L’individualiste et l’anarchie

lundi 26 octobre 2009
popularité : 12%

[|L’individualiste et l’Anarchie|]

Gaston Leval

Parmi les nombreuses équivoques qui subsistent sur l’anarchisme, la conception des droits et des devoirs de l’individu, son rôle dans la société, son attitude envers la collectivité est une de celles qui doivent être dissipées autant qu’il est possible de le faire.

C’est, en effet, une opinion trop généralisée que l’anarchisme est une philosophie essentiellement individualiste. Il se peut que certaines attitudes outrancières aient contribué à répandre cette interprétation. Mais la mauvaise foi des socialistes autoritaires qui avaient intérêt à discréditer notre socialisme libertaire y contribua bien davantage. Si, publiquement, nos idées ont été déformées par quelques anormaux ou par des amoraux, la calomnie systématique du marxisme a fait une oeuvre destructrice beaucoup plus considérable. Elle continue à le faire.

C’est que, dès les premiers moments, ce ne sont pas seulement les concepts d’autorité et de liberté, de parlementarisme et d’action révolutionnaire ou de simples questions tactiques qui ont opposé les socialistes anarchistes aux socialistes autoritaires, implicite ou explicite, le désaccord était plus profond. L’anarchisme était le développement, l’élargissement de l’humanisme. Spirituellement et pratiquement il continuait l’œuvre de la Renaissance, il remontait au meilleur de la Grèce antique ; avant la société il voyait l’homme ; avant les formes sociales, l’humanité. C’est pourquoi la libre recherche expérimentale et scientifique, — il n’y a pas de science sans investigation continuelle, sans possibilité de rejet des données insuffisantes ou erronées — remplaçait pour lui le dogme de l’autorité.

L’esprit du socialisme autoritaire était au contraire, et même dès le début, tout différent. Avant l’homme, il voyait la société non comme un ensemble d’êtres vivants et sensibles, mais comme un mécanisme, une organisation. Quand il parlait d’humanité, il donnait à ce mot un sens abstrait car il n’y voyait pas les composants individuels. Et, quand il parlait de prolétariat, il n’y voyait surtout que des bataillons de choc. Ce n’est pas sans raison que les expressions « armées de paysans », « armées de travailleurs », se trouvent dans les pauvres programmes d’avenir que les grands théoriciens du matérialisme historique — conception déshumanisée de l’histoire — rédigèrent jusqu’à la fin du 19e siècle.

Dans la mesure où l’on peut établir de grands parallèles dont la synthèse n’exclut pas les dissemblances de détail, on peut affirmer que l’esprit romain du mécanisme administratif et juridique, ignorant l’homme au profit de la société, se retrouve dans le socialisme autoritaire.

Ceux, parmi les libéraux et les républicains classiques, qui, parce que nous défendions les droits de l’individu, nous reprochaient notre « individualisme », étaient, s’ils avaient connu nos idées, bien mal venus pour le faire. Ils oubliaient la fameuse déclaration des droits de l’homme et du citoyen, dont l’essentiel se trouvait déjà dans la Constitution américaine et dont pratiquement les principes étaient appliqués en Angleterre. Pourquoi donc, malgré les insuffisances que nous connaissons, les constitutionnalistes français ont-ils cru nécessaire de préciser ces droits de l’homme, sinon pour éviter que l’organisation, la structure politique, juridique, économique de la société, les institutions religieuses ou autres, ne piétinent les droits de l’homme, de tous les hommes.

Pourtant, ces constitutionnalistes, qui s’inspiraient de Locke et de l’Esprit des Lois, n’ignoraient pas et ne cherchaient pas à nier la société. Mais ils désiraient que la loi serve l’homme, et non que l’homme serve la loi.

