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Contribution à l’ouvrage collectif Les anarchistes et la Révolution française, Éditions du Monde Libertaire, 1990 La Révolution française dans la formation de la théorie révolutionnaire chez Bakounine
Article mis en ligne le 29 octobre 2009
La Révolution française dans « La franc-maçonnerie n’a été rien moins, à cette époque, que la conspiration universelle de la bourgeoisie contre la tyrannie féodale, monarchique et divine. Ce fut l’Internationale de la bourgeoisie. » [13] La révolution ayant comblé en grande partie les vœux de la bourgeoisie, celle-ci est devenue « tout naturellement », à son tour, la classe privilégiée. La franc-maçonnerie est alors descendue au « triste rôle d’une vieille intrigante radoteuse ». Elle est désormais « nulle, inutile, quelquefois malfaisante et toujours ridicule ». La Restauration ressuscita un peu cette institution, parce que la bourgeoisie, menacée d’un retour à l’Ancien Régime, était redevenue quelque peu révolutionnaire, mais c’était là, dit Bakounine, du « révolutionnarisme réchauffé ». Bakounine surestime sans doute le rôle effectif de la franc-maçonnerie pendant l’Ancien Régime mais le tableau qu’il dresse est dans l’ensemble bien vu. Le point de vue désabusé qu’il a sur cette institution vient sans doute de l’expérience qu’il a lui-même vécue : pendant son séjour en Italie il avait eu l’ambition – rien moins que cela – de « désorganiser la franc-maçonnerie gouvernementale et royaliste » pour la remplacer par une « franc-maçonnerie démocratique ». [14] La thèse émise par le révolutionnaire russe mériterait un examen plus approfondi ; ce qu’il paraît intéressant de retenir est l’idée qu’une force sociale en mouvement ne devient efficace que lorsqu’elle s’organise, et, de même que Pierre Rosenvallon a cru voir dans Guizot le Lénine de la bourgeoisie, Bakounine, avec plus de raison, aurait vu dans la franc-maçonnerie une sorte de parti bolchevik de la Révolution française. 2Les alliances2 Les « réclamations pratiques », l’idée, l’organisation : les principaux ingrédients d’une révolution sont là. Mais il en manque un, essentiel : les alliances. Bakounine va montrer que l’alliance de la paysannerie fut un élément sans lequel la Révolution française n’aurait jamais pu triompher. A contrario, méditant l’histoire de l’Allemagne, il indiquera que la principale cause de l’échec de la révolution de 1848 fut l’incapacité de la bourgeoisie, trop timorée, à utiliser le formidable levier des revendications de la paysannerie. Lorsqu’il parle de la question paysanne, les réflexions historiques sur la Révolution française et les considérations stratégiques sur la guerre révolutionnaire, que Bakounine appelle de ses vœux en 1870, sont tellement imbriquées qu’il est difficile de les séparer. Bakounine éprouve de toute évidence une grande admiration pour les commissaires de la Convention – dont il regrette qu’il n’y ait pas eu d’équivalent en 1870. Ils avaient l’énergie, le feu révolutionnaire, le diable au corps, ils s’appuyaient sur les masses. Lorsqu’un commissaire extraordinaire était envoyé par la Convention dans une province, dit Bakounine, il ne s’adressait pas aux gros bonnets ni aux révolutionnaires en gants blancs mais aux sans-culottes, à la canaille populaire, et c’est sur elle qu’il s’appuyait pour appliquer les décrets révolutionnaires. Lorsque c’était nécessaire, les commissaires ajoutaient à leur éloquence civique la force des baïonnettes, mais d’habitude ils se contentaient de s’appuyer sur la masses dont les instincts se conformaient aux idées de la Convention. Loin de réfréner le mouvement populaire par peur de l’anarchie, les commissaires, au contraire, l’encourageaient. Bakounine évoque ainsi cette « grande fièvre révolutionnaire qui avait animé Danton et qui avait sauvé la France en 1792 » [15]. La bourgeoisie française avait su encourager le mouvement révolutionnaire des paysans en les poussant à « détruire de leurs propres mains l’ordre public, toutes les institutions politiques et civiles », en les