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Daniel Colson : ”Proudhon et le syndicalisme révolutionnaire”
Article mis en ligne le 5 mai 2021
Le paradoxe des relations entre Proudhon et le syndicalisme révolutionnaire pourrait se formuler ainsi. Proudhon est mort en 1865. Il n’a donc pas eu le temps de connaître le développement du mouvement syndical et de ce qui allait devenir plus tard le syndicalisme révolutionnaire. Mais il a eu le temps d’en connaître les prémices et de condamner vigoureusement et sans hésitations ses deux principaux fondements, à savoir la grève et l’association ouvrière. Apparu au sein de la première internationale, en opposition à Marx mais aussi aux proudhoniens de stricte observance (les mutuellistes), le syndicalisme à dimension révolutionnaire ne devait plus pourtant cesser par la suite de se reconnaître dans la pensée de Proudhon
Le paradoxe des relations entre Proudhon et le syndicalisme révolutionnaire pourrait se formuler ainsi. Proudhon est mort en 1865. Il n’a donc pas eu le temps de connaître le développement du mouvement syndical et de ce qui allait devenir plus tard le syndicalisme révolutionnaire. Mais il a eu le temps d’en con naître les prémices et de condamner vigoureusement et sans hésitations ses deux principaux fondements, à savoir la grève et l’association ouvrière. Apparu au sein de la première internationale, en opposition à Marx mais aussi aux proudhoniens de stricte observance (les mutuellistes), le syndicalisme à dimension révolutionnaire ne devait plus pourtant cesser par la suite de se reconnaître dans la pensée de Proudhon [1]. ”Le Capital dont l’analogue dans l’ordre de la politique est le gouvernement, a pour synonyme dans l’ordre de la religion le catholicisme. Ce que le capit al fait sur le travail, et l’Etat sur la liberté, l’Eglise l’opère à son tour sur l’intelligence”. ”Ce que le capital fait sur le travail, et l’Etat sur la liberté, l’Eglise l’opère à son tour sur l’intelligence” Proudhon Ce rapport d’analogie qui permet de passer d’un domaine à un autre et de percevoir dans chaque cas l’oppression et l’émancipation, ce rapport d’analogie exige donc beaucoup de finesse et d’intelligence. Il suppose de dépasser les apparences de l’ordre et des classements. Les amis et les ennemis de l’émancipation ne sont pas toujours là où on le croit. Ce rôle de l’analogie dans la pensée de Proudhon on le retrouve chez d’autres philosophes proches de la pensée libertaire. C’est le cas de Spinoza. Là encore ou peut rappeler ce que dit Spinoza sur l’analogie ou l’homologie, en gros c’est l’inverse du Canada dry. Spinoza dit ceci, en substance: ”du point de vue du mouvement et du repos, du point de vue de la vitesse donc ou de la vélocité, il y a moins de rapports entre un cheval de labour et un cheval de course, qu’entre un cheval de labour et un bœuf”. Du point de vue de la vitesse, le cheval de course est homologue au lévrier ou au lapin de garenne, alors que le cheval de labour est proche du bœuf. Spinoza se plaçait du point de vue de la vitesse, du mouvement et du repos. Et bien du point de vue de l’émancipation et de l’oppression cette fois, on retrouve le même rapport d’analogie entre Proudhon et le syndicalisme révolutionnaire, entre d’un côté les analyses de Proudhon sur le mutellisme, le fédéralisme, les chemins de fer, etc., et, d’un autre côté, les pratiques et les enjeux d’un syndicalisme révolutionnaire dont Proudhon avait condamné les prémices, dont il n’avait pas eu le loisir de deviner les développements à venir. Le syndicalisme révolutionnaire et la question économique J’en arrive à la seconde partie de mon exposé : la difficulté que les relations entre le syndicalisme et Proudhon mettent en évidence, du côté du syndicalisme révolutionnaire cette fois. On vient de voir comment Proudhon n’avait pas eu le temps de découvrir en quoi le social pouvait donner naissance lui aussi à des pratiques et des agencements collectifs émancipateurs, au même titre que l’économique, le politique, l’art ou le domaine de la pensée. Proudhon n’avait pas eu le temps de découvrir la complexité, la richesse et l’efficacité des associations ouvrières, mais aussi la signification émancipatrice de la grève et des tactiques de lutte, dites d’action directe. Mais malgré cette ignorance, les raisons qui ont