Malheureusement, des dogmes, des entités, des institutions, des forces naquirent ou grandirent, qui devinrent dominantes et firent oublier les droits de l’homme, même dans la mesure limitée où ils avaient été conçus. Ce fut d’abord la Patrie, née d’un sentiment et d’une volonté d’union révolutionnaire bien vite transformés en prétexte d’exploitation, d’oppression, de guerre et de rapine ; l’État, soi-disant incarnation de la société, qui se superposait à tous les individus isolément puis collectivement pris ; la nation, adultération aggravée de la patrie primitive ; le respect de la propriété qui dans la déclaration des droits de l’homme avait pour but d’empêcher les seigneurs ou leurs continuateurs, et l’État lui-même, de piller, d’exproprier sans vergogne ni réparation, ou de se livrer chez les paysans à toutes les déprédations si chères aux privilégiés de l’ancien régime ; la paix sociale, prétextée pour maintenir les classes et l’exploitation de la majorité par la minorité enrichie ; la soumission à l’Église dans la plupart des pays du monde ; ajoutons la famille, que sa structure autoritaire, transformait le plus souvent en foyer d’injustice pour la femme et l’enfant, et l’on comprendra que les droits de l’homme et du citoyen n’étaient plus qu’une glorieuse formule historique. Ce n’était plus l’homme, ni même le citoyen, qui comptait, c’était cet ensemble d’institutions, de croyances et de tabous auxquels on sacrifiait l’immense majorité.

Cependant, en soi, la formule était bonne, et le sera toujours.

Toute forme de société, théoriquement heureuse, qui rend ses composants ou la majorité de ses composants, pratiquement malheureux, doit être rejetée. Et pour que cette contradiction ne se produise plus, il faut, avant d’esquisser une forme quelconque de société, et pendant qu’on élabore cette forme, tenir toujours compte du bonheur des individus en même temps que du progrès de 1’espèce.

Théoriquement, les penseurs du libéralisme continuaient de défendre cette thèse, mais ils étaient, à part le respect de la propriété individuelle qui n’avait plus pour but que défendre le droit des minorités possédantes contre l’Etat et plus encore contre la révolution sociale, en contradiction flagrante et permanente entre le principe affirmé et toutes les conséquences des dogmes et des inégalités auxquels ils adhéraient.

En revenant aux droits de l’homme individuellement pris et de tous les hommes aussi pris individuellement pour que la mystification ne soit plus possible, les socialistes anarchistes ne faisaient rien de nouveau, comme ils ne faisaient rien de nouveau, en réclamant l’égalité, la liberté, la fraternité. Ce qui était inédit, c’étaient les moyens par lesquels ils prétendaient arriver au triomphe véritable de ces principes. C’était aussi leurs justifications.

Pour juger de la société, ce n’est pas que sur des descriptions généralisées, des statistiques globales, des études limitées aux couches sociales les plus voyantes, ou à certains aspects de la vie qu’ils acceptaient de s’arrêter. Pour eux, il ne suffisait pas de dire qu’au cours du 19e siècle, la production industrielle et agricole ainsi que la richesse des nations s’étaient développées prodigieusement. Il fallait aussi savoir si le sort du paysan, de l’ouvrier, et de leur famille, s’était amélioré dans les mêmes proportions.

Il ne suffisait pas que les libertés nouvelles soient proclamées si, par l’étatisation graduelle, de nouvelles restrictions à la liberté apparaissent.

Les droits de l’homme, de tous les hommes, de toutes les femmes, de tous les enfants, ne pouvaient triompher que dans une société où, d’abord, ils seraient égaux pour tous, en théorie et en fait. C’est pourquoi Proudhon demandait, pour chacun, le droit à la possession des moyens de subsistance, mitigé plus tard par l’exploitation collective de ce qui exigeait le travail collectif. Il demandait surtout l’établissement d’un régime où l’exploitation de l’homme par l’homme serait bannie, où les crises économiques, nées d’un faux excès de production, avec leur cortège de chômage et de misère, et qui niaient le droit le plus fondamental de l’homme, le droit à la vie, auraient disparu.

Droit au travail, droit au bonheur, droit à la vie que le développement de la société peut assurer à chacun, droit à l’instruction, à la culture sous toutes ses formes et à tous les degrés, droit à la liberté compatible avec les normes imposées par les rapports individuels et sociaux. Est-ce de l’individualisme ? Non. C’est le respect de l’individualité, de toutes les individualités qui composent l’humanité.