poussant vivement dans la direction de leurs propres instincts [16]. C’est cela qui a permis le grand sursaut national de 1792, alors que la France était menacée à toutes les frontières. Le souvenir de 1792 est évoqué en de multiples occasions, en particulier lors de la guerre franco-prussienne lorsque Bakounine attendra d’un grand mouvement populaire la transformation de la guerre en révolution sociale, et, dans un autre contexte, lorsque Marx redoutera ce sursaut populaire qui aurait prolongé la guerre et mis en danger la constitution de l’unité allemande. L’accession de la paysannerie à la propriété permettait d’attacher les paysans à la Révolution [17]. Lassalle, dit encore Bakounine, pensait que la victoire paysanne aurait « détourné la nation allemande de la ligne normale de son développement économique et, par conséquent, aussi politique, en établissant et en consolidant parmi les paysans de l’Allemagne le principe aristocratique de la propriété individuelle et héréditaire de la terre ». C’est en se référant à la Révolution française que Bakounine va contester le point de vue de Lassalle. Si on poursuit le raisonnement du socialiste allemand, en effet, ce fut un grand malheur que les paysans français aient été émancipés par la Grande révolution et qu’ils aient pu acquérir les biens de l’Eglise et de la noblesse émigrée. Bien sûr, si les paysans français étaient devenus propriétaires collectifs de la terre, cela aurait été préférable, mais ces idées collectivistes n’ont été proclamées que par Babeuf, « comme on annonce quelquefois au théâtre la pièce du lendemain » [18]. Fallait-il que les paysans français ne s’emparent pas de la terre avant qu’ils ne découvrent les idées collectivistes ? Fallait-il qu’ils restent serfs ou prolétaires jusque-là ? Bakounine montre que l’accession de la paysannerie à propriété individuelle était une nécessité politique. Si les paysans ne s’étaient pas emparé des terres de la noblesse émigrée et de l’Eglise, la puissance de l’une et de l’autre serait restée debout, comme c’était encore le cas en Allemagne : la révolution socialiste aurait donc eu aujourd’hui à combattre, « à côté de la puissance matérielle de la bourgeoisie, encore celle de ces deux anciens corps ». Par là Bakounine indique donc la cause essentielle de l’échec de la révolution allemande. Par ailleurs, l’accession de la paysannerie à la propriété ne conduit pas seulement à rallier cette classe à la révolution bourgeoise, elle brise les bases matérielles du pouvoir des classes de l’Ancien régime, pouvoir fondé sur la propriété foncière. C’est donc là une garantie du succès de la révolution. Quant au patrimoine foncier des nobles qui conservent leur propriété, celle-ci finit par être « assujettie à toutes des conditions de la propriété bourgeoise au moyen du travail salarié », elle est amenée à subir « toutes les vicissitudes de la production capitaliste ». Le noble « s’embourgeoise en même temps que sa propriété » [19]. Si les paysans français n’avaient pas trouvé « leur liberté et leur intérêt dans la révolution », ils ne l’auraient pas défendue contre l’Europe entière coalisée contre elle [18]. Et si l’insurrection de 1525 avait triomphé, le peuple allemand aurait eu trois siècles d’expérience de liberté politique et de propriété individuelle de la terre. La première, conclut Bakounine, aurait eu le temps de développer ses fruits positifs, la seconde ses conséquences négatives. Les leçons qu’on peut tirer de l’argumentation développée peuvent se résumer à ceci : – quel que soient les inconvénients, voire les dangers d’une alliance avec la paysannerie, aucune révolution ne peut réussir sans l’appui de cette classe ; – dans l’hypothèse d’une révolution prolétarienne, la classe ouvrière n’aurait de toute façon pas les moyens ni la force d’imposer la révolution dans les campagnes ; – si, malgré tout, elle tentait de la faire, les ouvriers seraient obligés d’instaurer le « terrorisme des villes contre les campagnes », ce qui reconstituerait un vaste appareil de répression, une « classe privilégiée de