1893 : Débat sur la grève générale au congrès national des chambres syndicales et groupes corporatifs ouvriers

dimanche 24 octobre 2010
par  Eric Vilain
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PRÉSENTATION

Jusqu’en 1896, les « anarchistes » se sont acharnés à participer aux congrès de la IIe Internationale créée en 1889. Dès 1876, peu après la mort de Bakounine, les « anti-autoritaires » de la Première internationale avaient tenté de susciter un rapprochement avec les socialistes allemands et de reconstituer l’unité. Après la fin de l’AIT « anti-autoritaire », ils ont refusé d’entériner la séparation et ont, pour une grande partie d’entre eux, continué de participer aux congrès internationaux avant la fondation de la IIe Internationale. Lorsque celle-ci s’est constituée en 1889, ils ont continué de participer aux congrès socialistes. Les social-démocrates allemands, pour leur part, se sont acharnés à les en exclure. Ce fut chose faite au congrès de Londres de 1896 [1], non sans difficulté car, exclus par la porte, les anarchistes revenaient par la fenêtre avec la casquette de militants de la CGT : sur les quarante-trois délégués ouvriers français du congrès de Londres, vingt étaient des anarchistes notoires, dont Emile Pouget et Fernand Pelloutier : le premier sera secrétaire général adjoint de la CGT et le second fut l’un des principaux fondateurs des Bourses du travail.

En 1893 se tint à Zurich un important congrès international où deux principaux thèmes devaient être discutés : Comment exclure les anarchistes ? Que faire en cas de guerre ?

C’est que les « anarchistes » s’obstinaient à parler de grève générale pour s’opposer à un conflit fratricide, ce dont les social-démocrates allemands, mais aussi les guesdistes en France, ne voulaient pas entendre parler. Dans le mouvement ouvrier français, le débat sur la grève générale, esquissé dans l’AIT, battait son plein.

Les social-démocrates allemands ne faisaient guère de différence entre les anarchistes poseurs de bombe qui sévissaient à cette époque, et les syndicalistes révolutionnaires et anarcho-syndicalistes qui militaient dans le mouvement ouvrier.

Le congrès de Zurich a quelque peu occulté un autre congrès, tenu à l’initiative des Bourses du travail, lors duquel eut lieu un important débat sur la grève générale.

La liste des délégués à ce congrès tient sur huit pages : c’est dire que ce fut un congrès dans lequel la classe ouvrière française était largement représentée. Tous les délégués étaient favorables à la grève générale, sauf un. Le débat porta en réalité sur le fait de savoir s’il fallait la préparer ou la déclencher immédiatement. Il fut décidé de faire une consultation auprès des travailleurs pour envisager sa préparation.

Un seul délégué, celui de la Bourse du Travail de Saint-Etienne, avait mandat de voter contre la grève générale car, déclara-t-il, les travailleurs de sa ville ne sont pas préparés. Mais il ajouta qu’il ferait « une propagande incessante pour préparer la grève générale » !!!

Les membres de la commission chargée de faire le rapport sur cette question sont unanimes pour reconnaître que deux cas peuvent justifier la grève générale : « Le premier, c’est pour l’émancipation complète des travailleurs en abolissant le salariat ; le deuxième, c’est pour empêcher une guerre fratricide entre peuples. Dans ce dernier cas elle doit être internationale. »

L’intérêt extraordinaire de ce document peu connu réside dans trois constats :

1. L’idée de grève générale n’est pas le résultat des cogitations de quelques hurluberlus : le congrès de 1893 montre qu’elle est considérée comme une option possible, voire nécessaire par l’unanimité moins un des syndicats présents ;

2. Les syndicats représentés au congrès se rendent parfaitement compte que le déclenchement de la grève générale équivaut au déclenchement de la révolution sociale ;

3. Le débat sur cette éventualité est abordé avec un remarquable réalisme et une grande prudence.

Il est significatif que pendant ce temps, les dirigeants social-démocrates allemands étaient surtout préoccupés par l’exclusion des « anarchistes » de l’Internationale afin d’évacuer tout débat sérieux sur ce qu’il faudrait faire en cas de guerre.

C’est le délégué de la Fédération du Livre qui est le rapporteur de la commission sur la grève générale. Cette question, dit-il, est « la plus grave qu’un Congrès ait à examiner ; elle a déjà été à l’ordre du jour de nombreux Congrès régionaux, nationaux et internationaux. Pour ne citer que les plus importants : elle était à l’ordre du jour du congrès de Paris en 1889 et de Bruxelles en 1891 ; mais aucune décision ne fut prise. »

Le rapporteur dénonce le système capitaliste qui, avec le « perfectionnement de l’outillage », la « concentration des forces productives » et la division du travail provoque la surproduction et « l’élimination de travailleurs par le machinisme ». Les capitalistes « imposent aux exploités leurs conditions léonines en retour d’un salaire de famine, les épuisantes journées d’un labeur exténuant et arbitrairement commandé ».

