dont Jacques Roux, le « curé rouge ». Et la légion de penseurs et de réformateurs du XIXe siècle et du premier tiers de celui-ci. Elle est, dans l’histoire du monde, le premier essai d’application du rêve poursuivi par ce qu’il y eut de meilleur dans l’humanité. Elle est parvenue à réaliser, intégralement dans bien des cas, le plus bel idéal qu’ait conçu l’esprit humain, et ce sera sa gloire éternelle. Les hommes et les luttes Pour la plupart de ceux qui s’occupent d’histoire sociale, de réalisations ou de possibilités révolutionnaires, c’est à peu près exclusivement dans les régions industrialisées et chez le prolétariat industriel qu’il faut enquêter. Les régions agraires et les travailleurs de la terre sont, d’emblée, écartés. Plus encore, la classe sociale des petits paysans est réputée fatalement contre-révolutionnaire, surtout par la « science » marxiste selon laquelle les conditions d’existence et les techniques de travail condamnent leurs usagers à être les soutiens de la réaction, ou son incarnation. Marx insistait sur cette « loi » de l’histoire, affirmant même que la lutte entre la ville et la campagne avait été l’un des aspects dominants de la guerre des classes. Il est vrai qu’en cette matière, maintes fois les paysans sont restés en arrière sur les citadins. Toutefois, rien n’est absolu, et les faits nous prouvent qu’on ne peut prétendre enfermer le déroulement de la vie des peuples dans des formules indiscutables. L’Espagne en est un exemple. En effet, s’il est vrai que le socialisme collectiviste antiétatiste préconisé par Bakounine apparut en 1869 à Madrid et à Barcelone, il ne tarda pas à se répandre dans des régions nettement agricoles, et aussi dans les villes dont l’économie était liée aux activités générales de l’agriculture. En fait le mouvement social et socialiste anarchiste s’étendit au nord, surtout en Catalogne, la plus industrielle, et au sud, en Andalousie, région où l’agriculture domine, qui embrasse presque tout le midi de l’Atlantique, au sud du Portugal, à la région du Levant, sur les côtes méditerranéennes. C’est dans ces deux régions que l’on vendait, avant la révolution espagnole et depuis longtemps, le plus de journaux de propagande, de revues, de brochures, et que l’activité sociale, les luttes soutenues ont été parmi les plus intenses. On peut en donner des explications diverses. Psychologiquement d’abord, car l’Andalou est peut-être le plus rétifs des Espagnols aux ordres venus du dehors, à la tutelle de l’Etat et de l’autorité représentée par l’homme de loi, ou le fonctionnaire. Economiques ensuite, car la structure de la propriété agraire sous la forme de très grandes fermes (cortijos) couvrant souvent des milliers d’hectares, qui employaient sur place, à demeure, un personnel salarié nombreux, misérablement payé, prédisposait les travailleurs à s’entendre pour la résistance et facilitait leur groupement. Ceux qui ont connu cette époque nous racontaient comment, le soir, laboureurs et moissonneurs, exténués par le labeur du jour, se réunissaient dans la grange où ils dormaient, et là, à la lueur de la lanterne unique celui qui savait lire faisait connaître à ses camarades le contenu des journaux révolutionnaires édités à Barcelone, ou dans les villes andalouses. Ainsi se répandait la Bonne Nouvelle. Cela pourtant n’explique pas tout. Car, comme on le verra plus loin, c’est dans certaines provinces, le plus souvent parmi les petits propriétaires pouvant lutter plus librement grâce à leur indépendance économique, que se sont trouvés nos militants les plus tenaces, les plus héroïques et les plus efficaces. D’autre part, si la faim, le chômage, la misère endémique constituaient des facteurs et des causes de guerre sociale, d’autres facteurs poussaient les adhérents dans leurs efforts de rénovation sociale. Nous revenons aux caractéristiques de la nature humaine. Abelardo Saavedra nous racontait comment, lorsque Francisco Ferrer entreprit de répandre la pédagogie nouvelle sous forme d’ « escuelas modernas », il avait, toujours dans cette vaste région andalouse – il était lui-même natif de Séville – fondé 148 petites écoles. Ferrer fournissait l’argent et le matériel, Abelardo Saavedra organisait. Mais il lui fallait trouver sur place des éléments de soutien matériel et des instituteurs. Les syndicats ouvriers les fournissaient. Presque toujours les enseignants étaient de jeunes militants ouvriers, autodidactes, qui s’attelaient à ces nouvelles tâches, et y réussissaient. Il en fut de même hors de l’Andalousie. En 1919-1920, j’ai visité dans la région du Levant, particulièrement la province de Valence, plusieurs de ces écoles où l’on continuait au mieux l’œuvre du martyr de Montjuich [20]. Elles existaient surtout dans ce que nous pouvons appeler les petites villes rurales. Les ressources autrefois fournies par le grand fondateur manquant, le Syndicat local qui réunissait des travailleurs de tous les métiers, ou la fédération locale quand il existait plusieurs Syndicats, apportaient les fonds prélevés sur les cotisations versées. Souvent, l’école devenait le but principal, presque mystique, de l’association ouvrière. Et j’ai connu des paysans qui se privaient de tabac, leur seul plaisir de luxe, pour verser tous les mois un douro – cinq pesetas – afin de soutenir l’école maintenant appelée « rationaliste ». On pourrait écrire des pages émouvantes sur le combat mené localement autour et à propos de ces réalisations où le caractère moral prédominait. Car, naturellement, elles se heurtaient à l’hostilité active des « caciques », grands propriétaires terriens, maîtres de la vie locale, qui faisaient bloc avec le curé, la garde civile, parfois le pharmacien et le médecin. Souvent, appliquant une vieille coutume, on arrêtait l’instituteur non officiel, et on le déportait à pied, menottes aux mains, entre deux gardes civils à cheval, vers des régions lointaines où il restait en résidence surveillée. Alors, presque toujours, le militant le plus instruit de l’endroit prenait la relève. Presque toujours aussi c’était son tour de connaître la déportation. Et un autre ouvrier ou paysan lui succédait, qui partait aussi, de prison en prison, pour les provinces lointaines. Parfois les autorités finissaient par fermer l’école. Et il arrivait que sur la résolution du Syndicat les élèves partent tous les matins, dans la montagne, avec un dernier maître improvisé, qui les faisait lire, leur enseignait en écrivant en l’air les mots et les chiffres, ou l’histoire naturelle par observation directe. Ce que je viens d’écrire ne dépeint qu’un des aspects des luttes sociales qui, cela va de soi, s’appliquaient aux conditions de vie immédiates, mais étaient aussi inséparables d’une finalité supérieure. Certes elles revêtaient des formes multiples, telles les protestations, contre l’Etat qui soulevèrent tant de fois les paysans de France, d’Italie et d’Europe centrale, contre les agents du fisc aux siècles des grands rois et des empereurs ; mais s’y ajoutait une guerre de classes qui à cette époque avait pris un caractère beaucoup plus aigu que ce qu’on avait connu auparavant. Nous allons, par des informations puisées à des sources sûres et remontant à une époque particulièrement troublée, énumérer des faits qui permettront de saisir l’importance du combat social mené par les déshérités révoltés de l’Espagne. Elles ne concernent qu’une période très limitée, mais l’intensité des faits qu’elles rapportent permet d’en imaginer l’acuité d’ensemble. Elles ne reconstituent pas l’ampleur des grèves générales, surtout andalouses, dans la dernière partie du XIXè siècle, grèves qui paralysaient tout dans les villes, les villages et les campagnes, où les pâtres lâchaient les troupeaux dans les montagnes, les nourrices rendaient les nourrissons aux dames de l’aristocratie, le personnel domestique se joignait aux salariés industriels. Toutefois ce qui suit, et qui commence dix ans après la naissance du mouvement libertaire espagnol, nous permettra de mieux comprendre le sens de cette lutte sociale. Année 1879. – Exécution, au garrot, du paysan anarchiste Oliva, condamné pour des raisons sociales – sans doute pour avoir commis un attentat contre un « cacique ». Dissolution des sociétés ouvrières à Tarragone (Catalogne) et d’une coopérative dans le village d’Olivera (province de Cadix). A Valence, grève des fermiers et métayers qui refusent de payer les propriétaires. Intervention de la garde civile, nombreuses arrestations, proclamations des grévistes apposées sur les arbres, 75 paysans grévistes sont déportés, sans condamnation, aux îles Mariannes (archipel des Philippines, alors colonies espagnoles). A Arcos de la Frontera (province de Cadix), à Grenade, Ronda, Jaén – tout en Andalousie – manifestations de chômeurs demandant du travail et du pain. Arrestations nombreuses. En plusieurs endroits, le peuple pille les boulangeries et les boucheries. En juin et juillet, incendie de récoltes, vignobles, forêts, moisson et granges des grands propriétaires de Castille, d’Estrémadure, de la région valencienne, et surtout d’Andalousie où les brasiers continuent pendant le mois d’août. Un nommé Moncasi est exécuté, sans doute encore au garrot, pour attentat contre un patron. Il est suivi par Francisco Otero Gonzalez, qui a tiré sans résultat deux balles de pistolet contre un riche. 1880. – Des bandes saccagent les églises et les bureaux des percepteurs, rançonnent les riches dans les provinces de Tarragone, Tolède, Ciudad Real (ces deux dernières en pleine Nouvelle-Castille). Agitation en Andalousie. D’après La Revista Social, 4.566 lopins de terres ont été saisis et vendus par le fisc. Puis 51.854 autres lopins sont à leur tour saisis, mais non vendus par manque d’acheteurs. Dans les premiers mois de 1880, c’est le tour de 39.000 autres lopins. En mai et juin, des incendies de mas, de vignobles des grands propriétaires ont lieu dans la région de Xérès, en Andalousie. Dans cette ville, depuis vingt-trois mois, 13 militants sont emprisonnés, accusés d’incendies qui ont eu lieu à Arcos ; deux d’entre eux, Manuel Alvarez et José Campos Rodriguez meurent. Une bombe éclate devant la maison de l’alcalde, de La Corogne, en Galice. Dans la province de Huelva (Andalousie), extermination des troupeaux par les grévistes et destruction de plantations d’arbres. Une douzaine – ou une quinzaine de soulèvements contre les agents du fisc, dans différentes parties du pays (Valls, Arriate, Orense, en Galice ; Almodovar (province de Ciudad Real), etc. Toujours en 1880, des incendies sont allumés dans les campagnes de la province de Cordoue. Des milliers d’hectares de céréales sont détruits, dont 84 appartenant au duc d’Albe. A nouveau des demeures de riches brûlent. La misère exaspère le peuple. Le journal libéral El Siglo déclare: « Nous préférons nous retirer dans la vie privée, car nous sommes convaincus que la révolution triomphant en Espagne tomberait immédiatement aux mains de tous les éléments démagogiques du pays. » Un pétard éclate au couvent des jésuites de Gandia (province de Valence). Ceux-ci vont s’établir dans la maison du duc de Pastraña, qui est incendiée par les révolutionnaires. Le 3 août, trois auteurs d’un déraillement et de l’attaque d’un train près d’Alcazar, en Castille, sont fusillés. Le 17, quatre condamnés à mort sont exécutés à Berzocana, le 18, un à Riaza, le 19, un à Marchena: dix exécutions en dix jours. Un organe clandestin paraît, El Municipio libre, distribué dans les villes et les campagnes. La maison du collecteur d’impôts, de Requeña (province de Valence) est prise d’assaut, les livres comptables sont brûlés sur la place publique avec une partie des archives de la municipalité. La troupe intervient, le peuple fait face. Dans la ville-village d’Alcoy, province de Valence [21] les jésuites sont obligés de partir devant l’attitude hostile du peuple. Des militants sont arrêtés à Malaga où l’imprimerie clandestine de El Municipio Libre est découverte. 1881. – Du 24 au 26 septembre, un congrès de fédérations « comatules » (cantonales) a lieu à Barcelone. Par leur structure même, nombre de ces fédérations sont basées sur les travailleurs des champs groupés dans les organisations syndicales. Deux cents sections sont représentées, 136 délégués y prennent part. A l’unanimité moins huit voix, une résolution est votée, déclarant que le but poursuivi est l’anarchisme collectiviste. Les opposants sont partisans du socialisme d’Etat marxiste. 1882. – Congrès national (appelé régional, l’Espagne étant considérée par les libertaires comme une région de l’Internationale), à Séville ; 212 délégués, 10 régions organiquement constituées, 218 fédérations locales, 633 sections syndicales et 59.711 fédérés. Ce dernier chiffre se décompose comme suit Andalousie de l’Ouest, 17.021 adhérents; Andalousie de l’Est, 13.026 ; Aragon. 689 ; Catalogne, 13.181; Vieille-Castille, 1.036 ; Nouvelle-Castille, 515 ; Murcie, 265 ; Galice, 847 ; Pays basque, 710 ; Valence, 2.355. Chiffres très inférieurs à ceux des gens du peuple qui prennent part aux luttes sociales. Il y a décalage (qui sera rectifié par la suite) entre le total et les chiffres régionaux ou locaux. L’importance du mouvement n’en apparaît pas moins, étant donné son caractère idéologique. Soulignons aussi quels efforts, souvent extraordinaires, impliquait la présence de si nombreux délégués dont une bonne partie a dû voyager à pied, ou traverser l’Espagne dans des conditions invraisemblables. Observons aussi qu’à ce dernier congrès il a été décidé, presque trente ans avant que Francisco Ferrer n’entreprenne cette tâche qui lui coûta la vie, de fonder des écoles non soumises à la tutelle de l’Eglise et de l’Etat. En Andalousie toujours, la fédération locale de Séville où, à cette époque, la vie sociale est solidaire des activités agraires, compte 53 sections syndicales et 6.000 adhérents. Immédiatement après les congrès de Séville, sept nouvelles fédérations locales sont organisées dans la province, 19 sections ont adhéré à la fédération régionale andalouse. Chaque numéro du périodique El Trabajo (Le Travail) qui paraît à Malaga, annonce la fondation d’une vingtaine de sections syndicales où les travailleurs des champs adhèrent en grand nombre. Sur les 18.000 exemplaires de La Revista Social, 8.000 sont vendus dans la seule Andalousie. N’oublions pas qu’alors l’Espagne ne compte que 18 millions d’habitants, dont 65 % d’illettrés. Ajoutons qu’une vingtaine de congrès régionaux avaient précédé le congrès de Séville pour étudier l’ordre du jour et décider des propositions qui y seraient émises. 