fonctionnaires de l’Etat ». « Ceux qui se serviront d’un moyen semblable tueront la révolution. » [21] Sur la méthode L’intérêt que porte Bakounine à la Révolution française s’explique en partie par le rôle qu’il assigne à la science historique comme support de l’action révolutionnaire. Celle-ci, reconnaît-il, n’en est encore qu’à sa période de constitution, « l’histoire comme science n’existe encore pas ». Les historiens qui ont voulu tracer le tableau général des évolutions historiques de la société humaine se sont limités jusqu’à présent à en décrire les développements religieux, esthétiques ou philosophiques, ou encore ils se sont cantonnés à l’histoire politique et juridique. « Tous ont presque également négligé ou même ignoré le point de vue anthropologique et économique, qui forme pourtant la base réelle de tout développement humain » [22]. Si Bakounine ne nie pas le postulat de la prééminence des déterminations économiques, dans l’histoire, il affirme la nécessité de tenir compte de « la réaction, pourtant évidente, des institutions politiques, juridiques et religieuses sur la situation économique » [23]. On peut dire que si le révolutionnaire russe s’oppose à l’unilatéralité de la démarche marxiste, qui a abouti chez les épigones à un économisme mécaniste, il répond par avance aux tendances apparues récemment qui éjectent de l’analyse historique l’étude des faits économiques et sociaux – tendances dont on peut penser qu’elles ont leur origine, du moins en partie, précisément dans l’unilatéralité marxiste. Bien que de son temps la science historique fût encore dans l’enfance – Bakounine indique d’ailleurs que Marx lui-même « n’a point encore écrit, que je sache, d’ouvrage historique dans lequel cette idée ait reçu ne serait-ce qu’un commencement de réalisation quelconque » [24] –, les espoirs qu’on peut formuler sur cette science sont très clairement définis, et donnent une indication de ce qu’on peut attendre en particulier d’une réflexion sur la Révolution française. Lorsqu’elle sera constituée, l’histoire permettra de reproduire le tableau raisonné du « développement naturel des conditions générales, tant matérielles qu’idéelles, tant économiques et sociales que politiques, esthétiques, religieuses, scientifiques et philosophiques des sociétés qui ont eu une histoire ». Pourtant, ce tableau, si détaillé qu’il soit, ne pourra contenir que des appréciations générales, et par conséquent abstraites. Tout ce qu’on pourra attendre de l’histoire c’est qu’elle nous indique « les causes générales de la plus grande partie des souffrances individuelles », ainsi que les « conditions générales de l’émancipation réelle des individus vivant dans la société ». Telle est la mission de l’histoire, mais aussi sa limite, au-delà de laquelle commencent les « prétentions doctrinaires et gouvernementales de ses représentants patentés, de ses prêtres » [24] : l’histoire du mouvement ouvrier montrera, peu après, les dégâts que peuvent provoquer ceux qui justifient leur pouvoir sur leur droit exclusif à la science de l’interprétation du sens de l’histoire. Ces quelques remarques méthodologiques suggèrent que, s’il ne faut pas attendre de Bakounine des révélations fracassantes sur les faits qui ont marqué la Grande révolution, ni même une interprétation particulièrement originale des événements, on peut supposer qu’à travers sa « grille de lecture » il propose des enseignements qui éclaireront la vision anarchiste de la révolution sociale. C’est dans une lettre au journal La Liberté, de Bruxelles, datée du 5 octobre 1872, qu’on trouve ce qu’on pourrait appeler l’épilogue des réflexions de Bakounine sur 1789. il ne s’agit plus de considérations historiques ni politiques sur la révolution allemande ou sur la guerre franco-prussienne, mais de Marx. cette lettre a été écrite peu après l’exclusion bureaucratique de la tendance bakouninienne de l’ait, et Bakounine y fait une analyse pénétrante des perspectives futures du mouvement ouvrier européen, en même temps qu’il expose ses divergences avec l’instigateur de