« Jusqu’à présent le travailleur n’a été capable que de faire quelques émeutes sans lendemain, desquelles il sortait découragé, sans force et sans défense, par conséquent plus taillable et corvéable qu’auparavant. Cela tient à ce que le prolétaire ne s’était pas encore suffisamment rendu compte de la force qu’il pourrait acquérir par l’union. »

Le rapporteur constate que depuis une quinzaine d’années l’éducation sociale du travailleur a fait « d’immenses progrès », et, si elle n’est pas complète, « nous la jugeons suffisante pour entamer la lutte ». Aujourd’hui, les travailleurs comprennent que la meilleure arme qu’ils aient entre leurs mains pour arriver à leur émancipation est la grève, « non la grève partielle qui presque toujours exténue la corporation, mais la grève générale ». La grève partielle est une « arme à double tranchant et blesse plus souvent le prolétaire que le capitaliste ». Elle a cependant l’avantage de faire comprendre que l’ouvrier ne peut espérer son salut que dans la « transformation complète de la société ». Le rapporteur déclare la nécessité de se préparer à la grève générale : « il faut donc dès maintenant se mettre à l’ouvrage ». La commission demande « que le Congrès décide qu’un vote soit fait par les soins des Syndicats dans toute la France avec cette question : Êtes-vous partisan de la grève générale ? Et qu’il soit répondu par oui ou par non. Tous les ouvriers syndiqués ou non, ayant une pièce constatant leur identité, auront droit à ce vote. »

Ce vote sera fixé au plus tard le 1er janvier 1894.

Si le principe de la grève générale est adopté, le secrétariat national ne pourra décider de la cessation de travail qu’après avoir consulté toutes les Bourses du travail existantes. Une majorité des deux tiers sera nécessaire pour la première consultation, la moitié sera suffisante pour la seconde. Le rapporteur précise bien que « la grève générale, c’est la révolution sociale » – constat que sera repris par plusieurs délégués pendant le débat.

Les délégués insistent pour la plupart sur la nécessité de se préparer à la grève générale. Certains affirment qu’elle doit être internationale et qu’une importante propagande doit être faite pour l’expliquer aux travailleurs. Le délégué des charpentiers en fer propose de renvoyer la question au congrès international qui doit se tenir la même année à Zurich, mais il n’est pas repris. Le rapporteur de la commission sur la grève générale avait souligné que les congrès internationaux se désintéressaient de la question.

On insiste également sur la nécessité de l’union des organisations ouvrières en Europe, et on propose de mettre la question de la grève générale à l’ordre du jour de tous les congrès ouvriers. Il faut, affirme-t-on, éviter les grèves partielles. Une étude sérieuse de la question doit être faite : il faut organiser, former des fédérations de métiers, former une caisse de grève, commencer à s’organiser dès maintenant.

Il n’y a pas, affirme un délégué, de différence entre la grève générale et la révolution : mais sommes-nous prêts ? Le nombre de syndiqués est encore trop faible : il faut dès maintenant faire de la propagande. Il faudra se préparer pendant longtemps pour l’organiser. Tandis qu’un délégué propose un référendum dans la classe ouvrière, un autre estime qu’il faut déclencher la grève générale immédiatement pour prendre le gouvernement par surprise.

L’incident tout récent de la fermeture de la Bourse du travail de Paris par les autorités est ressenti comme une provocation : il fallait répondre par la grève générale à la fermeture de la bourse du travai [2]. Le délégué des cheminots fait une remarque intéressante : il faut préparer la grève générale car nous ne sommes pas prêts ; il faut en outre examiner la situation internationale : « Si comme, par exemple, pour une guerre, puisqu’on a parlé de la traction et des transports, l’étranger est dans les mêmes conditions que nous, et comme je le disais une guerre venant à se déclarer, les chemins de fer arrêtés en France, continueraient de marcher en Allemagne qui, elle n’est pas groupée. Je dis que les ouvriers et employés des chemins de fer allemands ne sont pas groupés, et qu’il faut la propagande pour les amener dans le mouvement. Il faut que les esprits se tournent vers cette idée que la préparation de la grève générale est la condition pour la faire réussir. »

La remarque du délégué cheminot est symptomatique du fossé qui sépare les social-démocrates allemands des syndicalistes français. Dans l’hypothèse d’une guerre entre l’Allemagne et la France, les socialistes allemands n’ont jamais envisagé autre chose qu’une initiative politique du mouvement ouvrier, à travers les élus au Reichstag et au sein des institutions de l’Etat bourgeois. En Allemagne, le mouvement syndical n’est qu’un appendice de l’organisation politique, parlementaire. En France, si certains partis, comme les Allemanistes, sont favorables à la grève générale, celle-ci relève tout naturellement de la sphère d’initiative du mouvement ouvrier organisé dans les syndicats. L’incompréhension entre les deux manières de voir est totale.