Loin d’être la revendication des droits de l’individu contre la société — et, en conséquence, d’aboutir au chaos, à « l’anarchie », dans le sens traditionnel d’un mot dont nos adversaires exploitent habilement le double sens — le socialisme anarchiste est une harmonieuse synthèse des droits et des devoirs de l’individu et de la société. Il n’est pas une conception inorganique de cette dernière, ou sa négation plaçant, historiquement et nécessairement, l’individu au-dessus d’elle. Ceux qui ont fait et font de semblables affirmations ont menti, ou mentent, ont ignoré ou ignorent, ce qu’est l’anarchisme socialiste.

Le cas de Bakounine en est une des preuves les plus éclatantes. Ceux qui en on fait, à l’aide de quelques phrases célèbres, séparées du contexte, un monstre apocalyptique de négation, taisent que la partie négative ne comporte qu’un dixième de ses écrits, et la partie constructive, philosophique, théorique, doctrinaire, tactique, neuf dixièmes. Bakounine proclamait que tout travail, même individuel, était le résultat des apports de toute la société et de toutes les générations. Il demandait les Etats-Unis socialistes et fédéralistes d’Europe, puis la fédération mondiale des peuples libérés. Il faisait des unions et des fédérations d’unions de métiers ainsi que des fédérations de communes, les bases de la société nouvelle. Il créait la théorie constructive du mouvement syndical, que Sorel, Labriola, Griffuelhes, Lagardelle, Panunzzio et autres théoriciens syndicalistes internationaux devaient lui reprendre en l’étriquant et en la présentant comme originale. Il écrivait des programmes d’action, d’organisation et de reconstruction sociale dont son Catéchisme Révolutionnaire que Kaminsky présente, avec raison, comme le document fondateur de l’anarchisme révolutionnaire.

Chez lui, et chez ses amis de la Première Internationale, le social primait l’individuel, car ils avaient conscience qu’en résolvant le problème social, tous les individus seraient bénéficiaires de la transformation qui serait opérée.

Il en est de même chez Kropotkine. Comme Bakounine, qui s’est appelé socialiste révolutionnaire beaucoup plus qu’anarchiste, Kropotkine était, avant tout, un constructeur. Dans ses premiers écrits, il s’appelait lui aussi, fréquemment, socialiste révolutionnaire. Quand il adhéra au noyau bakouniniste de la Première Internationale, celui-ci était en sa majorité collectiviste, mais de grandes discussions agitaient nos camarades parmi lesquels les partisans du communisme anarchiste critiquaient l’insuffisance éthique et les contradictions pratiques du principe collectiviste. Auparavant, les anarchistes avec Proudhon, avaient été mutuellistes. Mutuellisme, collectivisme, communisme... où était donc l’individualisme . Nulle part, ou à peu près. Stirner n’était connu que par le titre de son livre, et, en Europe continentale, on ignorait même le nom de Turner et de John Mackay.

Kropotkine pose aussi le social avant l’individuel, il n’ignore pas l’individu, dans son effort pour donner à l’anarchisme des bases scientifiques, qui continuait celui de Bakounine et de Proudhon, il va même jusqu’à comparer l’étude de la société humaine par les sociologues à celle de la matière par les physiciens qui, loin de s’arrêter à la masse dans son ensemble, descendent à ses éléments constitutifs, à la molécule, à l’atome, puis aux éléments constitutifs de l’atome.

Mais son interprétation de l’histoire, de la civilisation et du progrès humain, est, avant tout, une vision collective du développement des collectivités par l’effort général et au sein desquelles, quand il parle des sociétés humaines, plus complexes que les sociétés animales, il n’oublie ni les minorités audacieuses, ni les individualités anticipatrices.