l’exclusion. c’est à ce titre qu’il fait référence à la révolution française, et il expose ce qui pourrait bien être le point le plus important de la théorie anarchiste de la révolution. L’histoire de la Révolution française, dit-il, montre qu’après avoir renversé la noblesse et établi son pouvoir, la bourgeoisie a progressivement, en quelques dizaines d’années, absorbé l’ancienne classe dominante. Les marxiens pensent qu’aussi bien que dans le siècle passé la classe bourgeoise avait détrôné la classe nobiliaire pour prendre sa place et pour l’absorber lentement dans son corps, en partageant avec elle la domination et l’exploitation des travailleurs tant des villes que des campagnes, la prolétariat des villes est appelé aujourd’hui à détrôner la classe bourgeoise, à l’absorber et à partager avec elle la domination et l’exploitation du prolétariat des campagnes, ce dernier paria de histoire... » [26] En d’autres termes, les marxistes se voient reprocher de reproduire le schéma de la Révolution française dans le passage du capitalisme au socialisme. Bakounine a d’ailleurs parfaitement conscience de remettre en cause la théorie marxiste de l’évolution des modes de production puisque c’est à cette occasion qu’il écrit : les marxistes ne « repoussent pas d’une manière absolue notre programme. Ils nous reprochent seulement (...@µ de méconnaître la loi positive des évolutions successives... » Ce rejet de la part de Bakounine ne doit d’ailleurs pas être pris d’une manière absolue car en diverses occasions il montre qu’il adhère à cette théorie : c’est seulement en tant qu’elle est affirmée comme principe exclusif qu’il la rejette, et d’ailleurs, Marx lui-même, on l’oublie trop souvent, rejoindra vers la fin de sa vie les positions mêmes de Bakounine. 2La transition2 Contrairement à l’idée reçue Bakounine n’est pas imperméable à la question de la transition d’un système social à un autre. Il a justement observé avec une attention extrême la transition entre l’Ancien régime et la société bourgeoise et c’est sans doute pour cela que la Révolution française en tant que telle l’intéresse beaucoup moins que la société de la Restauration, a laquelle il a consacré de nombreuses pages. Il a, en particulier, observé l’utilisation par l’aristocratie et par la bourgeoisie des institutions mises en place à la Restauration ; le lent processus de fusion de l’aristocratie dans la bourgeoisie l’a fasciné et lui a fourni sans aucun doute matière à réflexion. Il faut, en particulier, garder à l’esprit que le marxisme tel qu’il apparaissait alors, à travers la social-démocratie allemande, n’était rien d’autre que du socialisme parlementaire ; c’est le cadre institutionnel dans lequel les « marxiens » entendent réaliser le socialisme qui inquiète Bakounine, qui tente de montrer l’impossibilité pratique, voire technique, de la politique parlementaire. En préconisant d’organiser le prolétariat « tout à fait en dehors de la bourgeoisie », il perçoit que cette dernière a fait sa propre révolution en créant de nouvelles institutions, adaptées à sa nature, telles qu’elles garantissent son hégémonie politique même si la classe ouvrière y participe. En préconisant la prise du pouvoir dans le cadre des institutions du régime parlementaire, les marxistes, dit Bakounine, seront conduits à conclure « un pacte politique nouveau entre la bourgeoisie radicale ou forcée de se faire telle et la minorité intelligente, respectable, c’est-à-dire dûment embourgeoisée, du prolétariat des villes, à l’exclusion et au détriment de la masse du prolétariat, non seulement des campagnes, mais des villes. Tel est le vrai sens des candidatures ouvrières aux Parlements des Etats existants » [27]. Le passage suivant montre un aspect tout à fait inconnu de Bakounine comme penseur de la révolution : « ...dans l’histoire, comme dans le monde physique, rien ne se fait d’un seul coup. Même le révolutions les plus soudaines, les plus inattendues et les plus radicales ont toujours été préparées par un long travail de décomposition et de nouvelle formation, travail souterrain