1883. – La Revista Social annonce qu’à Marchena, un ouvrier gagne de 2 à 3 « réales » (1 « réal » = un quart de peseta). On compte 30.000 chômeurs dans la campagne andalouse ; la fédération en secourt 3.500 (il y a donc une pratique d’entraide limitée aux ressources disponibles). Le gouvernement « ferme les bibliothèques et les écoles ouvrières ». Mais le caractère violent, exaspéré de la lutte sociale a provoqué la constitution d’une organisation secrète, la « Mano Negra » (la main noire). Plus de 400 personnes sont arrêtées, accusées d’en faire partie. Des militants de la province de Valence sont déportés aux îles Mariannes. Bientôt 2.000 travailleurs sont inculpés d’appartenir à cette société mystérieuse ; la terreur règne. Les fédérations locales se dissolvent, des perquisitions ont lieu à peu près partout dans le pays, des crimes sociaux sont commis, la garde civile perquisitionne nuit et jour, arrête, emprisonne, torture. Un grand procès se prépare à Montilla (province de Cadix-Andalousie). A la bibliothèque-école de La Linea (province de Cadix), la garde civile s’empare des meubles, tables, livres, mappemondes, etc. En mai, premiers procès de la Mano Negra. L’avocat général réclame trente peines de mort. Cinq malheureux condamnés seront exécutés. La police prétend avoir découvert une nouvelle organisation secrète dont vingt membres seraient arrêtés. 1885-1886-1887. – A La Corogne (Galice), révolte des paysans contre l’octroi. Livres, papiers, registres sont jetés au feu. La troupe tire, l’insurrection dure deux jours. Les paysans de Canollas [22]. Le chiffre est énorme, et nous ne pouvons, rétrospectivement, le vérifier. Toutefois on annonce en mai 1887, que dans la région d’Alcañiz (province de Teruel), 3.000 fermes doivent être vendues pour non-paiement d’impôts. De nouvelles et nombreuses émeutes sont signalées en divers endroits contre les octrois, avec des morts, des blessés, car la garde civile tire, tire... Arrestations dans toute l’Andalousie pour contrecarrer la campagne pour les martyrs de Chicago. A Grazamela (province de Cadix), 24 hommes et 6 femmes sont emprisonnés. Dans bien des petites villes (à Rio Tinto, province de Huelva, Andalousie, par exemple), solidarité active entre les mouvements des ouvriers d’usine et les mineurs. Misère noire dans de nombreux villages et petites villes d’Andalousie. A La Loja (province de Grenade), Ecija, Los Arcos, Sanlucar, Grazamela, les maires télégraphient au gouvernement de Madrid demandant des secours et des troupes. Le journal portugais Grito do Povo annonce 414.565 confiscations de propriétés (sans spécifier en combien de temps), dont 63.562 dans la province de Cuenca (Nouvelle-Castille), 73.395 dans la province de Saragosse. Les paysans de Vieille-Castille émigrent en masses. Ce que nous venons d’énumérer, et qui est forcément incomplet quant aux luttes sociales menées dans cette période de douze ans, permet de juger de l’intensité des combats menés par le peuple dans toutes les régions d’Espagne – excepté probablement le Pays basque. * * * * * * * * * D’autres facteurs complètent l’explication du comportement des populations des campagnes, et l’on aurait tort de juger de l’attitude de ces dernières d’après les seules révoltes désespérées dont nous venons de donner l’idée. Certes, la lutte est en dents de scie, il est des périodes où elle s’atténue, où la répression qui met hors la loi, pendant des années, les Syndicats paysans, prend le dessus, où une certaine résignation semble s’emparer du plus grand nombre. Mais les militants libertaires sont toujours là, comme un ferment, comme un levain. Ils continuent d’influencer par l’action, ou par la propagande, la diffusion des journaux et des revues, la création de bibliothèques, même 1’adhésion à la section locale du parti républicain quand il en existe une. Ils font preuve d’une volonté, d’un stoïcisme, d’un héroïsme souvent bouleversants. C’est par centaines, par milliers qu’ils ont connu – souvent pour combien d’années ! – la prison, le bagne, la déportation, l’exil, le boycottage des « caciques » et de leurs administrateurs, des patrons, des commerçants refusant le crédit, les persécutions sans nombre. Mais cette lutte a trempé les hommes, forgé des volontés admirables. Nous avons dit, et nous verrons davantage que, souvent, les petits propriétaires jouissant d’une certaine indépendance matérielle, pouvaient agir et lutter avec plus d’efficacité que les salariés. Ce sont ces petits propriétaires libertaires, indépendants qui avaient le plus contribué, pendant les années 1915-1920, à la renaissance du mouvement libertaire dans la ville même de Valence où, sous le régime monarchiste, le républicanisme avait accaparé l’opposition. Le dimanche matin, délaissant leurs travaux, ils descendaient des villages, des montagnes, ou venaient de la Huerta, apporter leur concours à ceux qui, dans la ville, s’efforçaient de remettre sur pied les forces que les répressions avaient balayées. Ils furent les soutiens, les principaux artisans de cette réapparition. * * * * * * * * C’est dans la région du Levant que j’ ai connu Narciso Poimireau [23] qui habitait le village de Pedralva, dans la région montagneuse et pauvre de la province de Valence, où il possédait des terres et pouvait figurer parmi les bien nantis de l’endroit. Et pourtant, Narciso Poimireau, grand, sec, au cœur d’or et à l’esprit illuminé, était l’agitateur par excellence du canton de Lina, qui offre peut-être l’histoire sociale la plus intéressante de la région du Levant. Il travaillait ses terres, et le soir, partait à pied pour ne pas fatiguer sa mule, qui comme lui, devait travailler le lendemain – parcourant les chemins rocailleux, allant d’un village à l’autre, prêchant l’évangile libertaire, et organisant les paysans. Il avait fondé de ses deniers, et maintenait une école rationaliste dont sa fille était l’institutrice. En même temps que la lutte contre les riches exploiteurs il menait le combat contre le curé. Il parlait aussi dans les meetings mais au sein de notre mouvement il était dans la région, par sa hauteur morale, le guide éclairé et pondéré, qui calmait les élans de la colère et s’opposait aux fureurs de la haine. Quand les troupes franquistes arrivèrent, ses adversaires locaux qu’il n’avait pourtant pas poursuivis pendant la période antifranquiste l’arrêtèrent. On n’entendit pas parler de lui durant un certain temps, puis un jour les autorités convoquèrent les habitants sur la place du village. Et devant eux, par dérision, elles firent circuler une charrette sur laquelle se trouvait une grande cage de bois. Dans la cage, Narciso Poimireau enfermé comme Don Quichotte à son retour lamentable, et donné en spectacle public aux moqueries des gens autoritairement rassemblés. « Mais les gens ne se moquèrent pas de moi ; ils me regardaient avec peine, les franquistes en furent pour leurs frais », racontait-il dans la prison à celui qui m’a rapporté ces faits. Narciso Poimireau que j’avais connu, chez qui j’étais descendu deux fois quand j’étais allé parler à Pedralva, fut fusillé par les franquistes. * * * * * * * * Passons au nord de l’Aragon. Voici un autre de ces hommes exceptionnels qui forcent l’admiration. Il s’appelle Juan Ric, il vit encore, quelque part en France. Il habitait Binéfar, dans la province de Huesca, était propriétaire de 15 hectares de bonne terre irriguée – une fortune – élevait et revendait une centaine de moutons par an, possédait deux mules et tenait, avec sa femme, une épicerie lui appartenant. En même temps il était le principal animateur du mouvement syndical libertaire local et cantonal. Toujours se dépensant avec une vitalité inépuisable, il fut à plusieurs reprises poursuivi pour activités subversives. Une tentative insurrectionnelle prématurée ayant eu lieu en décembre 1934, et des gardes civils étant tombés dans la lutte, il se vit condamné deux fois à perpétuité (la condamnation à perpétuité était alors de trente-trois ans), et à une quinzaine d’années supplémentaires. En tout quelque quatre-vingt deux ans : Ric ne sait plus au juste. Il sortit de prison avec l’amnistie de 1936, et naturellement reprit aussitôt la lutte. Naturellement aussi, il fut quelques mois plus tard à l’avant-garde de la contre-offensive antifranquiste. Naturellement encore je le trouvai, toujours actif et souriant, principal animateur de l’organisation collectiviste du canton de Binéfar dont il sera question plus loin. Il dut passer les Pyrénées au moment de l’avance franquiste, connut les camps de concentration français [24], puis celui de Dachau où l’emmena la police hitlérienne et dont il revint par miracle et il est prêt, demain, s’il peut retourner à Binéfar où la population refusa d’acheter ses terres que les franquistes avaient mises aux enchères, à recommencer l’expérience d’une collectivité égalitaire et libertaire avec le même enthousiasme, la même volonté, la même foi illuminée. Combien d’autres biographies, riches, passionnantes, d’hommes exceptionnels, de révolutionnaires libertaires, paysans, petits propriétaires et salariés, apôtres obstinés de la révolution parce qu’apôtres de la justice et de l’amour pourraiton écrire ! J’ai sous la main un bref récit de lutte sociale qu’a rédigé sur ma demande un de ces hommes, qui fut la figure de proue des luttes paysannes à Navalmoral de la Mata, petite ville de 7.500 habitants dans la province de Cacérès, en Estrémadure. Il fut deux fois condamné à mort, grièvement blessé dans les combats contre les forces franquistes. passa dix-huit ans au bagne, et s’il en avait la force et les possibilités, serait, lui aussi, j’en suis certain, prêt à recommencer les luttes que je vais résumer à mon tour. Mais ce héros inconnu, modeste et obscur, éprouve, avant de parler de lui, le besoin de rendre hommage à un autre héros modeste et inconnu. Lisons-le : « Je veux, avant de commencer, parler d’Alfonso Gonzalez, le plus vieux militant de Navalmoral. Il fut notre père à tous en anarchie, emprisonné maintes fois, deux fois condamné à mort, arrêté par les franquistes le 22 juillet 1936, et remis en liberté en 1942 ; puis arrêté de nouveau en 1944 parce qu’il servait d’agent de liaison aux guérilleros de la région, il fut condamné au bagne et enfermé dans le pénitencier d’Ocaña. Il purgea sa peine, et revint ; à 84 ans, les autorités l’expulsèrent de Navalmoral. Il passa six mois au village de Talayuela, et revint à Navalmoral où il mourut six mois plus tard. Par testament devant notaire, il exigeait un enterrement civil. Les autorités voulurent passer outre, mais le notaire obtint que fût respectée la volonté du vieux lutteur. On ouvrit une brèche dans le mur du cimetière pour que le passage du corps dans les allées bénies par Dieu et par les prêtres ne contaminât pas les autres tombes, et on l’enterra dans un coin à part. » Espérons que les générations futures élèveront un monument à Alfonso Gonzalez. Mais il faudrait en élever tant d’autres ! Et voici, résumé, ce qui concerne Ambrosio Marcos: « L’opposition libérale, qui constituait déjà un pas important à Navalmoral, apparut, aux temps de la monarchie, vers la fin du siècle dernier, en la personnalité de républicains éminents, qui laissèrent un beau souvenir dans la mémoire du peuple. L’un d’eux fonda une grande bibliothèque publique où l’on trouvait tous les livres de culture générale et ceux traitant du problème social, donc on le comprend, des livres de sociologie anarchiste si nombreux en Espagne. Cela n’est nullement surprenant, car certains courants républicains maintenaient un contact fraternel avec le mouvement ouvrier révolutionnaire dans l’opposition anti-monarchiste. Les conflits sociaux se produisirent sous forme de grèves agraires, de luttes contre les grands propriétaires. Les détails nous manquent, mais au début du siècle, on parle de la Main Noire qui causait une telle terreur que les mères en menaçaient leurs enfants ! Elle remplaçait le diable. » En 1905, le peuple de Navalmoral se soulève pour défendre l’alcade libéral qui vient d’être élu, et contre qui le marquis de Comillas, qui passe pour l’homme le plus riche d’Espagne et possède des terres dans la juridiction de Navalmoral comme dans beaucoup d’autres régions, a opposé son veto. Une compagnie de la garde civile accourt, avec fusils et mitrailleuses, soutenir les forces locales ; après des escarmouches, elle finit par se retirer et le peuple triomphe. Dans les années suivantes, on enregistre des manifestations contre la cherté de la vie. En 1916 une Fédération ouvrière locale est fondée, qui adhère à l’Union générale des Travailleurs (socialiste et réformiste). Mais se trouvent sur place des militants libertaires qui, un an plus tard, entraînent cette Fédération à la Confédération nationale du Travail. Des conflits sociaux habituels se produisent, et en 1924 Primo de Rivera établit sa dictature. Les Syndicats sont fermés, comme dans de nombreuses autres villes et régions