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Étienne Buisson : « La Grève générale » (1905)
Article mis en ligne le 13 février 2013
Étienne Buisson était ni anarchiste, ni syndicaliste révolutionnaire, c’était un instituteur faisant partie du courant socialiste et radical opposé à la grève générale. Il a écrit le texte que nous présentons ici pour critiquer les orientations décidées par la CGT de l’époque, mais sa critique nous a paru suffisamment intéressante pour la rendre accessible à un large public. « Il est facile de comprendre l’hostilité des socialistes parlementaires pour la grève générale. En y adhérant, la classe ouvrière leur signifie qu’elle se refuse à attendre son émancipation d’un groupe plus ou moins compact de parlementaires ou des dispositions plus ou moins favorables d’un gouvernement : elle n’entend puiser qu’en elle-même les ressources de son action et elle affirme l’implacabilité de la guerre qu’elle a déclarée au monde bourgeois. Par là même elle détruit les illusions que tentent tout naturellement d’entretenir dans son esprit politiciens et gouvernants : elle veut rendre impossible leur domination [3]. » Les socialistes français sont d’autant plus inquiets qu’ils sont eux-mêmes divisés, mais qu’ils voient sous leurs yeux se dérouler le processus d’unification de la fédération des syndicats et des bourses du travail. Si les guesdistes se montrent extrêmement virulents et injurieux, Jaurès est plus mesuré, il adopte en somme une attitude beaucoup plus intelligente. Il publiera en août 1901 dans la Petite République deux longs articles argumentés. Il reconnaît que « la grève générale, impuissante comme méthode révolutionnaire, n’en est pas moins, par sa seule idée, un indice révolutionnaire de la plus haute importance. Elle est un avertissement prodigieux pour les classes privilégiées, plus qu’elle n’est un moyen de libération pour les classes exploitées. » Elle n’est donc pas un élément dans une stratégie révolutionnaire, elle est un avertissement aux classes possédantes. Jaurès n’est pas opposé au principe de la grève générale, qui peut sous certaines conditions « accélérer l’évolution sociale et le progrès ouvrier », mais il dénonce « l’obsession maladive » qui consiste à confondre « une tactique de désespoir pour une méthode de révolution ». Selon Jaurès, « en dehors des sursauts convulsifs qui échappent à toute prévision et à toute règle […], il n’y a aujourd’hui pour le socialisme qu’une méthode souveraine : conquérir légalement la majorité ». Les articles de Jaurès auront une très grande diffusion, ce qui explique qu’en septembre 1901 le « Comité de la grève générale », créé au sein de la CGT, publie dans La Voix du Peuple, l’organe de la confédération, deux articles, « La grève générale révolutionnaire » et « La grève générale réformiste ». Au contraire des socialistes allemands qui suivent imperturbablement la ligne politique tracée par Engels, et des guesdistes, nombre de socialistes français comprennent qu’il est inopportun de couper les ponts avec les syndicalistes révolutionnaires, afin de ne pas se séparer des éléments les plus actifs de la classe ouvrière. Les socialistes français ont compris que le syndicalisme de la CGT et des Bourses du travail vise tout simplement à les supplanter en tant qu’instruments d’émancipation de la classe ouvrière. C’est ainsi que Etienne Buisson, l’un des socialistes qui a le plus finement analysé le mouvement syndical de son temps, écrit en 1905 que « les partisans de la grève générale, ceux qui placent en elle tout leur espoir d’émancipation prolétarienne, considèrent l’organisation syndicale comme “l’épine dorsale” du mouvement ouvrier. À la lutte politique électorale et parlementaire, ils opposent l’action syndicale ouvrière ». Il ajoute qu’est mise en place la conception d’un syndicat révolutionnaire qui accapare l’homme tout entier, qui est en un mot la véritable école du prolétariat. […] De simple association d’assistance mutuelle et d’union économique qu’il a été jusqu’ici aux yeux de la classe ouvrière, le syndicat devient ainsi l’organe unique de l’émancipation ». Notes : [1] Lettre à Laura Lafargue, 10 mai 1890.[2] Article paru dans le n° 137 (été 1904) de la revue Le Mouvement socialiste, cité par Miguel Chueca, « Introduction à la “Réponse à Jaurès” ». Cf . l’article de Miguel Chueca, « Introduction à la “Réponse à Jaurès” », Agone, 33 | 2005, http://revueagone.revues.org/185. [3] Hubert Lagardelle, La Grève générale et le socialisme. |