ou visible, mais jamais interrompu et toujours croissant. Donc pour l’Internationale aussi il ne s’agit pas de détruire du jour au lendemain tous les Etats... » [28]. Ce sont incontestablement ses réflexions sur la transition de la société féodale à la société bourgeoise qui fournissent à Bakounine les fondements de ce type d’affirmation. Mais si cette transition dura jusque vers 1830 – sur ce point Bakounine et Marx sont d’accord – et si une transition est nécessaire pour parvenir à une société socialiste, cela n’implique nullement une période indéfinie pendant laquelle les masses devraient attendre que des conditions mythiques soient réalisées, période pendant laquelle elles seraient exclues de tout pouvoir de décision. Bakounine affirme la nécessité de refuser toute participation aux institutions de la société bourgeoise, et préconise la substitution de l’organisation de classe du prolétariat à l’organisation de classe de la bourgeoisie, c’est-à-dire à l’Etat. La première est définie comme « l’universalisation de l’organisation que l’Internationale se sera donnée », et la seconde comme l’institution qui garantit le maintien d’une société d’exploitation. La dissolution et la formation s’enchaînent, dit Bakounine : « La seconde est une conséquence fatale de la première. La transition entre elles s’appelle révolution. » [29]. Conclusion Augustin Thierry, l’historien de la Restauration, parle vers 1830 de « société homogène », signifiant par là que, puisque l’opposition entre la bourgeoisie et la noblesse est supprimée, il n’y a plus d’antagonisme de classes mais une société où il n’y a que des individus, « une seule classe de citoyens, vivant sous la même loi, le même règlement, le même ordre ». Augustin Thierry exprime en somme le sentiment qu’a cette nouvelle classe dominante que, puisque les privilèges nobiliaires sont supprimés, il n’existe plus de séparation entre les classes, il n’y a plus de classes. Autrement dit, de son propre point de vue, la bourgeoisie a créé une société sans classes, à condition de ne regarder qu’en amont. Car, en aval, on peut voir « poindre à l’horizon comme une masse noire, ces innombrables millions de prolétaires exploités ». La bourgeoisie comprend que ce « spectre naissant », ce « fantôme terrible du droit de tout le monde opposé aux privilèges d’une classe d’heureux » est une menace. La bourgeoisie que Bakounine met en scène en 1789 n’est pas celle de la bourgeoisie industrielle, ce n’est pas une classe aux contours stables qui renverse l’Ancien régime, et les formes successives de pouvoir que décrit le révolutionnaire russe, de l’Empire à la Restauration, montrent bien que la nouvelle classe dominante cherche, tâtonne, avant de trouver les institutions les plus adéquates. Pourtant, cette classe ascendante devient aux yeux de Bakounine une classe réactionnaire dès lors qu’elle a fait sa révolution. Son déclin s’amorce en 1789 ; elle continue d’être une classe progressiste jusqu’en 1830 mais, à partir de cette date, son rôle historique est terminé, ce qui ne signifie pas qu’elle ne puisse se maintenir encore longtemps, mais le souffle historique qui jusqu’alors l’avait portée est épuisé. Elle est encore capable d’imagination pour conserver sa position dominante, mais ses facultés créatrices ont disparu. Néanmoins, la bourgeoisie possède sur le prolétariat un avantage décisif : « Avant même que les travailleurs aient compris que les bourgeois étaient leurs ennemis naturels, encore plus par nécessité que par mauvaise volonté, les bourgeois étaient arrivés à la conscience de cet antagonisme fatal. » [6] La bourgeoisie avait en quelque sorte une avance chronologique sur le prolétariat en matière de conscience de classe, qui lui permit de maintenir celui-ci dans un état de « dépendance politique et sociale ». A partir de l’exemple de la Révolution française et de la période qui lui a succédé, Bakounine montre que, lorsqu’une classe dominante parvient à imposer un tel degré de dépendance politique et sociale à la classe dominée que l’existence même des classes est