conduit Proudhon à dénoncer les premières manifestations du syndicalisme ouvrier n’ont pas disparu pour autant. On les retrouve dans la charte d’Amiens comme je vais essayer de le montrer. Mais on les retrouve également et de façon plus large dans l’ensemble des débats et des analyses du syndicalisme révolutionnaire. Je vous rappelle, à titre d’exemple, que si Proudhon a pu dénoncer les grèves, le syndicalisme révolutionnaire a lui-même longtemps été très réticent sinon hostile face aux grèves partielles et c’est assez tardivement que ses militants ont pris conscience, - par l’expérience -, de l’importance de ces grèves pour le projet émancipateur, sous la forme d’une sorte de guérilla sociale ou de gymnastique révolutionnaire, qui devaient jouer un rôle déterminant, plus tard, avec l’anarcho-syndicalisme espagnol des années 1920-1930. La grande méfiance de Proudhon vis à vis d’un mouvement ouvrier révolutionnaire qui prétendrait se développer, d’abord et principalement, à partir du terrain social, peut se formuler sous forme de questions : comment la classe ouvrière pourrait-elle prétendre s’émanciper sans d’abord entreprendre cette émancipation sur le terrain économique, à travers sa capacité à transformer et à gérer elle-même la production, l’échange et la consommation ? En quoi les luttes et les organisations ouvrières, sur le seul terrain social, pourraient-elles, ensuite, créer les bases d’une révolution et d’une transformation économique sans lesquelles toute lutte ne pourrait être que conjoncturelle, sans lendemains ? Ce problème on le retrouve dans la charte d’Amiens, lorsque le texte explique que ”le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de la réorganisation sociale”. Ce que Proudhon plaçait au début du processus révolutionnaire, ce qu’il posait comme condition fondamentale, à savoir la transformation des structures économiques, le syndicalisme révolutionnaire le retrouve bien, mais à la fin, sinon comme conséquence de la lutte sociale et syndicale, tout du moins comme étant conditionné par une lutte sociale et syndicale posée comme préalable indispensable à la révolution. La question économique, si importante pour Proudhon, le syndicalisme révolutionnaire le retrouve mais sous la forme d’une grosse difficulté. En effet, je n’ai pas besoin de vous démontrer longuement le caractère en grande partie utopique du programme que trace la charte d’Amiens, l’affirmation selon laquelle les syndicats, aujourd’hui groupement de résistance pourraient un jour, c’est à dire du jour au lendemain, au lendemain de la révolution, se transformer tout à coup en en groupe de production et de répartition, base de la réorganisation sociale. Griffuelhes, Pouget et les autres auteurs de la charte d’Amiens étaient bien placés pour connaître les faiblesses d’un mouvement syndical qui avait déjà beaucoup de mal à se constituer en organisme de défense et dont on ne voyait pas très bien par quel miracle il pourrait, du jour au lendemain, se transformer en groupe de production et de répartition. Circonstancielle, mais affirmation d’un projet révolutionnaire d’ensemble, la charte d’Amiens, dans sa brièveté, n’était qu’un pari très incertain sur l’avenir, comme le montraient dès 1906, le caractère mythique et apocalyptique du ”grand soir”, ou encore la brièveté et l’indigence de la solution communiste libertaire imaginée par Kropotkine, avec sa ”prise au tas”. Comme devait le montrer, trois ans plus tard, dans un contexte de découragement et de reflux syndical l’utopie enfantine de Pataud et Pouget, Comment nous ferons la révolution. Et comme devait surtout le montrer trente ans plus tard, dans la réalité et à vaste échelle, en Espagne, à l’occasion d’une révolution très proche du modèle syndicaliste révolutionnaire, la tentative désespérée des syndicats espagnols, - dans un contexte de guerre civile il est vrai -, pour inventer de toute pièce une autogestion économique à laquelle rien ou peu de choses ne les avait préparés. En retrouvant inévitablement Proudhon, sur le terrain économique, sur le terrain des transformations des structures et des conditions de production, d’échange et de consommation, le syndicalisme révolutionnaire démontrait d’une seconde façon les raison de son intérêt pour cet auteur : à savoir la certitude, intime aurait dit Bakounine, que