Précisément, l’œuvre de Kropotkine la plus profonde et, à mon avis, la plus profonde de la pensée anarchiste, l’Entraide, avait initialement pour but de réfuter la thèse de Darwin et surtout de ses continuateurs, faisant de la lutte pour la vie entre les individus l’élément fondamental du progrès. Kropotkine s’acharne à prouver, et il y parvient, que c’est de l’entraide, de la pratique solidaire, de la sociabilité généreuse et active que le progrès social est né et s’est développé. Quand, dans l’Éthique et dans quelques écrits épars sur ce sujet, il expose la naissance du sentiment moral et de la conception morale, c’est encore dans la pratique vitale, biologique de l’entraide, qu’il y voit la source la plus constante. Mais quand il pose, dans sa brochure, La Morale Anarchiste, le problème de l’éthique individuelle pour l’homme actuel, ce n’est plus au mécanisme biologique de l’histoire qu’il en appelle, mais à la dignité individuelle, dans le comportement de l’individu envers lui-même et envers ses semblables, dans le combat mené par l’individu pour la liberté, la justice et l’humanité.

La plupart des penseurs et des divulgateurs de l’anarchisme qui furent plus ou moins les disciples de Proudhon, de Bakounine et de Kropotkine, un Malatesta, un Ricardo Mella, ont ainsi, sans oublier l’éthique individuelle, insisté de préférence sur le caractère social du problème humain. Et c’est précisément pour réagir contre cette insistance qu’est apparue l’école individualiste à travers laquelle les socialistes marxistes se sont efforcés, malhonnêtement, de présenter TOUT l’anarchisme.

L’apparition de cette école fut, il faut bien le dire, facilitée par la lenteur décevante de l’évolution des masses, leur esprit grégaire, leur manque de courage. On s’explique le désespoir et l’exaspération de ceux qui, venant à la révolution sociale pour en finir avec les inégalités et les injustices monstrueuses de la société capitaliste et autoritaire, sont frappés par la passivité des victimes, et se replient sur eux-mêmes. Le geste de désespoir est compréhensible. Ce qui ne l’est pas, devant le sens commun, c’est l’échafaudage d’une théorie sociale individualiste ; ce sont les élucubrations sur le Moi souverain se situant au dessus de la société, ne voyant que lui, et se considérant le nombril de l’univers.

Ceux qui ne connaissent pas l’histoire de l’anarchisme ignorent les polémiques qui, pendant une trentaine d’années et jusqu’à 1914, opposèrent les anarchistes communistes et les anarchistes individualistes. Ils ignorent que ces derniers étaient, de beaucoup, les moins nombreux.

Cette prédominance du collectif n’empêchait pas les anarchistes communistes de voir que c’était de tous les problèmes individuels que se composait le problème social, et qu’il n’y aurait pas de véritable solution tant qu’on ne tiendrait pas compte de toutes les individualités composant la collectivité.

Et d’abord, cette préoccupation de l’individualité s’affirmait dans le souci des anarchistes de s’élever, de se cultiver, de s’instruire, par besoin personnel d’élévation, d’abord. Ensuite par cette compréhension, lucide ou instinctive, qu’un mouvement ne vaut que par la qualité des individus qui le composent. Enfin, par le désir apostolique des plus fervents, qui pour mieux servir leur idéal et l’humanité, s’efforçaient, par leur volonté toujours tendue, de développer leur capacité et d’acquérir le plus de connaissances possible.

Dans les différents courants sociaux, le courant anarchiste est celui qui contient le plus d’autodidactes parvenus, par leur volonté tenace, a un degré de véritable culture. On peut trouver des autodidactes dans les courants autoritaires ou étatistes, dans le mouvement syndical, mais outre que leur pourcentage est inférieur, ils ne sont généralement pas désintéressés. Il y a entre eux et les anarchistes la différence que l’on trouve entre l’étudiant qui travaille beaucoup plus pour être plus tard un bon professionnel et exploiter son diplôme et ses semblables, et celui qui étudie pour ce que le savoir a en soi de beau et de noble. La plupart des autodidactes du parti socialiste ou communiste aspirent à être conseillers municipaux, députés, fonctionnaires. Ceux du syndicalisme pensent trop souvent à devenir des permanents professionnels. L’autodidacte anarchiste veut savoir pour le besoin, le plaisir et pour servir sa cause.