d’Espagne, où l’agitation sociale est intense. Alors apparaît cette espèce de génie de la clandestinité que nous avons déjà constaté. Le mouvement syndical se maintient malgré la fermeture des Syndicats, les syndiqués cotisent, se réunissent dans les champs (ailleurs ce sera dans les montagnes ou dans les bois). Comme la loi n’interdit pas la constitution de groupes de travail, ni même de certaines formes d’association, les charretiers s’organisent en collectivité de travail. En pleine répression, ils vont au-delà du salariat. Des travailleurs d’autres métiers font comme eux [25]. Primo de Rivera abandonne le pouvoir en novembre 1930. Le Syndicat se reconstitue immédiatement. En un mois il compte 1.500 adhérents. Les paysans s’inscrivent à leur tour. Ils sont bientôt 400, les uns sans terre, les autres ne possédant que quelques ares de « secano » (terre sèche). Ambrosio Marcos s’est occupé de l’organisation mutualiste agricole, qui avait été fondée par des militants catholiques, ou socialement neutres. Terrien lui-même, et aidé par d’autres ouvriers et paysans, il influe sur les adhérents, les gagne à la lutte pour la terre, et en janvier 1931, les travailleurs des champs et les paysans pauvres s’emparent des propriétés du marquis de Comillas et d’autres très grands possesseurs de ces terres toujours incultes, dont ils avaient envie depuis toujours. Ils y vont en masse, se mettent à labourer, à désherber, à semer. La garde civile intervient, les hommes feignent de céder, se retirent, avec leurs bêtes, leurs charrues, leurs outils ; la garde civile reste sur le terrain, victorieuse. Mais au lieu de rentrer chez eux, les paysans vont de l’autre côté du village, sur une autre terre, où ils recommencent le même travail. Les femmes et les enfants leur apportent à boire et à manger et restent sur les routes pour prévenir de l’arrivée de l’ennemi qui finit par se lasser de ce jeu de cache-cache, et par laisser aux paysans le fruit de leur installation. En avril 1931, la République est proclamée. Les nouvelles autorités font ce que n ont pas fait celles de l’époque monarchique. Un procès contre les paysans durera plusieurs mois. Ils sont condamnés à payer une indemnité pour l’usage de la terre mais ne paient pas. Juillet venu, ils emportent la récolte. L’hiver (1931-1932) arrive. Les propriétaires veulent récupérer leurs biens, les paysans résistent. La garde civile intervient, toujours fusil au poing, mais de nouveau bat en retraite. Un jour de printemps une caravane de 500 laboureurs reprend le chemin des champs. Fourmilière humaine qui se met à travailler. L’affaire fait grand bruit, la presse madrilène en parle, des reporters, journalistes et photographes vont enquêter sur place. Dans d’autres régions, d’autres paysans envahissent les propriétés non cultivées, et la garde civile, maintenant républicaine, commence à tirer. Pour le moment les armes se taisent encore à Navalmoral de la Mata, « car ils ont peur de nous » écrit Ambrosio Marcos. L’année 1933 arrive. Le labourage collectif continue dans les terres occupées, mais les rapports sont de plus en plus tendus. Les conflits sont continuels entre les grands terratenientes, les caciques ou leurs administrateurs appuyés par la force armée d’une part, et les paysans, les Syndicats ouvriers, d’autre part. Au mois de mars, huit des principaux militants, dont naturellement Ambrosio Marcos, sont arrêtés, la nuit, clandestinement. Ordre a été donné de leur appliquer la « loi de fugue » [26]. Mais en une heure la nouvelle est connue, le téléphone marche, toute la population descend dans la rue, coupe au loin des routes pour empêcher l’arrivée des détenus à la prison provinciale de Cacérès. Les autorités font changer l’itinéraire des voitures, on n’ose pas appliquer la loi de fugue, et à trois heures du matin nos camarades arrivent sains et saufs à l’établissement auquel ils étaient destinés. Mais quand le jour se lève à Navalmoral, non seulement toutes les routes demeurent coupées : la mairie est enlevée d’assaut, les autorités sont prises comme otages par les paysans, les travailleurs, salariés ou non. On ne relâcha pas les emprisonnés, où on voulait décapiter coûte que coûte le mouvement d’expropriation. Mais ils furent remplacés par d’autres militants, et l’agitation continua à Navalmoral de la Mata. Grève des journaliers paysans en mai et en août, au moment de la récolte chez les propriétaires moyens. Les autorités gouvernementales républicaines, très différentes des figures apostoliques du premier républicanisme, interviennent. Mais le mouvement s’étend dans les villages environnants, à Peralta de la Mata, village sans importance, où notre organisation compte 500 adhérents, à Valdeuncar, où elle en compte 200, à Josandilla de la Vera, à Villanueva de la Vera. Et il gagne la prochaine province castillane de Plasencia, séculairement endormie. En décembre 1933, pour réagir contre le triomphe électoral des droites, une tentative de grève générale nationale, qui sera une erreur tactique, est décrétée par la Confédération nationale du Travail. A Oliva de Plasencia, la mairie est prise d’assaut, mais c’est à Navalmoral que l’attaque se montre la plus puissante. Pendant trois jours le peuple est maître de la ville. Il y a bataille, et la garde civile et la garde d’assaut finissent par faire battre en retraite les forces de la C.N.T. Trente-cinq militants, presque tous des paysans, comparurent devant le tribunal et furent condamnés au bagne. Ils en sortirent quand les gauches triomphantes aux élections d’avril 1936 accordèrent l’amnistie. Pendant ce temps, devant les forces supérieures de l’adversaire, les paysans de Navalmoral de la Mata avaient perdu une partie du terrain gagné. Mais ils avaient aussi conquis certains droits d’usufruit de la terre. Ambrosio Marcos résume modestement le résultat de cette épopée, qui se termina, hélas, par le triomphe des forces franquistes, bientôt présentes et victorieuses après leur attaque du 19 juillet 1936 : « On peut dire, à propos de l’organisation de l’agriculture, que nos Collectivités n’étaient pas l’application du communisme libertaire intégral [27] on envoya un wagon de pois chiches et de nombreux sacs de pommes de terre aux grévistes, ainsi que de l’argent. Les grévistes du central téléphonique de Madrid furent aussi aidés par nous, et d’autres actes de solidarité s’accomplirent. » * * * * * * * * * Nous n’avons jusqu’ici que donné un aperçu – limité dans le temps et même quant à l’aire géographique espagnole -, de l’acuité de la lutte sociale dans les zones paysannes et agraires espagnoles. Mais malgré son intensité, parfois sauvage, cette lutte fut peut-être surpassée par celle qui se livra dans les villes. D’abord, en Andalousie, particulièrement, ville et campagne marchèrent souvent ensemble, les conflits sociaux s’interpénétrant. Mais dans les zones industrielles, surtout celle de la Catalogne, le mouvement acquit rapidement une ampleur et une vigueur surprenantes. Dès le début du siècle, la Catalogne concentrait 70 % de l’industrie espagnole. L’utilisation des chutes d’eau descendues des Pyrénées, le contact permanent avec la France, la large ouverture sur la Méditerranée, l’apport de capitaux franco-belges et l’initiative des hommes firent que cette région, sans matières premières de base, développa à temps une industrie de transformation qui atteignit une très grande importance. Les conditions étaient donc réunies pour la constitution de Syndicats ouvriers qui étaient apparus déjà dans la première moitié du XIXè siècle (comme ils étaient apparus en Italie), si bien qu’en 1840, il existait non seulement des sociétés de résistance ouvrière, mais des fédérations de métiers qui, comme celle des Tisserands s’étendaient dans toute la région, et celle des trois industries de la vapeur qui, fédérées, pouvaient être comparées par Anselmo Lorenzo aux trade-unions constituées en Angleterre. Et à partir de 1870, le mouvement syndical anarchiste est une école révolutionnaire, libre d’interférences, dans laquelle les organisations ouvrières les plus importantes assument leur destin. Grèves partielles, grèves générales, sabotages, manifestations publiques, meetings, combat contre les briseurs de grève (il y en avait aussi), emprisonnements, déportations, procès, insurrections, lock-out, attentats parfois... L’auteur de ces lignes arriva à Barcelone en juin 1915. A ce moment, la Confédération nationale du Travail d’Espagne, fondée cinq ans plus tôt, traversait une période difficile. Les meetings contre la guerre mondiale organisés par les nôtres attiraient moins de monde que n’en attiraient ceux des républicains réclamant l’intervention de l’Espagne aux côtés des Alliés. Pourtant il y avait, à Barcelone, quatre centres ouvriers appelés « Ateneos » parce qu’on trouvait dans chacun d’eux une bibliothèque, des tables où s’installer pour lire, et l’on y donnait des conférences. Le mouvement des groupes anarchistes agissait en concordance avec la C.N.T. Mais vint la révolution russe, dont l’influence déferla sur l’Occident, et qui éveilla tant d’espérances. Immédiatement les Syndicats virent grossir leurs effectifs, les grèves se multiplièrent, la lutte sociale s’intensifia, toujours de force à force, d’organisation ouvrière à organisation patronale. C’est le moment où notre hebdomadaire, Solidaridad Obrera, que Francisco Ferrer avait contribué à fonder, devint quotidien. Deux ans plus tard (1919) nous avions six quotidiens du même nom (à Barcelone, à Bilbao, Saragosse, Madrid, Valence, Séville), et une dizaine d’hebdomadaires paraissaient dans différentes régions d’Espagne. A quoi il faut ajouter des revues comme Paginas libres, magnifique publication que dirigeait à Séville le docteur Pedro Vallina, et La Revista Blanca, éditée à Barcelone. Dans les campagnes d’Andalousie, les récoltes flambaient, mais dans les villes, en Catalogne. en Aragon, dans certains centres industriels du nord de l’Espagne, les grèves succédaient aux grèves. La plus importante est restée dans l’histoire sociale de l’Espagne sous le nom de grève de La Canadiense (La Canadienne), déclenchée en décembre 1920, à Lérida, chef-lieu de la province du même nom, à 150 km de Barcelone. Cette entreprise canadienne construisait un barrage important qui devait permettre l’installation d’une grande centrale électrique. Quelques ouvriers furent renvoyés, leurs camarades firent aussitôt grève de solidarité, et devant la résistance de la compagnie, le mouvement s’étendit à toute la province d’abord, puis aux trois autres provinces catalanes. On a rarement vu grève générale plus complète, plus absolue, plus impressionnante. Non seulement les ateliers, fabriques et usines, mais tous les moyens de transport furent paralysés. Les forces ouvrières faisaient la loi dans la rue. Seuls les médecins avaient le droit de circuler. Cafés, hôtels, restaurants, tout était fermé. Le soir, obscurité complète dans tout Barcelone. Cette grève, qui dura du 5 février au 20 mars 1919 fut une extraordinaire bataille livrée contre le patronat et les autorités. Mais la répression fut déclenchée. La loi espagnole permettait – et elle ne cessa pas de permettre – même pendant la République qui au contraire aggrava la législation répressive – d’emprisonner administrativement soit des délinquants de droit commun, même s’ils avaient purgé leur peine, soit les adversaires politiques, et surtout les militants ouvriers jugés subversifs, ou dangereux pour l’ordre public. Cela donnait au pouvoir politique des possibilités d’action dont il usait largement. Dans la période qui va de 1920 à 1924, il y eut des moments où les emprisonnés se comptaient par milliers. Non seulement la « carcel modelo » (prison modèle) de Barcelone en regorgeait, mais il fallut les parquer dans les Arènes monumentales, et en charger des bateaux entiers dans l’avant-port, comme en France on avait fait après la Commune en utilisant les pontons. Qui a vécu ces heures d’intense effervescence ne peut oublier. Mais ce n’était pas tout. Tant que l’Espagne avait eu des colonies, on y déportait les ennemis du régime comme les communards l’avaient été en Nouvelle Calédonie. A l’époque de la grève de la Canadiense, à part l’île de Fernando Po, où l’auteur de ces lignes faillit bien aller, on disposait de l’île de Mahon, dans la Méditerranée. C’était trop peu. Aussi eut-on recours à la déportation dans l’Espagne même. Des convois étaient formés de prisonniers enchaînés deux par deux reliés par une même corde. C’est pourquoi on appelait ces convois les « cuerdas de deportados ». On les emmenait ainsi 30, 40, 50, sur les routes, escortés par la garde civile à cheval, toujours prête à faire usage du fusil Mauser dont chaque homme au bicorne ciré était armé. Il s’agissait de reléguer ces ouvriers révolutionnaires dans les régions les plus isolées, à 500, 600 km ou plus afin de les couper des masses. Mais quand la foi possède les hommes, ces moyens ne suffisent pas. Les « cuerdas de deportados » donnaient finalement des résultats contraires à ceux poursuivis. Sur le chemin parcouru, le spectacle qu’offraient les déportés excitait la pitié, la générosité, la solidarité. L’annonce de l’arrivée ou du passage d’une « cuerda » courait dans les villages, et avant que le convoi eût franchi les premières demeures, les voix s’élevaient : – Los presos ! Las presos ! (Les prisonniers ! Les prisonniers !) Et les portes des maisons s’ouvraient, des femmes, des enfants, des vieillards sortaient, offrant des grappes de raisin, du pain, des melons, des hommes dévalaient les pentes des champs, apportant du tabac. C’était une offrande collective que la garde civile était bien obligée de tolérer. Et comme là où ils arrivaient, c’est-à-dire dans les régions les plus arriérées, nos camarades