non seulement le syndicalisme et la lutte sociale étaient homologues aux proposition de Proudhon, mais également que ce syndicalisme et cette lutte sociale ne pouvaient pas se passer d’un mouvement émancipateur beaucoup plus large, présent sur d’autres terrains tout aussi indispensables à la révolution, le terrain de la culture par exemple, de la santé, du droit, de la philosophie, mais aussi bien sûr, sur le terrain économique. Des solutions à peine esquissées J’en arrive ainsi au troisième et dernier point de ma communication. Cet élargissement du syndicalisme à d’autres domaines et d’autres pratiques indispensables au succès d’une transformation révolutionnaire de la société, a sans aucun doute fait cruellement défaut au syndicalisme révolutionnaire. Mais il n’était pas absent pour autant, ne serait-ce qu’à titre de prémices qui n’auront pas eu la possibilité de se développer. On en trouve plusieurs indications, pour ce qui concerne la situation française tout au moins. J’en indiquerais rapidement trois. La première c’est l’expérience des bourses du travail. David Rapp doit nous en parler demain et je ne développerais pas ce point. Dire qu’elles y sont parvenu serait exagéré, mais les bourses du travail ont bel et bien constitué une tentative passionnante pour inventer ce mouvement émancipateur beaucoup plus large nécessaire à l’ambition du syndicalisme révolutionnaire. Contre-société, les bourses du travail prétendaient bien agir sur tous les terrains de la vie, sur le terrain de l’art et de la culture, sur celui du droit et de la santé, sur celui de la formation professionnelle. Il n’est pas jusqu’au terrain économique qui n’ait été présent, au début de leur existence tout au moins, à travers leur tentative de jouer un rôle clé dans l’embauche, la répartition du travail ou encore la formation professionnelle. Mais on pourra reprendre la discussion sur ce point demain. La seconde indication de cet élargissement possible du syndicalisme révolutionnaire à la dimension économique et autogestionnaire de la production, est sans doute moins connue me semble-t-il. Je n’en dirais que quelques mots et pour cela je partirais d’un exemple. Comme vous le savez le secteur du bâtiment a constitué, - en France toujours -, un des grands et derniers secteurs de résistance du syndicalisme révolutionnaire dans l’entre deux-guerres, en particulier face à l’hégémonie du mouvement communiste. Ce que l’on sait moins sans doute c’est que ce secteur professionnel est en même temps, du point de vue syndical, un des derniers venus au sein du syndicalisme révolutionnaire. Au moment du congrès d’Amiens la fédération du bâtiment n’existe pas encore. Elle sera créée l’année suivante, en 1907. Il faudrait faire le tour de France, ville par ville, mais à Lyon par exemple les nombreux syndicats du bâtiment ne s’unissent dans une ligue d’action du bâtiment qu’en 1911, en donnant ainsi naissance, pendant plus de vingt ans, - un temps très long du point de vue de l’histoire ouvrière-, à une puissante organisation capable pendant toute cette période de largement maîtriser non seulement le niveau des salaires et les conditions de travail, mais l’activité du bâtiment lui-même, sur le terrain de la production, de la technique, comme sur celui de l’embauche. Je vous renvoie ici au travail de Jean-Luc De Ochandiano sur les syndicats du bâtiment de Lyon. Sans doute cette puissance du syndicalisme révolutionnaire dans le bâtiment est-elle conjoncturelle, une vingtaine d’année. Mais on pourrait ajouter qu’elle n’est pas exceptionnelle. A des degrés et sous des formes diverses on la retrouve ailleurs, dans le livre par exemple ou encore chez les verriers, mais aussi dans la métallurgie et dans d’autres secteurs de la production matérielle. Or cette puissance à la fois tardive et éphémère du syndicalisme révolutionnaire ne donne pas seulement corps à l’affirmation de la charte d’Amiens sur la capacité des syndicats à se transformer en groupes de production et de répartition. D’une certaine façon elle renoue avec les analyses de Proudhon sur la capacité des ouvriers non seulement à défendre leurs salaires et, éventuellement, à rêver de révolution ou de grand soir, mais aussi à constituer dès maintenant une alternative sur le terrain économique, l’affirmation effective de l’autogestion