Ce besoin et ce plaisir, sans lesquels on ne peut être un homme capable de comprendre les problèmes humains, firent que les marxistes révolutionnaires et les syndicalistes reprochèrent aux anarchistes leur curiosité universelle qui, pour eux, n’était que de la métaphysique et un amour de l’abstraction. En dehors du matérialisme historique et de la lutte des classes — schématisations très commodes, pour les intelligences bornées, de tout le problème humain — ils ne voyaient rien. Le résultat en a été que l’absence de nombreuses formations individuelles a empêcher, aux masses de ces deux tendances, d’acquérir, ne fût-ce que sous l’influence de vastes minorités cultivées et désintéressées, une conscience et une éthique révolutionnaires sans lesquelles il n’est pas de transformation sociale émancipatrice.

Pierre Monatte, Georges Dumoulin et Merrheim se sont lamentés, dans une correspondance édifiante ou dans des articles écrits pendant et après la première guerre mondiale, du manque de culture et même de la grossièreté, de la vulgarité des militants syndicalistes. Mais cela n’était-il pas imputable au syndicalisme lui-même qui n’avait pas suffisamment travaillé à la formation de ses militants abandonnant outre mesure la question individuelle pour la question classe.

Tout mouvement populaire dont la minorité militante sans cesse élargie ne se compose pas d’individus étant chacun grâce à la culture acquise, une valeur en soi, doit fatalement dégénérer et sombrer dans la dictature des bureaucrates et des chefs. On comprend que ceux qui aspirent à être ces chefs et ces bureaucrates combattent et ridiculisent ceux qui, comprenant l’enchaînement des faits sociaux et leur interpénétration, s’occupent de psychologie autant que d’économie ; d’histoire, de pédagogie autant que de littérature, de technique ou de zoologie autant que de science pure ou d’éthique. Les démocrates bourgeois sincères — et il y en a eut — qui, dans les deux siècles derniers, demandaient la généralisation de l’instruction obligatoire que le peuple ne réclamait pas, savaient que cela était un élément indispensable pour l’exercice, par le peuple lui-même, des fonctions sociales nécessaires, et que, plus il serait apte à les exercer, plus il serait libre, car il aurait d’autant moins besoin de se soumettre à une direction autoritaire.

Si la démocratie est, selon ses premiers définisseurs, le gouvernement du peuple par lui-même, la forme la plus pure de la démocratie est l’anarchie, car où il y a archies, c’est-à-dire hiérarchies, il y a gouvernement par ces hiérarchies, et non par la majorité. Mais la vie sociale s’est extraordinairement compliquée depuis que Danton proclamait : « Après le pain, l’instruction est le premier besoin du peuple ». Peut-être, ayant le bagage qu’il possède aujourd’hui, le peuple aurait-il pu vers 1789, prendre en main sinon toute, presque toute sa destinée. Avec le développement de l’économie à l’échelle universelle et la complication de la vie sociale, son inaptitude est, maintenant, comparativement aussi grande qu’à l’époque de la Révolution française. On sent et l’on voit cette inaptitude dans tous les pays. L’attitude lamentable du prolétariat anglais devant l’échec travailliste en est un des exemples les plus frappants.

Or, il serait vain d’attendre des privilégiés du capitalisme et de l’État qu’ils donnent aux travailleurs les connaissances leur permettant de se passer d’eux. Ces connaissances doivent être acquises par les travailleurs eux-mêmes. L’émancipation de l’humanité est donc, avant tout, une question de qualité humaine et de qualité individuelle de ceux qui composent les élites. Bien entendu, en tenant compte que la volonté de lutte est, au même titre que la culture intellectuelle, un élément indispensable du combat.

Si les masses sont toujours enclines à confier aux bateleurs de toutes sortes, politiciens, dictateurs de gauche ou de droite, le soin de résoudre pour elles, d’organiser pour elles, de gouverner pour elles — dans ce cas il n’y a plus de démocratie — si elles ont accepté passivement la déviation et la déchéance du syndicalisme c’est que les éléments qui les composent ne sont pas, même dans la minorité soi-disant agissante, des consciences et des volontés promptes à réagir contre toute déviation — il n’y a plus que des troupeaux et des bergers. Ajoutez-y les chiens.