prenaient part aux travaux des champs, apportaient des connaissances techniques plus avancées, apprenaient à lire aux enfants, le résultat fut que la Bonne Nouvelle pénétra dans les campagnes socialement les plus arriérées. Toutefois, les formes de la répression ne s’arrêtèrent pas là. A Barcelone, fin 1919, un lock-out patronal fut déclaré dans toutes les industries, afin de briser une fois pour toutes le mouvement syndical. Il dura sept semaines. Mais bien que l’organisation des travailleurs en sortît très affaiblie, elle n’était pas abattue. Alors le gouverneur suspendit les garanties constitutionnelles (ce à quoi on avait eu recours en bien d’autres occasions, et on eut recours bien souvent ensuite), et notre mouvement fut mis hors la loi. Les « centros obreros » furent fermés, ainsi que les Ateneos. Et commença la chasse aux militants de la C.N.T. Combien furent assassinés à coups de pistolets dans les rues de Barcelone ? J’ai sous les yeux une liste qui n’est pas exhaustive, et on en compte 101. Parmi eux, des hommes de la valeur de Salvador Segui, ouvrier manuel autodidacte et orateur qui faisait évoquer Danton, Evelio Boal, notre meilleur organisateur syndical, et bien d’autres dont certains furent mes amis. Des blessés graves s’en tirèrent par miracle, dont Angel Pestata, qui reçut une balle dans la gorge et une autre dans un poumon en sortant de la gare de la petite ville de Mataro où il allait faire une conférence. Il survécut inexplicablement. En sortant de l’hôpital, il alla faire directement la conférence annoncée deux mois plus tôt. Matériaux pour une révolution Sur une superficie de 505.000 km² [28], y compris les îles méditerranéennes et atlantiques (Baléares et Canaries), l’Espagne comptait, le 19 juillet 1936, date du déchaînement de l’attaque franquiste, de 24 à 25 millions d’habitants, soit 48 au kilomètre carré au kilomètre carré. Cette faible densité pouvait faire supposer que dans ce pays où l’agriculture prédominait, les sources économiques assuraient le bonheur de la population. Mais la richesse d’un pays, même considérée du seul point de vue agraire, ne dépend pas seulement de son étendue. Lucas Gonzalez Mallada, le meilleur géologue espagnol, doublé d’un excellent géographe, a classé comme suit – et ses conclusions sont toujours valables – la valeur économique du sol : · 10 % de roches pelées ; · 40 % de terres franchement mauvaises ; · 40 % de terres médiocres [29] ; · 10 % de terres qui nous donnent l’illusion de vivre dans un paradis. Ces conditions naturelles sont confirmées par d’autres chiffres de base qui dissipent toute illusion : sur les 50 millions d’hectares, la surface moyenne cultivée s’élevait à 20 millions ; le reste était à peu près improductif ; on ne pouvait qu’y faire paître des moutons ou des chèvres. Ajoutons que sur ces 20 millions d’hectares cultivables, ou arables, on en laissait toujours une moyenne de 6 millions en jachères afin que le sol puisse se renouveler, selon le système appelé « año y vez » – un an sur deux. Si bien qu’en réalité la terre cultivée en permanence ne comprenait que 28 % de la surface du pays. La structure orographique aggrave ces données premières. L’altitude moyenne est de 660 m, la plus haute d’Europe après la Suisse nous dit le géographe Gonzalo de Reparaz. Au centre, le plateau castillan s’étend sur 300.000 km², et sa hauteur moyenne est de 800 m. Au nord, la chaîne des Pyrénées, plus importante sur le versant espagnol que sur le versant français, couvre 55.000 km² – le dixième de la France. On compte en Espagne 292 pics de 1.000 à 2.000 m, de 2.000 à 3.000 m, 26 de 3.000 à 3.500 m. Ce relief montagneux influe très fortement sur le climat, et à son tour le climat conditionne l’agriculture. D’autre part, la direction des sierras, qui coupent et cisaillent la péninsule en tous sens, interrompt et dirige souvent à contresens les pluies bienfaisantes. Aussi ce n’est pas seulement l’hiver, avec le froid propre à toute zone élevée qui joue contre les conditions de vie : c’est encore l’été, avec ses sécheresses ; toutes ces conditions justifient l’affirmation si souvent répétée : L’Afrique commence aux Pyrénées » [30]. Prenez la carte d’Espagne : au nord, continuant la chaîne pyrénéenne, vous y voyez les monts cantabres qui, s’étirant parallèlement à 50 km du littoral atlantique, s’élèvent à 2500 m, et forment un écran barrant le passage des nuages que le vent pousse de l’Océan. Il pleut beaucoup dans les Asturies, comme il pleut au Pays basque espagnol, dans la province de Santander, et jusqu’en Galice, au nord du Portugal. On enregistre dans toute cette zone de 1.200 à 1.800 mm de pluie par an (bassin parisien, 700 mm en moyenne). Mais de l’autre côté des montagnes asturiennes, sur le plateau castillan, grenier de l’Espagne, il ne pleut, en moyenne, que 500 mm par an, et dans de vastes régions du bassin de l’Ebre, le fleuve le plus important de l’Espagne nourri des eaux qui descendent les Pyrénées, on enregistre parfois moins de 300 mm de pluie. Toutefois, ces seuls chiffres ne donnent pas une impression suffisante de la réalité. Car, dans l’ensemble, la porosité du sol et l’ardeur du soleil font perdre, par infiltration et par évaporation jusqu’à 80 % des précipitations atmosphériques. Il y a pire, parfois : telles les conditions géographicoéconomiques de ce que Gonzalo de Reparaz dénomme le « tragico sudeste ». Sur environ 500 km, de Gibraltar à Murcie, on connaît des années sans pluie. L’Espagne, précise le même auteur, est le seul pays d’Europe où ce fait se produise sur une aussi vaste échelle. L’aridité du sol est donc fréquente dans le bassin de l’Ebre, qui s’étend sur 5 millions d’hectares, soit le dixième du pays ;» les déserts alternent avec les oasis, mais les premiers y prédominent; la steppe ibérique qui s’étend le long de ce fleuve est la plus vaste d’Europe ». Il faudrait ajouter d’autres steppes, et tout d’abord celle de la Manche qui commence aux portes de Madrid et atteint Carthagène. Au total, 40 % de la superficie de l’Espagne sont composés de steppes. La « Huerta » de Valence, les jardins potagers de Murcie et de Grenade chantés par les poètes ne sont que des îlots qui trompent certains voyageurs épris de poésie. Aussi le rendement moyen de la culture du blé, la plus importante à l’époque, était-il de 9 quintaux à l’hectare, exceptionnellement de 10, assez fréquemment de 8, alors qu’il était en France de 16 à 18 quintaux (moyenne établie sur dix ans dans les deux cas) en terre non irriguée, et de 22 quintaux en Allemagne et en Angleterre. Les plus hautes moyennes des terres irriguées donnaient, toujours en Espagne, de 16 à 18 quintaux, et les donnent encore, alors qu’aujourd’hui, sans irrigation artificielle la moyenne française est de 32 à 35 quintaux [31]. Nous avons pris le blé comme exemple parce qu’il constituait la base et l’essentiel de l’agriculture espagnole. Le reste était à l’avenant, sauf pour la production de pommes de terre, dont les moyennes soutenaient la comparaison avec celles des autres pays d’Europe, mais étaient obtenues en terre irriguée. L’importance du troupeau de moutons (18 à 20 millions de têtes) et celle de la culture de l’olivier [32] constituent des preuves irrécusables des difficultés de l’agriculture espagnole : dans tout le pourtour de la Méditerranée le mouton et l’olivier sont toujours l’indice de terres pauvres, aux maigres rendements. * * * * * * * * * Quand, il y a longtemps, l’auteur entreprit d’étudier sérieusement l’économie espagnole, il crut d’abord, devant le bilan décevant de l’agriculture, qu’à cause des circonstances historiques, politiques et religieuses qui avaient présidé à la vie économique de l’Espagne, surtout après l’expulsion des Arabes, le pays avait pris et suivi un chemin contraire à ses possibilités naturelles. « L’Espagne, écrivaient certains commentateurs, possède le sous-sol le plus riche du monde » (es la bodega más rica del mundo). Raison de cet optimisme, que ne partageaient pas d’autres spécialistes, mieux informés : le sous-sol contenait du charbon, du fer, du plomb, de l’étain, du cuivre, du zinc, du mercure, de l’argent, du wolfram. Apparemment il y avait là des bases pour y asseoir des industries dont l’ensemble aurait changé, ou changerait le caractère économique du pays. Mais si l’on étudiait les statistiques sérieuses publiées par les géographes, les géologues, les ingénieurs hydrauliciens, et même les bureaux officiels spécialisés, on constatait que ces différents minerais n’existaient qu’en petites quantités, et le mercure mis à part – mais son importance économique était infime sur l’ensemble de la production nationale – ne pouvaient ouvrir des perspectives réconfortantes. Les mines d’Espagne ont été exploitées par les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains, les Arabes, les Anglais, même les Espagnols. Elles n’étaient pas inépuisables, et maintenant elles sont, dans l’ensemble et excepté celles fournissant le minerai de fer, dont les réserves ne sont pas vraiment importantes, à peu près vidées de leurs richesses. En 1936, le pays ne fournissait que 0,40 à 0,50 du cuivre mondial : les mines de Rio Tinto n’étaient plus rentables, et depuis longtemps la Rio Tinto C° avait commencé à déplacer ses capitaux vers d’autres régions du globe. Le plomb ? Sa valeur marchande s’élevait, en 1933, à 21.754.000 de pesetas – et sans doute à un chiffre comparable en 1936. Pour en juger, rappelons que la récolte de blé valait, en moyenne, 10 milliards de pesetas. Le charbon et le fer sont, et étaient plus encore à l’époque, à la base de l’industrie. Or l’Espagne produisait bon an mal an 7 millions de tonnes de houille médiocre – la France de 48 à 68 millions de tonnes. Actuellement même, quand sous la pression gouvernementale la production a été élevée à 11 – 12 millions de tonnes, on calcule que les réserves « potentielles » assurent le charbon et le lignite pour environ cent quarante ans... à condition que la consommation ne s’élève pas davantage. Or, au taux actuel de la consommation nécessaire pour un développement industriel moyen, il faudrait réduire ce temps des deux tiers... L’Espagne n’est pas mieux partagée pour le fer. Toujours d’après les réserves « potentielles », mais non prouvées, elle n’aurait de minerai, si nous nous basons sur la consommation moyenne par habitant en France, que pour une quarantaine d’années. Et n’oublions pas que sa population augmente à raison de 300.000 habitants par an (aujourd’hui elle approche de 33 millions). Dissipons d’autres illusions sur un point concernant l’agriculture. Nombre de gens, qui n’ont pas le temps de s’informer sérieusement, et souvent n’en éprouvent pas le besoin, croient au miracle de l’irrigation. Malheureusement cet espoir n’est pas fondé. Le volume d’eau que charrient les fleuves et les rivières d’Espagne ne permet pas d’aller bien loin [33], les calculs les plus optimistes permettent de prévoir tout au plus d’irriguer 5 millions d’hectares : exactement le dixième du pays. Et sur ces 5 millions, 2 millions au moins le sont déjà. Depuis le départ des Arabes qui avaient multiplié, dans le Levant, les « acequias » (canalisations étroites et rigoles), on a construit beaucoup plus de barrages que ne supposent bien des commentateurs. Primo de Rivera même, et Franco ont mis en pratique une certaine politique hydraulique qu’avait préconisée Joaquin Costa. Le malheur fut souvent qu’après avoir construit de nombreux réservoirs artificiels, on s’est aperçu qu’il n’arrivait pas assez d’eau pour les remplir. Et qu’il a fallu, dans bien des cas, remplacer la production hydraulique d’électricité par la production d’origine thermique. * * * * * * * * * Telle était la cause naturelle de la misère sociale du peuple espagnol en 1936 ; telle est la cause de l’émigration continuelle à laquelle nous assistons de nos jours. Mais il en est une autre qui, parce qu’elle dépend des hommes, peut – et c’est à cela que s’est efforcée la révolution espagnole – être corrigée par eux. Le problème de la propriété agraire revêt dans ce pays une importance capitale. Il se présentait sous deux caractéristiques essentielles : le latifundia (grande propriété) et le minifundia (extrême petite propriété). L’Espagne a de nombreux petits propriétaires ; les chiffres du cadastre daté du 31 décembre 1959 en accusaient exactement 5.989.637. Proportion énorme sur la population totale actuelle. Mais d’abord, la plupart des parcelles possédées sont de « secano », c’est-à-dire de terres sèches qui, par leur improductivité poussent en ce moment même les foules paysannes vers les cités où elles s’entassent dans les bidonvilles, « ciudades miserias ». En 1936, on n’avait recensé qu’une partie du sol et des propriétaires. Mais les chiffres connus donnaient un aperçu suffisant de la terrible réalité sociale, que nous aurons maintes occasions de voir confirmée dans les chapitres qui suivent. Sur un total de 1.023.000 propriétaires, 845.000 n’obtenaient pas de leur terre la valeur d’une peseta par jour – et le pain coûtait en moyenne 0,60 – 0,70 peseta le kilo. Ils devaient travailler comme journaliers, comme bergers, chez les riches, ou comme cantonniers, aller chercher, sinon « voler » du bois dans les maigres futaies, évitant de se faire arrêter par les gardes civiles et n’y parvenant pas toujours, parcourant 5, 10, 15 km et plus, poussant devant eux leur âne. pour aller revendre à d’autres, plus fortunés, le produit de leur course, de leur « vol ». Ou encore, ils allaient travailler en ville, comme manœuvres pendant certaines périodes de l’année. La deuxième catégorie se composait de 160.000 propriétaires moyens, qui vivaient indépendamment et sobrement. La troisième était celle des grands propriétaires. Ils composaient 2,04 % du total