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LES ANARCHISTES ET L’ORGANISATION – PLATEFORME – SYNTHÈSE

René Berthier

Les Éditions du Monde Libertaire, format 11 x 17 cm, 136 pages, 10 euros

Article mis en ligne le 29 avril 2026

par Eric Vilain

L’incapacité du mouvement anarchiste à s’affirmer durant la révolu­tion russe a suscité, dans les années qui ont suivi, une réflexion parmi certains acteurs du mouve­ment sur les raisons de cet échec et sur les stratégies à adopter pour le réorganiser. Voline, Makhno et Archinov ont tous constaté la difficulté du mouvement anarchiste à relever ses défis, et ils en sont venus à la conclusion qu’il était nécessaire d’entre­prendre des réformes signifi­catives. Ce débat s’est maté­rialisé autour de la « synthèse anarchiste » et de la « Plate­forme d’Archinov ».
La «  Plateforme organisation­nelle de l’Union générale des anarchistes  », dite «  Plate­forme d’Archinov  », en réalité signée par cinq personnes, s’est forgée dans le cadre du débat entre les réfugiés anar­chistes russes en France, qui ont tenté de tirer les leçons de l’échec du mouvement anarchiste à faire face à ses tâches pendant la révolu­tion. Rapidement, le débat a débordé du cadre strict de la mouvance russe et s’est étendu à l’ensemble du mouvement anarchiste euro­péen, et bien au-delà.
Au moment de la publication de la «  Plateforme  », la Révolution russe avait déjà très largement affecté le mouvement ouvrier interna­tional. Le courant syndicaliste révolutionnaire, qui était resté encore puissant après la guerre, s’est trouvé fractionné entre une tendance qui avait soutenu le projet bolchevik et l’adhésion du mouvement syndical à l’Internationale syndicale rouge – le pendant syndical de l’Internationale communiste – et ceux qui avaient compris la nature réelle du nouveau système soviétique.
C’est Voline qui le premier, dès 1924, a débuté cette réflexion en éla­borant l’idée d’une «  synthèse  » cependant fort différente de celle que proposa Sébastien Faure quelques années plus tard. Les rédac­teurs de la «  Plateforme  », qui avaient sous les yeux un mouvement anarchiste grandement influencé, même dans sa version anarchiste-communiste, par l’individualisme, entendaient proposer une rénova­tion du mouvement anarchiste en le remettant sur les rails de la lutte des classes et en le réaffirmant comme un mouvement politique  : l’anarchisme, affirmaient les rédacteurs de la Plateforme, est un cou­rant du mouvement ouvrier et il convient de le séparer des influences bourgeoises.
La violence de cette attitude ne peut pas se comprendre si on n’a pas à l’esprit l’état du mouvement libertaire français de l’époque. Ce que Jean Grave disait en 1911 restait encore vrai en 1925  : il avait fait, dans Les Temps nouveaux, une sorte de diagnostic du mouvement ou­vrier français qui laisse le lecteur d’aujourd’hui effaré. La lecture de cet article me paraît indispensable pour comprendre l’environnement dans lequel des militants tels que Makhno et Archinov se sont trou­vés et l’état de déliquescence du mouvement anarchiste de l’époque. Dans un autre document écrit une cinquantaine d’années après celui de Grave, Gaston Leval fait lui aussi un diagnostic du mouvement anarchiste qui montre que la situation n’avait guère changé.
Bien que le mouvement anarchiste fran­çais ne pouvait en aucun cas être réduit à ça, ces aspects du mouvement ont dû cho­quer Archinov et Makhno. En effet, de très nombreux militants étaient extrêmement actifs au sein du mou­vement ouvrier et dans le mouvement syndical, à la CGT.
Sans doute le mouvement anarchiste de l’époque a été cho­qué par les positions sévèrement anti-individualistes de la Pla­teforme. Il y avait de très nom­breux courants dans le mouvement anarchiste, qui préconi­saient l’individualisme, le végétarisme, le nudisme, l’amour libre, etc. Ces différents courants étaient en soi parfaitement lé­gitimes  : ce qui était contestable, c’est lorsque les militants en arri­vaient à considérer que l’émancipation humaine ne pouvait se faire que par l’individualisme, le végétarisme, le nudisme, etc.
Si l’individualisme anarchiste a eu un rôle indéniable dans la pro­pagande en faveur de ce que certains anarchistes qualifieront plus tard avec dédain de «  lifestyle  » : l’éducation, la santé, l’hygiène, le féminisme, la contraception etc., il a eu également un rôle paralysant en s’opposant à toute forme d’organisation. l’individualisme anar­chiste, c’était le dénommé H. Croiset qui, au congrès inter­national anarchiste d’Amsterdam décréta : «  l’organisation a pour résultat fatal de limiter, toujours plus ou moins, la liberté de l’individu.  » l’indivi­dualisme anarchiste, c’était André Lorulot qui, à peu près au moment de la répression de l’insurrection de Cronstadt, faisait des confé­rences sur le thème «  Notre ennemie, la femme  »  : il expliquait que la frivolité des femmes empêchait les hommes de militer, et bien d’autres âneries. Les comptes rendus de l’époque disaient que l’assis­tance à cette conférence était si importante qu’il y avait du monde à l’extérieur de la salle. Un vieux camarade me ra­conta qu’à l’occasion d’une de ces conférences tenue à Conflans-Sainte-Honorine, May Piqueray, une militante anarchiste et féministe très connue, gratifia le confé­rencier d’une magistrale gifle. Le rejet vigoureux de l’indivi­dualisme par les rédacteurs de la Plateforme peut donc être parfaite­ment interprété comme une réaction de classe de prolétaires contre ceux qu’ils percevaient comme des petits bourgeois.



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