Le rôle de l’individualité ne consiste donc pas, pour l’anarchisme communiste, à se retrancher de la société et à n’écouter que ses désirs. Il consiste, au contraire, à acquérir une conscience très nette de ses droits personnels et de ses devoirs sociaux, a s’élever à la hauteur réclamée par la société moderne, pour y jouer le rôle déterminant qui incombe à tout membre d’une collectivité qui veut se gouverner elle-même. Ce n’est pas le refus de la responsabilité personnelle, mais au contraire une prise de conscience et une pratique constante, envers les autres et envers soi-même, de cette responsabilité.

On trouve sous la plume de certains anarchistes, comme Élisée Reclus, ou d’autres moins célèbres, l’affirmation qu’il faut accomplir la révolution dans les cerveaux avant de l’accomplir dans les faits. Généralisée à cent pour cent, cette affirmation condamnerait notre espèce à un esclavage éternel. Il sera absolument impossible de libérer et d’éduquer mentalement tous ceux qui pourraient bénéficier d’une révolution sociale avant d’entreprendre cette révolution. Du moins, cette affirmation témoigne-t-elle d’une grande honnêteté, car ceux qui la font prouvent par là qu’ils n’aspirent pas à exploiter l’effort de libération du peuple quand il se produit.

Mais l’affirmation opposée, qui prône exclusivement la révolution comme premier pas pour mener le peuple à la connaissance et à la capacité d’auto-gouvermement, est peut-être plus fausse encore. Elle est en outre généralement une tromperie, la révolution russe en est un exemple et la révolution française en fut un autre. L’une a mené à Lénine, monarque absolu, et à Staline, chef d’empire mongoloïde. L’autre, à Napoléon. Et si nous analysons l’histoire de la Commune, nous constatons une même incapacité populaire à prendre en charge la réorganisation de la société.

Seule, la révolution espagnole ne déçoit pas trop. Non qu’elle ait été en tous points parfaite, mais parce que le bilan est beaucoup plus positif que négatif, parce que les réalisations constructives étonnantes par leur rapidité et leur réussite, ont été infiniment plus nombreuses que les échecs.

Mais — j’ai déjà eu l’occasion de le signaler — nous trouvons toujours à la base de ces réalisations, des individualités énergiques et clairvoyantes ayant des buts précis et sachant les atteindre. Ces individualités étaient des travailleurs manuels en leur immense majorité ; elles étaient aussi anarchistes communistes, et, comme telles, avaient la supériorité que confère une certaine culture et la volonté d’action supériorité qui leur permit d’influencer et d’orienter les ouvriers et les paysans dont elles faisaient partie.

Quand je parle d’élite, je ne me réfère donc pas à de petits noyaux d’individus situés en dehors ou au-dessus des masses. Je me réfère à ceux qui, tout en restant au sein des masses, s’efforcent en s’élevant d’abord eux-mêmes, de les élever ; en s’instruisant d’abord eux-mêmes, de les instruire ; en se guidant d’abord eux-mêmes, de les guider ; et de leur apprendre à se guider seules.

Avoir une individualité, être une individualité n’implique donc pas être individualiste. A une individualité celui qui pense par lui-même, qui s’instruit pour penser juste, qui sait vouloir, qui sait pouvoir ou s’efforce de pouvoir.

On peut donc être une individualité extraordinaire sans être individualiste, en ne pensant pas toujours à soi, en se dévouant sans cesse a la cause des hommes. Vincent de Paul, Louise Michel, Blanqui, Malatesta, et tant d’autres, firent de plus grandes individualités que Stirner ou Nietzsche.

Quand l’anarchisme parle de l’Individu, ce n’est donc pas dans le sens que lui attribuent les écoles autoritaires dont nous ne pensons pas convaincre les profiteurs. C’est dans le sens et dans la mesure profondément justes afin que les quelques deux milliards et demi d’êtres qui peuplent ce globe ne continuent pas, ainsi que leurs descendants, d’être les victimes de ceux qui les sacrifient depuis si longtemps en prétendant les servir.

Gaston Leval