recensé, mais possédaient 67,15 % des terres cultivées. Leurs propriétés couvraient de 100 à plus de 5.000 ha. On comprendra l’intensité de la misère paysanne ; or, les paysans constituaient plus de 60 % de la population espagnole. Croire que cette masse humaine supporterait, indéfiniment résignée, son sort lamentable, tenait de l’inconscience. Car le peuple espagnol n’est pas de ceux qui se résignent servilement. Autrefois, Andalous, Extremeños, Galiciens, Asturiens, Basques, Castillans émigraient nombreux en Amérique centrale et du Sud pour y trouver des moyens d’existence, et ils continuent d’émigrer maintenant – surtout en Europe. Mais au long de son histoire, que ce fût pour une cause juste ou injuste, le peuple espagnol a été capable de combat et d’aventure. Il a sommeillé longuement après le traumatisme causé par l’expulsion des Arabes, par la domination catholique et l’Inquisition, par les conséquences de la conquête de l’Amérique, mais il s’est enfin réveillé avec son esprit et son caractère, capable de courage ; avec, aussi, ce fonds mystique qui le prédispose à lutter pour de grandes causes, pour lui et pour les autres, dans un élan spirituel presque cosmique [34] ; et ce capital de dignité humaine qui lui fait supporter de force la mainmise autoritaire, et se révolter contre elle quand il le peut ; et puis aussi avec un sens de la solidarité et de l’égalité qui marque autant la morale de l’ouvrier de Barcelone que celle du paysan d’Andalousie. Ces deux facteurs, la misère sociale et la dignité individuelle, alliés à la solidarité collective, prédisposaient un large secteur de la population à accepter les idées libertaires. * * * * * * * * * En 1936, deux organisations révolutionnaires incarnaient ces idées : la Confédération nationale du Travail (C.N.T.). et la Fédération anarchiste ibérique (F.A.I.). La première se composait de fédérations régionales qui, à leur tour, étaient intégrées par les fédérations « comarcales » (cantonales), et locales ; ces dernières rappelaient les Bourses du Travail françaises, mais plus structurées, plus solidaires et ne devant absolument rien à l’aumône gouvernementale. En 1936, la C.N.T. groupait un million d’adhérents. On comprendra mieux l’importance de ce chiffre si l’on se souvient du nombre d’habitants à l’époque : de 24 à 25 millions. La C.N.T. avait pour but, spécifié dans sa déclaration de principes, le communisme libertaire. Elle était l’œuvre exclusive des anarchistes qui luttaient sur le plan syndical, et purement idéologique, et qui en étaient les organisateurs, les propagandistes et les théoriciens. * * * * * * * * * Dès la proclamation de la Deuxième République, le 14 avril 1931, la marche vers une grave crise sociale apparut inévitable. Dès sa naissance la vie du nouveau régime politique était aléatoire. La monarchie n’avait pu être mise en déroute que grâce à l’appoint de la C.N.T., et des anarchistes qui militaient en dehors de cette organisation (mais c’était surtout la C.N.T. qui comptait et qui apportait un million de voix). Parmi les forces qui s’étaient prononcées contre la royauté et avaient contribué à la renverser, on trouvait des salariés industriels et des paysans adhérant aussi au parti socialiste et à l’Union générale des Travailleurs, ou votant ordinairement socialiste, ce qui faisait environ un autre million de voix. Venaient ensuite les communistes, très peu nombreux du reste, les républicains fédéralistes, ennemis de la république jacobine et centraliste, et des forces régionales séparatistes comme celles dominant en Catalogne et au Pays basque. De l’autre côté, les droites comptaient encore des forces considérables. Monarchistes, conservateurs de tout poil, réactionnaires dominant dans les provinces encore endormies, forces cléricales traditionnelles. Sur l’ensemble des voix, celles qui provenaient des véritables républicains devaient atteindre à peu près 25 % du total. Si bien que le comte de Romanonès, chef du parti libéral monarchiste et le plus intelligent de ce secteur, pouvait résumer la situation en disant humoristiquement : « Je vois bien une république, mais je ne vois pas de républicains. » Dans ces conditions, le nouveau régime ne pouvait s’installer durablement qu’en entreprenant des réformes sociales hardies qui auraient affaibli l’armée, l’Eglise et le vieux caciquisme encore maître de presque toutes les provinces. Mais les réformes envisagées, et celles réalisées par les socialistes et les républicains de gauche qui gouvernèrent pendant les deux premières années (de 1931 à 1933) ne pouvaient paraître hardies et très importantes qu’aux juristes, aux professeurs, aux avocats, aux journalistes et aux politiciens professionnels qui composaient la majorité des députés. Elles n’étaient rien, ou à peu près, pour l’ensemble du peuple. Si avant la République, pour beaucoup de paysans et d’ouvriers, le menu ordinaire se composait surtout de pois chiches à l’huile, il continua de se composer de pois chiches à l’huile avec la République. et ceux qui allaient en savates ne purent pas plus qu’avant, acheter des chaussures. Et le peuple espagnol avait faim, faim de pain et de terre. Pour ceux qui avaient voté républicain avec des sentiments et des espoirs républicains, la République était synonyme de véritable liberté, de véritable égalité, de véritable fraternité ; elle impliquait, avant tout, la disparition de l’injustice sociale et de la misère. Devant les lenteurs d’application de la réforme agraire les paysans commencèrent à travailler pour leur compte, en les envahissant collectivement, les terres que les grands « terratenientes » ne faisaient pas produire – et en vérité elles étaient généralement très peu rentables. Alors, sur l’ordre du gouvernement, la garde civile, qui servait la République comme elle avait servi la monarchie, intervenait. Dans les deux premières années de république socialisante, 109 paysans d’Estrémadure, d’Andalousie, d’Aragon, de Castille furent massacrés au nom de la légalité républicaine. La tragédie de Casas Viejas, en Estrémadure, où des pauvres parmi les pauvres familles payaient à 5 sous (un réal) par mois les vêtements achetés à crédit, où tant de paysannes gardaient la même jupe pendant presque toute leur vie (cela se voyait aussi en Galice) se contentant de la retourner le dimanche,- cette tragédie, disons-nous, souleva l’indignation de la population [35]. La deuxième période fut la conséquence de la première. Ecœurée et indignée, la majorité du peuple vota pour les conservateurs « républicains », c’est-à-dire pour les droites qui avaient eu beau jeu de critiquer leurs adversaires et promettre de faire mieux. Mais leur triomphe impliquait un recul dangereux, et les mineurs asturiens se dressèrent, en une insurrection formidable, contre l’arrivée au pouvoir de ceux qui, visiblement et légalement, ouvraient la voie au fascisme. Trop localisée par manque d’accord préalable avec les forces similaires des autres régions, l’insurrection fut écrasée implacablement. Si ce qu’on a appelé le « bienio negro » (les deux années noires), ne fut pas plus désastreux que le « bienio » dit libéral, il fut aussi dur, et des tentatives insurrectionnelles s’étant produites, particulièrement en Catalogne et en Andalousie, la répression fut élevée à la hauteur d’une pratique permanente de gouvernement. Les deux années passèrent sans la moindre amélioration du niveau de vie des masses. En outre, la crise économique née aux Etats-Unis, et qui avait déferlé sur l’Europe sévissait aussi en Espagne où l’on comptait environ 700.000 chômeurs dont au moins la moitié figuraient parmi les travailleurs industriels. Or, le secours aux sans-travail était ignoré. D’autre part, le nombre d’emprisonnés – condamnés, en instance de jugement et prisonniers administratifs – appartenant à 99 % à la C.N.T. et la F.A.I. s’élevait à 30.000 [36]. Devant les promesses des partis condamnés à l’opposition, les travailleurs républicains se reprirent à espérer. A nouveau les gauches non politiques, oubliant leurs griefs se sentirent solidaires et se rapprochèrent des partis. Et quand les élections eurent lieu, en avril 1936, le Frente popular alors constitué emporta la majorité. Mais il ne la gagna pas aisément. Encore une fois, pour éviter le pire, les membres de la C.N.T., qui n’oubliaient cependant pas leurs principes d’action directe, votèrent pour empêcher l’accès légal du fascisme au pouvoir. Mais malgré ce renfort, le bloc des gauches obtint 4.540.000 voix, tandis que la droite en obtenait 4.300.000 ; il eût suffi d’un décalage de 150.000 voix pour que triomphent les admirateurs de Mussolini et de Hitler. Donnée complémentaire : on comptait 6 partis politiques de droite, 6 du centre, 6 de gauche. En tout, 18. Ce n’était pas une garantie de solidité. Par l’application d’une loi électorale malhonnête, le bloc des droites n’obtint que 181 sièges ; son adversaire, 281. Et dès ce moment, les vaincus activèrent la préparation du coup d’Etat. Personne ne l’ignorait. Des rapports parvenaient au ministère de la Guerre, au ministère de l’Intérieur. La presse de gauche, particulièrement la presse libertaire, dénonçait les conciliabules et les réunions clandestines des hauts officiers de l’armée et de la marine qui n’avaient pas démissionné, bien que le premier gouvernement les eût invités à le faire s’ils n’étaient pas d’accord avec la république. Le gouvernement de Madrid ne fit rien, contre le danger qui augmentait sans cesse. Il aurait pu armer le peuple, licencier les troupes, arrêter ou révoquer les généraux comploteurs. Il ne bougea pas, se contentant d’énergiques déclarations. Et quand l’armée soulevée attaqua, bon nombre de gouverneurs républicains passèrent à l’ennemi et l’aidèrent très efficacement à arrêter les antifascistes les plus déterminés. Dans cette conjoncture, ce furent les anarchistes qui, aidés, il faut le dire, à Barcelone par les gardes d’assaut [37], firent reculer les onze régiments d’infanterie que le gouverneur militaire général Batet avait lancés dans la ville. Le même fait se produisit à Malaga. Dans les autres régions, socialistes madrilènes de la base, cénétistes et anarchistes catalans, séparatistes libéraux du Pays Basque, bien peu de républicains, même catalans, tous se battant souvent sans armes, obligèrent Franco et ses généraux à lutter pendant près de trois ans’ avant de triompher. * * * * * * * * * C’est pendant ces trois années qu’eut lieu l’expérience sociale dont ce livre apporte le témoignage. Cette expérience fut exclusivement l’œuvre du mouvement libertaire, surtout de la C.N.T. dont les militants, formés aux pratiques de l’organisation syndicale, purent rapidement créer, en collaboration avec les masses, les nouvelles formes d’organisation sociale que nous allons décrire. Même quand des hommes appartenant à d’autres tendances ont, eux aussi, réalisé quelques entreprises semblables, ils n’ont fait que copier l’exemple de nos camarades. Ce sont les libertaires qui ont apporté les idées fondamentales, les principes sociaux, et proposé les nouveaux modes d’organisation basés sur le fédéralisme a-gouvernemental directement pratiqué. La révolution espagnole fut l’œuvre du peuple, réalisée par le peuple, mais avant tout par les libertaires, hommes du peuple, qui étaient au sein du peuple, et des organisations syndicales. D’autre part, le succès de nos camarades aurait été impossible si les conceptions libertaires n’avaient pas répondu à la psychologie profonde, sinon de la totalité, d’une très grande partie des travailleurs, ouvriers et paysans. Si, surtout parmi ces derniers, en Aragon, en Castille, dans le Levant, en Andalousie, en Estrémadure, la sociabilité naturelle, l’esprit à la fois individuel et collectif n’avaient pas permis ces réalisations uniques dans l’histoire du monde. L’auteur, qui avait auparavant vécu et lutté en Espagne, résidait en Amérique du Sud quand la guerre civile éclata. Devant voyager illégalement, il ne put revenir et débarquer à Gibraltar qu’au mois de novembre. Vite convaincu que les antifascistes finiraient par perdre la guerre, et constatant l’importance de l’expérience sociale que ses camarades avaient entreprise, il n’eut plus qu’un seul souci : pousser par sa propagande, à approfondir et élargir cette expérience qu’il avait depuis longtemps contribué à préparer et en enregistrer les résultats pour l’avenir. Il l’a fait dans la mesure que lui permirent les circonstances, et bien qu’avec un grand retard dû aux avatars de sa vie de lutteur, il présente le résultat de son enquête personnelle qui fut facilitée non seulement par ses recherches directes dans les Syndicats, les usines, les Collectivités villageoises, mais aussi par l’apport spontané de documentation que lui firent les camarades fraternels avec lesquels il s’entretint dans sa quête d’informations. Il n’a pas la prétention d’apporter une histoire générale de la révolution espagnole, même envisagée du seul point de vue constructif ; car celle-ci a été beaucoup plus vaste que ce livre pourrait le laisser supposer. Particulièrement en ce qui concerne les Collectivités agraires, il regrette que, d’une part, le triomphe des staliniens qui en furent les ennemis implacables, et d’autre part son emprisonnement en France en juin 1938, ne lui aient pas permis de pousser plus loin ses études. Ce qu’il présente est donc un ensemble de matériaux pour une histoire générale de la révolution espagnole que du reste il ne désespère pas d’écrire lui-même s’il peut, un jour, retourner en Espagne libérée du franquisme. A moins qu’occupé lui aussi à faire l’histoire, il n’ait pas non plus, comme ses camarades hier, le temps de l’écrire. Une situation révolutionnaire Document annexe :Carte de l’Espagne antifasciste en juillet 1937.