niée, elle détient l’arme absolue. On peut légitimement se demander si les festivités du bicentenaire, consensuelles s’il en fut, et soucieuses d’éviter les accrocs, ne furent pas un hommage rendu par la « classe politique » à la Restauration plutôt qu’à la Révolution elle-même. Notes : [1] Œuvres, Champ libre, VII, 206[2] Œuvres, I, 222 et sq. [3] Œuvres, Champ libre, VIII, 67 [4] Œuvres, Champ libre, VIII, 73 [5] Œuvres, Champ libre I, 213. [6] Lettre aux Internationaux du Jura. [7] Œuvres, Champ libre, VIII, 224 [8] Œuvres, Champ libre, VII, 255 [9] Œuvres, Champ libre, VIII, 391 [10] Œuvres, Champ libre, VIII, 142 [11] Œuvres, Champ libre, I, 203 [12] Stock, I, 240 [13] Stock, I, 242. [14] Lettre à Garibaldi, 24 mars 1864. [15] Œuvres, Champ libre, VII, 181 [16] Œuvres, Champ libre, VII, 59 [17] Œuvres, Champ libre, VII, 206@µ. Dans un fragment de L’empire knouto-germanique µ@Œuvres, Champ libre, Vol. VIII@µ, Bakounine développe cette idée en détail mais le biais par lequel il l’aborde est une réflexion sur la révolution allemande. Il s’en prend à Lassalle, qui condamnait l’insurrection paysanne de 1525. Bakounine commet l’erreur d’étendre à Marx le point de vue de Lassalle : les « doctrinaires du communisme allemand », dit-il, sont convaincus que ce fut une bonne chose que « le soulèvement des paysans de 1525 ait été comprimé par les efforts réunis de la noblesse et des princes de l’Allemagne, appuyés par l’indifférence, pour ne pas dire par l’hostilité des bourgeois des villes » µ@Œuvres, Champ libre, VIII, 464 [18] Œuvres, Champ libre, VIII, 465 [19] Œuvres, Champ libre, VIII, 312 [20] Œuvres, Champ libre, VIII, 465 [21] Œuvres, Champ libre, VII, 116-118.@µ (Je souligne. [22] Œuvres, Champ libre, VIII, 282@µ. Ainsi se trouve défini le « matérialisme scientifique » µ@Œuvres, Champ libre, VIII, 251@µ dont se réclame Bakounine. Cette méthode se distingue de celle des « communistes allemands » en ce que ceux-ci ne voient dans l’histoire humaine que le reflet nécessaire du développement des faits économiques : ce principe, dit Bakounine, « est profondément vrai lorsqu’on le considère sous son vrai jour, c’est-à-dire d’un point de vue relatif », mais, « envisagé et posé d’une manière absolue, comme l’unique fondement et la source première de tous les autres principes, il devient complètement faux » µ@Lettre à La Liberté, 5 octobre 1872 [23] ibid.@µ En somme, Bakounine rejette le caractère unilatéral qu’il perçoit dans la méthode marxiste : il affirme que les causes qui déterminent un fait social sont trop nombreuses et complexes pour pouvoir être toutes désignées et analysées. Il faudrait, dit-il, être « bien peu conscient de l’infinie richesse du monde réel pour y prétendre » µ@Œuvres, Champ libre, VIII, 279 [24] Œuvres, Champ libre, VIII, 283 [25] Œuvres, Champ libre, VIII, 283 [26] Œuvres, Champ libre, III, 161. [27] Œuvres, Champ libre, III, 161 [28] Œuvres, Champ libre, III, 75-76 [29] Œuvres, Champ libre, III, 76.@µ Toute l’argumentation de Bakounine suggère que la transition d’une société d’exploitation à une autre société d’exploitation ne saurait se faire selon le même processus que la transition d’une société d’exploitation à une société sans exploitation. Toutes les révolutions de l’histoire, « y compris la Grande révolution française, malgré la magnificence des programmes au nom desquels elle s’est accomplie », n’ont été jusqu’à présent que « la lutte de ces classes entre elles pour la jouissance exclusive des privilèges garantis par l’Etat, la lutte pour la domination et pour l’exploitation des masses » µ@Lettre à La Liberté@µ. La révolution, selon Bakounine, est la victoire de la société civile sur l’Etat, c’est l’instauration d’une société dans laquelle la formule mystifiée de 1789 : Liberté, Egalité, Fraternité, issue de la « conscience théorique » de la bourgeoisie, ne sera pas synonyme de ce que sa « conscience pratique » en a fait : « Gouvernement bourgeois, Privilège du Capital, Exploitation du prolétariat » µ@Œuvres, Champ libre, VIII, 507 [30] Lettre aux Internationaux du Jura. |