future. Je n’ai pas le temps de développer ce que montre De Ochandiano. Mais on pourrait le résumer ainsi. Au tournant du XIXe et du XX e siècle, les syndicats du bâtiment tendent à se confondre avec les corporations professionnelles ou les métiers de cette branche industrielle. Les syndicats tendent à s’identifier à ce qui constitue le cœur même du bâtiment de l’époque, sa structure productive. Le social tend à s’identifier à l’économique ou, plutôt, social et économique tendent à se confondre dans un agencement étonnant où pensée proudhonienne et projet syndicaliste révolutionnaire montrent brusquement la puissance qu’autorise leur rencontre. Je conclurais avec le troisième indice de cette rencontre possible ou esquissée entre la pensée de Proudhon et le syndicalisme révolutionnaire. De nouveau je partirai d’un exemple, un exemple encore plus restreint que le bâtiment, mais un exemple significatif d’une autre rencontre possible, une rencontre et une possibilité qui n’ont pas eu le temps de s’opérer. Mon exemple a pour cadre la ville de Saint-Étienne, centre d’un bassin industriel et ouvrier qui était alors particulièrement important. Il se situe en 1916, pendant la première guerre mondiale, à la veille d’un vaste mouvement de grèves contre la guerre. La Bourse du travail de Saint-Étienne prend alors une initiative très intéressante. Avec le parti socialiste et, surtout, deux puissantes coopératives de consommation L’Union des Travailleurs et L’Avenir Social, la Bourse du travail crée un organisme intitulé le Comité d’Action du Prolétariat Organisé qui entreprend de lutter contre la ”vie chère” (c’est l’expression de l’époque) et de court-circuiter les réseaux de distributions en créant une série de ”boucheries ouvrières” (c’était également leur nom) et de ”magasins ouvriers” dans l’ensemble des quartiers populaire de la ville de Saint-Étienne. Je laisserais ici de côté la participation du parti socialiste. Les socialistes de Saint-Étienne, à cette époque, étaient assez particuliers. L’initiative de toute manière venait de la Bourse du travail qui y jouait un rôle moteur et qui était massivement animée par des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires. Le point important que je voudrais souligner c’est la rencontre, dans des circonstances exceptionnelles et locales il est vrai, des deux grandes branches du mouvement ouvrier : le syndicalisme d’une part, le mouvement coopératif d’autre part. On touche là un point essentiel qui me servira de conclusion, sous forme de questions. Sans doute cette rencontre entre mouvement syndical et mouvement coopératif n’est-elle pas complètement exceptionnelle. On peut par exemple reprendre l’exemple du bâtiment. A Lyon toujours, la ligue d’action du bâtiment puis sa suite, le cartel autonome du bâtiment était étroitement lié à une importante coopérative de production cette fois, qui s’appellait L’Avenir et où l’on retrouvait indifféremment, suivant les moments et les aléas de la lutte ouvrière, les mêmes militants que dans les différents syndicats. La rencontre entre les deux branches du mouvement ouvrier, sa branche économique et sa branche sociale, cette rencontre a donc bien eu lieu, mais ponctuellement ou conjoncturellement. Comment expliquer qu’elle n’ait pas revêtu une dimension plus explicite et systématique ? Comment expliquer qu’il n’en soit pas question dans la charte d’Amiens par exemple ? A mon avis ces questions mériteraient d’être d’avantage explorées. Pas seulement du point de vue de l’histoire, mais du point de vue de l’émancipation qui nous réunit ces deux jours. En effet in ignore trop souvent l’importance, en France tout du moins, du mouvement coopératif, un mouvement très puissant, souvent présent dans la moindre bourgade, un mouvement qui en s’associant avec l’action syndicale aurait sans aucun doute contribué à résoudre la difficulté que rencontrait le syndicalisme révolutionnaire et ainsi, d’une autre façon, donné corps à la rencontre entre ce syndicalisme et la pensée de Proudhon. Daniel Colson [1] Cette reconnaissance, directe ou indirecte, n’a pas, à ma connaissance, était étudiée de façon systématique. Pour Fernand Pelloutier, voir le livre de J. Julliard, Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe, Seuil, 1971. [2] Voir principalement l’ensemble du chapitre XIII. |