(cliquer sur l’imagepour accéder à un agrandissement lisible) Quand, le 19 juillet 1936 se déclenche l’attaque fasciste, la réplique se centre entièrement sur la résistance à l’armée insurgée, contre la menace qui non seulement met en danger le gouvernement légal, mais dans leur existence même, toutes les forces de gauche et du centre, ainsi que les libertés bien relatives, mais cependant appréciables, que représente la République. Déjà la veille, la C.N.T. a donné l’ordre de grève générale, et presque partout cet ordre est suivi. Il ne s’agit pas de révolution sociale, de proclamation du communisme libertaire comme on a essayé de le faire prématurément en d’autres circonstances. On ne prend pas l’offensive contre la société capitaliste, l’Etat, les partis et les défenseurs de l’ordre établi : on fait face au fascisme. Comme nous l’avons vu, en Catalogne, à Barcelone particulièrement, ce sont surtout les forces de la C.N.T. et de la F.A.I., appuyées par les gardes d’assaut, qui font reculer les régiments d’infanterie que leurs officiers ont, sur les ordres du commandant de la place militaire, lancés dans la rue. D’abord, empêcher le triomphe du fascisme ; car s’il gagne la partie, c’en est fini des républicains des diverses tendances, des socialistes prietistes ou largo caballeristes, des catalanistes de gauche (les plus nombreux) et même de ceux de droite, menacés parce que séparatistes, des libéraux et des autonomistes basques, des communistes, de l’Union générale des Travailleurs (U.G.T.) et de la C.N.T. La solidarité s’établit spontanément à différents degrés, selon les villes, les villages, les régions. A Madrid, socialistes, ugétistes, républicains, groupes libertaires et syndicats cénétistes prennent ensemble, d’assaut, les casernes d’où peut venir le danger, arrêtent les fascistes notoires, envoient des forces reconquérir certaines localités tombées aux mains de l’ennemi, se retranchent et arrêtent les troupes du général Mola, dans la sierra de Guadarrama que l’armée napoléonienne avait eu tant de mal à franchir. De fait, il n’y a pas de résistance officielle car le gouvernement est désemparé. Les ministres font des discours énergiques, à la radio, gesticulent dans le vide, tournent en rond, car ils ne disposent plus de forces structurées, de mécanique militaire en état de fonctionner, pas même d’organisation bureaucratique en état de servir. Le corps des officiers, le gros de l’artillerie, l’aviation sont passés à la sédition ; ce qui reste de troupes manque d’unité, hésite ; les sous-officiers qui ne suivent pas les fascistes n’inspirent pas plus confiance que les quatre ou cinq généraux fidèles au régime et dont on ne sait s’ils ne vont pas trahir aussi d’un moment à l’autre. Un gouvernement, un ministère sont faits pour commander à un ensemble organisationnel qui fonctionne dûment et réglementairement. Tout cela manque. Oui, la résistance est dans la rue, et par cela même le gouvernement ne la commande pas. Le pouvoir politique est déplacé, et les hommes qui viennent de donner un coup d’arrêt au fascisme, font peu de cas des ordres officiels, car les ministres, la veille si inférieurs à leur tâche, ont perdu grande partie de leur crédit. En tout cas, ils l’ont perdu entièrement auprès des masses libertaires ou libertarisantes qui reprochent, non sans raison, aux politiciens de gauche, membres du gouvernement, de n’avoir rien fait pour conjurer la menace opiniâtrement dénoncée. Toutefois, en Catalogne, qui jouit d’un statut autonome, la situation revêt un aspect particulier. Au lendemain du triomphe sur les forces militaires, après la prise des casernes qui a coûté tant de victimes, Companys, président du gouvernement catalan demande à la C.N.T. et à la F.A.I. de lui envoyer une délégation pour un entretien important. Quand il a devant lui les délégués encore noirs de poudre et épuisés par le combat, il prononce ce petit discours : « Sans vous, les fascistes triomphaient en Catalogne. C’est vous, anarchistes, qui avez sauvé la Catalogne, et je vous en remercie ; mais aussi vous avez gagné le droit de prendre en mains la direction de la vie publique. Nous sommes donc prêts à nous retirer et à vous laisser la responsabilité de la situation. » Garcia Oliver, un des militants anarchistes les plus en vue, qui rapporte cette entrevue, lui répondit qu’il ne pouvait en être question : l’heure était trop grave, il fallait maintenir l’unité antifasciste, Companys devait rester à la tête du gouvernement catalan, et celui-ci assumer les responsabilités du moment [38]. Mais, de fait, le gouvernement était plus nominal que réel. La force dominante se trouvait bel et bien dans les Syndicats de la C.N.T. et dans la F.A.I. (beaucoup moins dans cette dernière). Les milices de résistance s’improvisaient, des groupements d’action constitués par des hommes portant des brassards rouges et noirs remplaçaient la police républicaine, qui s’effaçait ; l’ordre révolutionnaire s’installait non seulement à Barcelone, mais dans toutes les villes de Catalogne. Il arrivait même que, dans de nombreuses localités, comme à Igualada, Granollers, Gérone, les partis politiques locaux composés de catalanistes de gauche, de socialistes, de républicains fédéralistes, parfois même de républicains centraliste du parti de Manuel Azafla, et de libertaires cénétistes, se réunissaient en un seul faisceau au sein de la municipalité, et que les autorités communales nouvelles, libres de liens avec le gouvernement catalan, et plus encore avec le gouvernement central (qui de Madrid passa assez vite à Valence), constituaient un bloc gestionnaire local. La vie prenait ainsi un caractère communal presque autonome. La déliquescence de l’Etat républicain fut encore plus accusée en Aragon. Coupée à l’ouest de la Castille où dominaient et d’où menaçaient les forces franquistes, confinant au nord à la France par les Pyrénées, ayant à l’est la Catalogne qui n’exerçait pas de pouvoir sur elle, cette région n’était en contact avec la zone où s’efforçait de dominer le gouvernement central que par ce qui restait de limites communes au sud et au sud-est de la province de Teruel. Or, cette province était livrée à elle-même. Cela assurait à l’Aragon l’indépendance presque absolue [39]. La guerre civile créait ainsi une situation révolutionnaire car même dans les provinces levantines que le fascisme ne menaçait pas encore, l’influence déterminante exercée par le forces populaires qu’inspiraient la C.N.T. et la F.A.I. bouleversait l’organisation publique. Dans bien des cas, les autres secteurs politiques pouvaient, tous réunis, surclasser numériquement ces deux organisations, mais leurs hommes n’étaient pas ceux de la situation. L’absence de directives et d’institutions officielles les paralysait tandis qu’elle facilitait les initiatives des hommes qui faisaient de la lutte révolutionnaire le ressort essentiel de leur activité historique. C’est pourquoi très souvent, même quand, dans les comités de villages ou les conseils municipaux, la représentation de la C.N.T. fut minoritaire, elle fut aussi déterminante, nos hommes sachant ce qu’ils voulaient et apportant des solutions là où les autres ne savaient que discourir, poser et se poser des problèmes. Problèmes nouveaux, nombreux, souvent immenses, toujours urgents. Celui, d’abord, de la défense locale contre les attaques possibles venues de villages voisins, ou de villes environnantes, menace d’une cinquième colonne latente, de forces groupées dans les montagnes. En Aragon, dans chaque village et dans chaque petite ville, il fallut sur-le-champ faire face à l’armée franquiste qui, après avoir pris les capitales de province – Saragosse, Huesca [40] –, avançait sur la Catalogne. Arrêter les envahisseurs, puis les repousser aussi loin que possible : des localités furent prises, reprises, parfois reperdues et reprises encore. Dans d’autres cas, la population, après avoir liquidé le fascisme local, envoya les forces disponibles (le plus souvent des civils armés de pauvres fusils de chasse) aider ceux qui ailleurs résistaient ou prenaient l’offensive. Tout cela demandait une organisation spontanée, mais réelle, malgré des lacunes inévitables. Puis arrivèrent les milices, improvisées aussi, envoyées par la Catalogne, et dont les effectifs les plus importants étaient constitués de membres de la C.N.T. qui y perdit nombre de militants, souvent les meilleurs. A d’autres échelons, et pour d’autres raisons, la nécessité d’une organisation nouvelle représentant un appareil logistique, même sommaire, s’imposa sans délai. Toujours en Aragon, rares furent les maires républicains qui restèrent à leur poste, ou les édiles qui assumèrent leurs responsabilités civiques. Effrayés, débordés, inaptes à la lutte, ou d’accord avec les fascistes, presque tous s’effacèrent ou disparurent. En échange, dans bien des cas apparaissaient à la pointe du combat les militants cénétistes libertaires qui souvent prenaient la direction de la situation. La lutte terminée – elle fut, à l’arrière du front, généralement brève – il fallut improviser une organisation d’ensemble dans les villages, établir une cohésion indispensable à la vie locale. Là encore, dans l’immense majorité des cas, les mêmes hommes prirent les initiatives nécessaires. Leur expérience d’organisateurs syndicaux les prédisposait à occuper des charges d’administration publique locale. Ils avaient l’habitude des assemblées populaires, des comités responsables, des commissions administratives, des tâches de coordination. Rien d’étonnant que, dans la plupart des cas, sinon de tous ceux où les autorités locales s’étaient éclipsées, ils aient convoqué à une assemblée générale, sur la place publique ou dans un local – la mairie, par exemple – l’ensemble des habitants du village (comme hier ils convoquaient les membres de l’organisation syndicale à une assemblée ouvrière) afin d’examiner avec eux la situation et de décider ce qu’il fallait faire. Et partout, toujours dans ces villages d’Aragon abandonnés de leurs autorités, on nomma non pas un autre conseil municipal basé sur des partis politiques, mais un « Comité » d’administration chargé de prendre en main la responsabilité de la vie publique. Cela fut fait à la majorité des voix ou à l’unanimité, et l’on ne se surprendra pas que dans l’ensemble les hommes connus pour leur dynamisme, si nécessaire à ce moment, aient été choisis. Puis le furent aussi, en moindre nombre, et souvent sur l’insistance des militants cénétistes eux-mêmes, des militants de l’Union générale des Travailleurs, parfois des républicains de gauche qui, dans leur conduite personnelle, n’avaient pas toujours suivi les directives officielles de leur parti, et attribuaient encore au républicanisme le contenu social qu’il avait fait espérer auparavant. Mais cette diversité d’appartenance n’impliquait pas la constitution d’autorités foncièrement politiques. Sans s’embarrasser de grandes définitions, et s’inspirant des normes que notre mouvement avait toujours préconisées, nos camarades proposèrent une nouvelle structure de toute la vie collective. Pour eux, qui avaient tant combattu, tant souffert et tant espéré, contre l’inégalité sociale et pour la justice également sociale, puisque la république s’était effondrée, l’occasion se présentait d’instaurer un régime nouveau, une vie nouvelle. Et au lieu de reconstruire sur le modèle ancien ils proposèrent une structuration naturelle et fonctionnelle accordée à la situation locale intégralement considérée. La guerre venait au premier plan. Mais venaient aussi l’existence de chacun et de tous, les problèmes de consommation générale, la production agraire, toutes les activités nécessaires à la vie collective. On proposa donc de désigner un responsable chargé de diriger, ou de coordonner les travaux agricoles ; suivait l’élevage du bétail [41]. Parfois, selon l’importance des localités, un même camarade assumait deux fonctions. Et le plus souvent ces hommes travaillaient aux champs ou à l’atelier, il n’en restait qu’un pour dans la journée, faire face aux affaires urgentes. Il va de soi que cette révolution s’accompagnait d’une autre, tout aussi profonde, dans la distribution des biens de consommation, non seulement comme conséquence des nouvelles nécessités nées de la guerre, mais aussi de la nouvelle éthique sociale qui s’instaurait. Toujours dans les villages d’Aragon – et cela commença très vite dans la région du Levant – la lutte contre le fascisme parut incompatible avec l’ordre capitaliste et ses inégalités. Aussi, dans les assemblées successives des villages, souvent même dans la première, on établit le salaire familial qui égalisait les possibilités d’existence pour tous les habitants, hommes, femmes et enfants. Les finances locales se trouvèrent bientôt aux mains du Comité élu comme nous l’avons vu, et qui mettait sous séquestre, souvent contre reçu, l’argent trouvé dans les succursales des banques, quand il y en avait, ou chez les riches qui, généralement, avaient pris le large. Ou l’on imprimait une monnaie locale, sur la base nominale de la peseta, des bons de consommation dont il sera question plus loin. Dans d’autres cas, on supprimait radicalement toute monnaie, et l’on établissait une table de rationnement unique pour tous. L’essentiel est que l’égalité des moyens d’existence apparaissait, et que du jour au lendemain se réalisait, presque sans secousse, une révolution sociale. Pour mieux assurer la libre consommation, ou pour éviter soit le gaspillage, soit des occultations fort possibles, le Comité prenait sous son contrôle l’organisation de la distribution. Dans certains cas les commerçants mêmes étaient chargés de cette besogne ou y contribuaient. Dans d’autres, le commerce disparaissait comme tel, et l’on créait un ou plusieurs dépôts, un ou plusieurs