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Études proudhoniennes Études proudhoniennes, Tome I. – L’Économie politique TEXTE INTÉGRAL
Article mis en ligne le 29 septembre 2009
Études proudhoniennes. – L’économie politique « Il est à peine nécessaire de faire remarquer que dans cet ouvrage la langue ne coïncide pas avec celle du Capital. Il y est encore parlé du travail comme marchandise, d’achat et de vente de travail au lieu de force de travail. » La formulation d’Engels est admirable de mauvaise foi. Il laisse entendre qu’il ne s’agit-là que d’une question de langage entre Misère de la philosophie et le Capital, et que les deux ouvrages ont donc une continuité théorique, alors qu’il s’agit bien d’une différence de concepts. En conclusion sur ce propos, l’approche de Thierry Menuelle peut être admise à deux conditions : 1. Ne pas oublier que vingt ans séparent la publication du Système des contradictions et du Capital et que les analyses du second ont bénéficié par conséquent d’une maturation dont n’a pas pu profiter le premier ; 2. Le Système des contradictions économiques a introduit une innovation méthodologique – en d’autres termes, Proudhon a « essuyé les plâtres » – dont le Capital a bénéficié et les deux ouvrages ne peuvent pas être abordés avec le même regard. Dans une large mesure on peut donc dire que Marx reprend le travail là où Proudhon l’avait laissé. Si la théorie proudhonienne de la valeur, élaborée dans la Création de l’ordre et achevée dans Système des contradictions économiques, peut être considérée comme une théorie encore embryonnaire qui justifiera en partie les critiques qu’en ont faites Marx et Léon Walras, elle annonce cependant les débats les plus contemporains sur la question en faisant intervenir le coût de production et l’utilité dans sa détermination. Dans la Création de l’ordre, Proudhon semble vouloir suivre Condillac en expliquant la valeur des biens par l’utilité seule : « La valeur a pour base l’utilité du produit », dit-il. Mais il précise plus loin que « la valeur des choses se compose de deux éléments : l’utilité du produit, la quantité de travail dépensée dans la production. » Proudhon ne rompt pas avec la tradition de l’économique politique classique qui accorde à la théorie de la valeur une place primordiale. « L’idée fondamentale, la catégorie dominante de l’économie politique est la valeur », dit-il dans le Système des contradictions économiques. Si dans un premier temps la distinction entre valeur d’utilité et valeur d’échange ne paraissait pas acceptable à Proudhon, il redresse la barre dans le Système des contradictions économiques. « La valeur est la pierre angulaire de l’édifice économique » ; elle « présente deux faces : l’une, que les économistes appellent valeur d’usage, ou valeur en soi ; l’autre, valeur en échange, ou d’opinion. » « La capacité qu’ont tous les produits, soit naturels soit industriels, de servir à la subsistance de l’homme se nomme particulièrement valeur d’utilité ; la capacité qu’ils ont de se donner l’un pour l’autre, valeur en échange. » Cette distinction, dit Proudhon, « est donnée par les faits et n’a rien d’arbitraire ». La valeur d’échange est certes un reflet de la valeur d’usage, cette dernière constituant la notion fondamentale : les produits ne peuvent s’échanger que s’ils ont une utilité, une capacité à satisfaire les besoins. Mais il reste que dans une société fondée sur la division du travail, la capacité des produits à pouvoir être échangés joue également sur leur valeur : sans échange, la valeur des produits s’effondre. C’est la contradiction fondamentale de la valeur soulignée par Proudhon. Marx suivra la même voie : les marchandises, dit-il « ne peuvent donc entrer dans la circulation qu’autant qu’elles se présentent sous une double forme, leur forme de nature et leur forme de valeur ». Le travail humain est effectué en vue d’une production qui a une utilité, qui satisfait un besoin : « Le produit, une fois achevé et reconnu propre à satisfaire le besoin qui en a provoqué la création, a nom valeur. La valeur a pour base l’utilité du produit », dit Proudhon. « L’utilité fonde la valeur ; le travail en fixe le rapport ; le prix est l’expression qui, sauf les aberrations que nous aurons à étudier, traduit ce rapport ». Le système capitaliste ne permet pas de résoudre avec précision le problème de la valeur, car quantité d’éléments perturbants en faussent la mesure. Or, c’est là une question primordiale : « ...en quoi consiste la corrélation de valeur utile à valeur en échange ; que faut-il entendre par valeur constituée, et par quelle péripétie s’opère cette constitution : c’est l’objet et la fin de l’économie politique. » Définir ce qu’est la valeur « est l’objet et la fin de l’économie politique ». « La valeur (...) indique un rapport essentiellement social ; et c’est même uniquement par l’échange (...) que nous avons acquis la notion d’utilité. » « L’utilité est la condition nécessaire de l’échange ; mais ôtez l’échange, et l’utilité devient nulle : ces deux termes sont indissolublement liés. » Résumons : la valeur est un rapport social fondé sur l’utilité ; c’est le travail qui fixe ce rapport. Le prix est l’expression qui traduit ce rapport. Tandis que Marx a tendance à ne considérer que la valeur d’échange, Proudhon met l’accent sur la contradiction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange. Cette contradiction apparaît sur le terrain du marché. La question que se pose Proudhon est : pourquoi les prix sont-ils réglés par l’offre et la demande, et non par la valeur ? C’est une question essentielle qui déterminera tout le débat sur la construction du socialisme, ce que peu d’auteurs ont souligné. En effet, une société libérée de l’exploitation de l’homme par l’homme et du salariat ne sera pas une société d’où la valeur aura disparu mais une société dans laquelle la définition de la valeur aura atteint une précision maximale. Cette question parcourt tout le Système des contradictions économiques. D’une certaine manière, on peut dire que l’échec du « socialisme réel » résulte de l’incapacité des régimes qui s’en faisaient les promoteurs à résoudre le problème de la valeur. |