magasins municipaux, généralement appelés coopératives, et dont souvent aussi étaient chargés d’anciens professionnels de la distribution. Parfois on toléra, par humanité, des petits boutiquiers qui, au fond, ne faisaient de tort à personne, et purent vendre à des prix contrôlés les marchandises qui leur restaient. Leurs stocks écoulés, ils s’incorporaient à la Collectivité. Rappelons-nous que l’insurrection fasciste avait éclaté le 19 juillet. A cette date, les blés étaient mûrs, et le départ des grands « terratenientes ». (qui, en majorité, habitaient plutôt les immeubles qu’ils possédaient dans les villes) ou de leurs administrateurs – presque toujours petits despotes locaux dominant une forte partie du paysannat – entraînait l’abandon et la perte de la moisson. La question de la récolte se posa donc immédiatement après la prise en main de l’administration générale. Et d’accord avec les délégués à l’agriculture, les animateurs paysans convoquèrent leurs camarades. On réquisitionna les machines trouvées dans les grandes exploitations – les seules qui en possédaient -, les bêtes de somme, les moissonneurs hommes et femmes qui, si souvent, coupaient encore les céréales à la faucille. Le blé fut fauché, les gerbes furent faites et rentrées, la moisson fut engrangée dans les magasins communaux improvisés. Froment, pommes de terre, betteraves à sucre, légumes, fruits, viandes devenaient des biens collectifs placés sous la responsabilité du Comité local nommé par tous. Toutefois, on n’atteignait pas encore à la collectivisation au sens plein du mot. La prise de possession de la propriété usurpatrice ne suffisait pas. Le collectivisme – terme généralement et spontanément adopté – supposait la disparition de toutes les propriétés privées, petites, moyennes, et surtout grandes, disparition volontaire pour les premières, obligatoire pour les autres, et leur intégration dans un vaste système de propriété publique et de travail commun. Cela ne se fit pas partout de façon uniforme. Si, en Aragon, 80 % des terres cultivées appartenaient aux grands propriétaires, dans d’autres régions, particulièrement dans le Levant, et surtout en Catalogne, la petite propriété dominait souvent, ou occupait une place importante, selon les villages aux cultures très diversifiées. Et bien que nos meilleurs camarades fussent souvent des petits propriétaires, bien que dans de nombreux cas les autres petits propriétaires eussent adhéré d’enthousiasme aux Collectivités, et même les aient organisées, il est arrivé que, dans la région du Levant (provinces de Castellon de la Plana, Valence, Murcie, Alicante et Albacete), surgissaient des difficultés ignorées en Aragon. D’abord parce qu’à cette époque de nombreux habitants de la région se croyaient préservés du danger fasciste par la distance qui les séparait du front, et par la supériorité des armes républicaines (la démagogie officielle trompa les gens jusqu’au dernier moment). Ensuite parce que les différents partis politiques n’avaient pas disparu ; après un moment de panique ils s’étaient repris, en même temps que le gouvernement central se consolidait et organisait sa bureaucratie et sa police. Si l’installation de ce dernier, à Valence, libéra de sa pression la région du Centre, ce qui facilita l’apparition des Collectivités castillanes, elle augmenta dans le Levant les possibilités de résistance antisocialisatrice non seulement des partis, mais encore de la bourgeoisie, des petits commerçants, des paysans attachés à leur propriété. L’action expropriatrice se porta donc sur les grands domaines dont les possédants étaient soit des fascistes – ce qui facilitait les choses – soit considérés comme tels. De toute façon, les grands domaines ne pouvaient être défendus ouvertement, du moins dans la première période, par ce qui restait d’autorités locales. La culture de l’oranger, qui est une des caractéristiques de la région levantine, exige de très grands frais ; si bien que presque toutes les orangeraies appartenaient à des sociétés capitalistes souvent anonymes, et, parfois, embrassaient la juridiction de plusieurs villages. En moindres proportions, la situation était souvent la même dans la zone, beaucoup moins étendue, de riziculture. La mainmise sur ces grandes propriétés se justifiait donc dans cette période où le politique et le social s’interpénétraient, car la nécessité de désarmer le fascisme économique complétait son désarmement politique et militaire. Et d’une façon ou d’une autre, la révolution s’implantait. Elle s’implantait aussi par d’autres chemins. Toujours dans la région levantine, et désireux de ne pas provoquer de heurts avec les autres secteurs antifascistes, car la lutte contre l’ennemi commun demeurait au premier plan, nos camarades durent prendre des initiatives dont les républicains, les socialistes et les autres hommes respectueux de la Loi se montraient incapables. Dans les villages, numériquement plus importants que ceux d’Aragon, parce que le sol et le climat permettaient une plus grande densité de production et de population, dans les petites villes agricolo-industrielles de 10 à 20.000 habitants, le ravitaillement se paralysait ou diminuait de façon alarmante parce que les intermédiaires, doutant du lendemain et souvent de l’issue de la guerre, hésitaient à se démunir de leur argent, et même à vendre les marchandises qu’ils possédaient en réserve (l’intention spéculative guidait certainement une partie d’entre eux). Ajoutons que, pour d’autres, favorables au fascisme, c’était une forme de résistance passive. Et les produits d’épicerie, de mercerie, d’hygiène, les engrais, les semences sélectionnées, l’outillage, certains comestibles se raréfiaient assez vite, ce qui commençait à perturber la vie de tous les jours. Alors, devant l’inertie des autres secteurs, nos camarades qui, presque partout, étaient entrés dans les conseils municipaux où ils multipliaient les propositions et les initiatives, firent adopter des mesures inédites. Souvent, grâce à eux, la municipalité organisait des centres de ravitaillement qui réduisaient l’emprise du commerce privé et commençaient la socialisation distributive. Puis, rapidement, la même municipalité se chargeait d’acheter aux paysans, encore rétifs, les produits de leur travail, qu’elle leur payait mieux que les habituels intermédiaires ou grossistes. Enfin, étape devenue complémentaire, des Collectivités intégrales, quoique partielles par rapport à l’ensemble de la population locale, apparaissaient à leur tour et se développaient. * * * * * * * * * Quant à la production industrielle des petites villes et des grandes cités, la situation rappelait souvent celle créée par le petit commerce et l’agriculture. Les petits patrons, les artisans occupant un, deux, trois, quatre ouvriers hésitaient souvent sur ce qu’ils devaient faire, n’osant pas risquer leurs faibles ressources monétaires. Alors, nos Syndicats intervenaient, recommandant ou exigeant, selon les cas, le maintien de la production. Mais inévitablement de nouveaux pas étaient rapidement franchis. Certes, en général, la bourgeoisie industrielle catalane était antifranquiste, ne fût-ce que pour cette raison première que Franco, fils de la Galice et nationaliste espagnol, était anticatalaniste, et que son triomphe représentait pour les Catalans l’annulation de l’autonomie régionale difficilement conquise et la suppression des droits politiques ainsi que des privilèges linguistiques. Mais il est probable qu’entre ces dangers et ceux représentés par les forces révolutionnaires préconisant le communisme libertaire et l’expropriation des patrons, le premier mal lui sembla bientôt le moindre. Aussi l’interruption du travail par la fermeture des usines et des ateliers au lendemain de la défaite infligée aux forces armées pouvait-elle, à bon droit, être considérée comme une aide indirecte apportée aux fascistes insurgés. La misère, déjà représentée par le chômage auquel la République avait été incapable de porter le moindre remède, allait augmenter, et serait un facteur de désordre des plus efficaces dont l’ennemi profiterait. Il fallait donc que le travail continue, et pour s’en assurer on constitua dans toutes les entreprises, sur l’initiative de la C.N.T. ou de ses militants agissant spontanément, des comités de contrôle chargés de superviser les activités de production. Ce fut le premier pas. Mais une autre raison, indiscutablement fondée, obligea d’en faire un autre, et dans certaines industries de faire presque simultanément les deux. Il fallait fabriquer, sans attendre, des moyens de combat pour un front encore mobile qui se trouvait à 250 km de Barcelone, à 50 km des limites de la Catalogne, et qui pouvait se rapprocher dangereusement (le terrain était facile sur presque tout le parcours). Nous avons vu que, dès que les forces armées employées par les fascistes, sans être forcément toujours fascistes elles-mêmes (composées souvent de simples soldats) eurent été refoulées dans les casernes de Barcelone, des milices avaient été organisées, qui partirent immédiatement pour l’Aragon. Il fallut pour cela remettre les trains en marche. Le Syndicat des cheminots s’en chargea sans attendre. En même temps, celui de la métallurgie donnait d’abord l’ordre de reprendre le travail interrompu par la grève générale, puis refusait, ainsi que les autres syndicats, la diminution des heures de travail proposée par le gouvernement catalan ; enfin il chargeait les ateliers métallurgiques de blinder des camions et des camionnettes pour les envoyer vers les lieux de combat [42]. Et c’est ainsi, qu’au nom des mesures nécessaires pour assurer la victoire, bon nombre d’entreprises industrielles furent expropriées, leurs possesseurs étant considérés comme de fascistes réels ou en puissance, ce qui était vrai dans un très grand nombre de cas. Dans les entreprises de moindre envergure, les choses ne s’arrêtèrent pas là, car par une évolution irréversible et systématiquement poursuivie, le comité de contrôle se mua en comité de gestion, où le patron ne figurait plus comme tel, mais comme technicien quand il était capable de l’être. On le voit, la révolution sociale qui s’accomplit alors ne provint pas d’une décision des organismes de direction de la C.N.T., ou des mots d’ordre lancés par les militants et agitateurs qui tenaient publiquement les premiers rôles, et furent presque toujours inférieurs à leur tâche historique. Elle se produisit spontanément, naturellement, non pas (évitons la démagogie) parce que « le peuple » dans son ensemble était devenu tout à coup capable de faire des miracles, grâce à une science révolutionnaire infuse qui l’aurait brusquement inspiré, mais parce que, répétons-le, au sein de ce peuple, et en faisant partie, il y avait une minorité nombreuse, active, puissante, guidée par un idéal, qui continuait à travers l’histoire une lutte commencée au temps de Bakounine et de la Première Internationale [43] ; parce que dans d’innombrables endroits il se trouvait des hommes, des combattants qui, depuis des décennies, poursuivaient des buts constructifs concrets, doués qu’ils étaient de l’initiative créatrice et du sens pratique indispensables aux adaptations locales, et dont l’esprit d’innovation constituait un levain puissant, capable d’apporter des orientations décisives aux moments nécessaires. * * * * * * * * * La situation était donc révolutionnaire tant par la volonté des hommes que par la force des choses. Et cela nous oblige, avant d’entrer plus profondément dans l’exposé des processus et du développement des réalisations nouvelles, à réfuter certaines affirmations se rapportant à ces éléments fondamentaux de la situation. Nous nous référons d’abord à la situation contradictoire née de la participation politique de notre mouvement au gouvernement central, et au gouvernement régional catalan. « Puisque vous collaborez au gouvernement, ont répété maintes fois les antifascistes ennemis des collectivités, vous n’avez pas à agir en marge de la légalité gouvernementale. » Théoriquement l’argument semblait logique. En fait, les choses étaient beaucoup moins simples. D’abord, nous n’eûmes que 4 ministres sur 16 au gouvernement de Valence ; nous étions constamment mis en minorité par les autres secteurs coalisés contre nous, et les ministères-clés – les Finances et la Guerre, par exemple – étaient réservés à ces autres secteurs. Il aurait été trop habile, et trop facile, de nous obliger à la passivité révolutionnaire en échange d’une concession apparente sur le plan gouvernemental. Et certes, trop souvent, nos ministres n’avaient que trop tendance à accepter un tel état de fait. On pourra nous dire que cette collaboration avait été ratifiée par les assemblées, les plénums et les congrès de notre mouvement. Mais en fait il arriva que, submergés par les flots d’éloquence de nos interminables discoureurs, les délégués des provinces, des petites villes, des villages approuvaient la collaboration ministérielle parce que débordés par une situation qu’on leur peignait sous les couleurs les plus sombres, et manquaient d’informations et d’habileté oratoire pour réfuter les promesses, les explications invérifiables, les arguments dont ils ne pouvaient contrôler la valeur. Mais de retour dans les villes et les villages, ils continuaient de construire la société nouvelle. Ils ne se sentaient pas liés par les manœuvres politiques, et ils avaient raison, car nous n’en aurions pas moins perdu la guerre, et la magnifique expérience de la révolution espagnole n’aurait pas eu lieu. Mais certains de nos adversaires, particulièrement les staliniens, firent jouer un autre argument qu’ils emploient toujours où qu’ils soient, tant qu’ils ne sont pas assez forts pour s’emparer d’une situation : le moment de la révolution n’était pas encore venu, il fallait maintenir l’unité entre les secteurs antifascistes, vaincre d’abord Franco. En expropriant les industriels, les propriétaires, les patrons, les actionnaires, les terratenientes, on risquait de les pousser dans le camp adverse. Sans doute cela s’est-il produit, dans de bien petites proportions. Mais tant que la situation n’est pas encore assez mûre pour qu’ils puissent s’en emparer, les staliniens diront toujours que les initiatives de leurs partenaires qui ne se soumettent pas à leur direction sont prématurées, même contre-révolutionnaires. D’autre part, croit-on que sans socialisation, les possibilités de victoire eussent été plus grandes ? Si oui, c’est ne pas tenir compte des réalités qui composaient la situation. D’abord, l’hostilité des patrons dépossédés n’atténuait en rien l’ardeur combattive des masses ouvrières et paysannes, qui fournissaient l’armée des miliciens. Nous avons vu que, dans l’ensemble, les membres de la bourgeoisie et des partis politiques demeuraient inertes ou s’agitaient dans le vide devant cette situation qui les dépassait. La lutte étant déplacée du Parlement et des urnes dans la rue, la riposte à l’attaque fasciste ne pouvait que s’adapter aux circonstances nouvelles et suivre le chemin qu’elle a suivi. Si l’on avait dû attendre le triomphe de l’organisation officielle dûment mise au point, le franquisme aurait triomphé en un an, peut-être en trois mois [44]. Notes : [1] Ce livre a été écrit à différents moments, différentes périodes et situations, conséquences de la vie agitée de l’auteur. Ce qui explique que certains chapitres soient écrits au passé, d’autres au présent. Il aurait été possible d’unifier au passé. Mais le présent donne une idée, une représentation plus forte, plus nette, et l’auteur, qui a éprouvé l’impression de revivre directement ce qu’il a décrit a cru préférable, et même utile, de transmettre cette impression aux lecteurs ; donc, de laisser en l’état les descriptions qui suivent[2] Non seulement les frères Reclus, mais des hommes comme James Guillaume, Jules Guesde, Benoît Malon, Ferdinand Buisson, Victor Dave, Alfred Naquet faisaient partie de l’Alliance.@µ, l’Alliance internationale de la Démocratie socialiste. Il avait connu Proudhon lors de son séjour à Paris, pendant les années 1844-1848 µ@Expulsé de France par Guizot en 1847, il y revint quand se produisit la révolution de février 1848. [3] Observons l’importance donnée dès le départ à l’instruction, et que l’on retrouvera jusqu’en 1936-1939. [4] Souligné par moi. [5] L’emploi du mot Etat a ici le sens de nation, comme on le verra par ce qui suit. [6] Nous verrons plus loin que la formule du produit intégral de son travail à l’ouvrier fera place, par l’introduction du principe communiste, à une vision plus généreuse des choses. [7] Phrase nettement bakouninienne. [8] Non seulement le prétexte de l’expulsion était faux, mais Bakounine n’avait pas été prévenu de ce qui se tramait. Il était absent, et une partie des délégués qui votèrent dans le sens voulu par Marx étaient munis de faux mandats. [9] Il s’agit de la structure politique de l’Etat, pour construire une autre structure comme on va le voir. [10] Le fait s’est produit pendant la révolution ; certains libertaires en étaient restés à la formule de la commune libre, autarcique ; ils rectifièrent aisément. [11] Notons ici que l’esprit prolétarien n’excluait pas un critère donnant aux travailleurs intellectuels une place dans le combat. [12] L’ouvrier chapelier, Ricardo Mella, deviendra ingénieur des mines. [13] Observons que le mot socialiste était encore employé par Kropotkine à cette époque. [14] Vers cette époque, la rédaction de El Productor discutait avec celle des Temps Nouveaux, continuation du Révolté, sur l’utilité de l’activité au sein du mouvement ouvrier. Les Temps Nouveaux la niaient. [15] Mot employé pour anarchie. [16] Deuxième concours socialiste, appelé « concours » parce que des récompenses y furent données selon la valeur des travaux. [17] Journaliste de talent, issu de la petite bourgeoisie et rallié au peuple, excellent orateur qui aurait pu faire carrière parmi les privilégiés, et qui, jusqu’à sa mort, fut un exemple de dévouement à la cause qu’il avait embrassée. Quand je le connus en 1917, il avait déjà été vingt-deux fois emprisonné. [18] L’exil en France dans les périodes de répression ou de chômage prolongé qui faisait aller gagner son pain au-delà des Pyrénées, favorisa la prise de contact avec les nombreux groupuscules où les longs cheveux, les sandales et la cravate lavallière étaient les distinctifs généralisés de l’individualité supérieure de chacun. [19] Malheureusement, sous l’influence de démagogues éloquents, le congrès repoussa la constitution de fédérations d’industries, si nécessaire. On ne la commença qu’en 1931, et ce retard se fit sentir pendant la révolution. [20] Montjuich, fort de Barcelone où Ferrer fut fusillé en 1909. [21] Voir plus loin les réalisations d’Alcoy pendant la révolution de 1936-1939. [22] Le nom de cette localité a dû être mal orthographié.@µ, province de Barcelone, refusent de payer les impôts, cent hommes armés de bâtons obligent le percepteur à se retirer. D’après le journal libertaire El Obrero (l’Ouvrier), rien qu’en décembre 1886 l’Etat a saisi 75 fermes à Jodar, 32.000 dans la province de Logroflo, 4.000 dans les Baléares, pour arriérés d’impôts. A Onteniente, province de Valence, le peuple prend d’assaut la municipalité au cri de « A bas les impôts ! » et brûle les documents comptables. On calcule que de 1880 à 1886 le ministère des Finances a saisi judiciairement 99.931 propriétés rurales et urbaines. Depuis la Restauration, en treize ans, le total s’élèverait à 999.000 µ@Les luttes contre le fisc expliquent sans doute, en partie, l’hostilité du peuple espagnol envers l’Etat. [23] Le nom est plus français qu’espagnol. Peut-être Narciso Poimireau était-il un lointain descendant de ces paysans dont nous parle Taine et qui, ruinés par les exactions du fisc de Louis XIV, durent, chassés par la misère, émigrer en Espagne. [24] Ces camps de concentration dont personne, ou presque, ne s’émut à l’époque, étaient gardés par la garde mobile et des tirailleurs sénégalais. Il y mourut des centaines de réfugiés. Ric s’en évada et prit part à la lutte contre les forces nazies, dans la région du Rouergue et, dénoncé par les communistes (le cas ne fut pas unique), fut arrêté et envoyé à Dachau d’où il revint pesant 35 kilos. [25] Ambrosio Marcos ne nous dit pas lesquels. [26] Selon cette loi, la police, garde civile ou autre, avait le droit de tirer sur tout détenu, qui essaierait de s’enfuir pendant son transfert à la préfecture, en prison ou en déportation. La garde civile, spécialiste de ces faits, assassinait ainsi les militants sous prétexte qu’ils avaient voulu s’enfuir. [27] Cette affirmation est discutable, comme on va le voir par ce qui suit. Mais les militants libertaires de base voulaient toujours aller au-delà.@µ, mais que, si nous tenons compte des circonstances, il n’y eut pas un seul échec. C’est le plus important, car tout échec cause un recul et sème le désarroi. Il fallait prouver que nos idées étaient viables, que notre programme était réalisable. Malgré les autorités et les propriétaires, le premier essai de la culture en commun fut réalisé. Les plus malheureux furent secourus, les plus forts aidèrent les plus faibles. Des ouvriers se firent paysans pour prendre part à cette réalisation nouvelle. On aida les gens d’autres localités. Quand eut lieu, dans les Asturies, la grève de Duro-Felguera µ@Grève des mineurs, dramatique comme presque toujours. [28] France, 550.000 km². [29] Les terres « médiocres » en Espagne sont généralement « mauvaises » en France. [30] Il est courant, en Espagne, de donner à cette affirmation un sens différent. Mais il nous semble que cette interprétation géographique est la plus juste. [31] Actuellement, le rendement moyen est, en Espagne, de 9 à 11 quintaux de blé. L’un dans l’autre il semble que l’augmentation ait été de 1 quintal par hectare en trente ans. [32] En 1936, calculée en pesetas, la valeur du rendement d’un hectare d’oliviers était le tiers de celle d’un hectare de blé. [33] Le Miño, qui coule en Galice, puis fait frontière avec le Portugal, est le second fleuve d’Espagne quant à son débit. Mais comme il pleut déjà trop dans la région où il se forme, son eau n’est pas utilisée.@µ : environ 50 milliards de mètres cubes par an, alors que le Rhône seul en charrie en moyenne, à la hauteur d’Avignon, une soixantaine de milliards. Etant donné qu’on ne peut assécher complètement tous les rios de l’Espagne, que même une partie d’entre eux, qui coulent vers l’Atlantique, ne peuvent pas être utilisés, car il pleut déjà trop dans ces régions µ@Cas du Miño. [34] Keyserling écrivait qu’après le peuple russe, le peuple espagnol était, de tous les peuples d’Europe, celui qui possédait la plus grande réserve de force spirituelle. [35] Toute la famille d’un nommé Seisdedos (nom qui lui était donné parce qu’il avait six doigts à une main) fut massacrée : quatorze (ou seize) personnes, parce qu’il avait refusé de laisser saisir ses pauvres biens, sur l’ordre du fisc. [36] Le premier parlement avait voté une « ley de vagos », ou « loi des fainéants », et fait établir des camps de « vagos ». Ceux que l’on internait ainsi étaient des chômeurs, des travailleurs sans emploi plus ou moins protestataires. Ce furent aussi des révolutionnaires qui dénonçaient l’incapacité du régime. L’imagination créatrice des gouvernants de gauche n’allait pas plus loin. [37] Police spéciale organisée par la République, et qui jusqu’alors s’était montrée particulièrement féroce contre les anarchistes. [38] En fait, les raisons profondes de l’attitude de Garcia Oliver furent tout autres. Il les exposa dans des conversations privées à des camarades. « Qu’aurais-je fait du pouvoir ? Je n’étais préparé à rien de ce qu’il impliquait, la situation était telle que je ne pouvais qu’échouer. » Et c’était bien ainsi. Garcia Oliver, comme tout les tribuns plus ou moins démagogiques de la F.A.I., était dans la plus profonde ignorance des mesures à prendre pour diriger la vie, la production, le ravitaillement d’une ville comme Barcelone. Il en était de même pour Federica Montseny. Cela ne les empêchait pas de devenir ministres de la République. C’était moins difficile qu’organiser une Collectivité. [39] Une situation semblable s’était créée dans les Asturies et les parties d’Andalousie et d’Estrémadure que les fascistes ne conquirent pas immédiatement. En Biscaye, le gouvernement autonome avait la situation en main, entre autres causes parce que le mouvement libertaire et la C.N.T n’y avaient pas de force appréciable, ou tout du moins comparable. [40] Teruel était d’abord restée dans une espèce de « no man’s land ». Les autorités républicaines de Valence envoyèrent, pour s’en saisir, une force de garde civile qui se retourna contre nos forces, les massacra et livra la ville aux fascistes. [41] En Espagne, l’élevage du bétail est considéré séparément de ce qu’on appelle l’agriculture.@µ pour lequel un autre délégué fut chargé du recensement, des soins d’ensemble, et de l’augmentation rapide des animaux de boucherie. Puis venaient les petites industries locales dont il fallait assurer la continuité, et si possible le développement. En même temps, l’instruction publique, obsession permanente de notre mouvement devant les proportions inadmissibles de l’analphabétisme, était l’objet de mesures immédiates. Et les services de salubrité de l’urbanisme, de la voirie, l’organisation des échanges et du ravitaillement. Les différents délégués constituèrent le Comité µ@On retrouve ici, mis en application, presque toutes les mesures et les modes d’organisation préconisés dans les programmes que nous avons résumés au chapitre intitulé l’Idéal. On ne pourrait dire pourtant que ce passage de la théorie au fait fut délibéré. [42] C’est ce qu’on appelait des tanks. Pauvres tanks, il est vrai, et combien insuffisants, contre lesquels les balles ricocheraient peur-être, non les obus, mais qui, en tout cas, réconfortaient ceux qui partaient. [43] Il n’y a pas de commune mesure entre l’importance numérique des forces libertaires espagnoles de 1936 et celle des bolcheviques en 1917. Ni quant aux aptitudes de ces forces sur le terrain de la production, du travail, des activités créatrices immédiates. Les bolcheviques étaient en tout de 200.000 à 250.000 pour 140 millions d’habitants. Et ils comptaient beaucoup d’éléments d’alluvion. [44] A l’autre bout de la chaîne se trouvait Trotski. Il nous reprochait de ne pas balayer toutes les forces, les partis, les formations de la bourgeoisie et du socialisme réformiste, de ne pas prendre le pouvoir pour continuer la guerre comme les bolcheviques l’avaient fait en Russie. Il fallait son parti pris aveugle pour confondre deux situations absolument dissemblables. Le moindre bon sens indique qu’il nous était absolument impossible de mener à la fois la guerre contre Franco, et, à l’arrière, de faire une seconde guerre contre les autres secteurs antifranquistes qui ne se seraient pas laissé anéantir si facilement. C’eut été une stupidité et un crime. La guerre de mouvement qui favorisa les forces de l’Armée rouge en Russie était inapplicable en Espagne où l’ennemi s’empara bientôt des centres sidérurgiques et de fabrication d’armes, et où l’on ne disposait pas des forces militaires et de hauts officiers comme ceux venus du tsarisme, parmi lesquels figuraient des spécialistes de la guerre comme le général Brussilof, une des gloires de l’armée russe, et Toutkatchevski, qui était sans doute le stratège n°1 de l’Armée Rouge quand Staline le fit fusiller. |