Le délégué de la bourse du travail de Cognac est mandaté par dix bourses du travail en faveur de la grève générale avec préparation : il faut, dit-il, faire une « propagande incessante dans les campagnes, distribuer des brochures, organiser des conférences ». L’une des raisons invoquées en faveur de la grève générale est que, à terme, les grèves partielles ne servent à rien : elles provoquent la hausse des loyers et des vivres.

Le délégué des menuisiers répond à son camarade charpentier en fer qui voulait renvoyer la question au congrès international de Zurich :

« La proposition des Charpentiers en fer de renvoyer cette question au congrès de Zurich est impraticable, car l’on a pris pour habitude de renvoyer à d’autres tout ce que l’on devait décider immédiatement » : « Je crois que bien des pays sont réfractaires à l’idée de grève générale, mais nous n’avons pas besoin de la majorité, car une minorité, dans un moment d’effervescence, entraîne souvent les inconscients et nous devons nous en servir quelle que soit la décision que vous allez prendre, quelles que soient les résolutions de Zurich. Tôt ou tard la grève générale existera, les travailleurs prendront possession des pouvoirs publics et décréteront la Commune révolutionnaire. »

Les sceptiques ne manquent pas d’arguments. La masse, disent-ils, ne suivra pas. « On ne peut pas décréter cette grève, même dans trois mois, car les sans-travail remplaceraient immédiatement les travailleurs ; la bourgeoisie ferait venir de l’étranger les vivres afin d’écraser le mouvement des sans-le-sou. »

En somme, tous sont prêts à faire la grève générale

Hamelin, le rapporteur, conclut le débat : « Les conclusions se trouvent entre deux propositions : 1° la grève immédiate ; 2° la grève préparée. » Aux partisans de la grève générale immédiate, dit le rapporteur, « je demanderai – comme il est indiscutable que la grève générale et la révolution sociale sont identiques – que mettront-ils à la place du régime actuel. Il est bon de démolir, mais il serait bon, également, de savoir ce que l’on mettra à la place. Il faut, lorsque l’on risque sa vie et celle de ses camarades, y regarder de près, car si l’on ne réussit pas, ce sera par manque de préparation. Et puis, en consultant les Syndicats, êtes-vous sûrs que la grève générale sera acceptée par le prolétariat, que les écoles ne se disputeront pas pour s’emparer du mouvement ; et puis, il faut l’avouer, la plupart des ouvriers sont plus bourgeois que les bourgeois eux-mêmes. »

Singulière remarque pour un rapporteur favorable à la grève générale. En conclusion, Hamelin propose d’attendre six mois le résultat de la consultation. « La conquête de l’émancipation sociale vaut bien six mois de patience »

Hamelin, délégué de la fédération du Livre, fera partie de la « commission des grèves et de la grève générale » de la CGT. Celle-ci maintint son existence quelque temps. Elle sera cependant suspendue par le comité confédéral après le congrès de Bourges de 1904. Le rapport du comité confédéral au Congrès d’Amiens (1906) explique les raisons de cette mesure : « L’agitation pour les huit heures constituant une absorbante préoccupation pour les organisations et les sous-comités de la grève générale, le Comité décida de suspendre le fonctionnement de la caisse de la Commission des grèves et de la grève générale, jusqu’au 1er mai 1906, afin de ne pas gaspiller les ressources des organisations. » L’histoire de cette commission suivra les variations de la doctrine confédérale sur la grève générale. Hamelin, typographe, était membre du POSR allemaniste. Il eut moins de chance au sein de sa propre organisation du Livre. La question de la grève générale fut posée lors du congrès de la Fédération du Livre à Marseille en 1895 et Hamelin ne réussit pas à rallier ses camarades à la résolution de 1893. Le congrès jugea que « la Fédération n’avait pas à se préoccuper de l’éventualité d’une grève générale, momentanément irréalisable », et le congrès « passa à l’ordre du jour ».

NOTA. – Le débat sur la grève générale commence à l’avant-dernier paragraphe de la colonne de gauche.


[1Le présent texte fait partie d’un travail plus important sur les positions respectives du mouvement socialiste, syndicaliste et anarchiste français et de la social-démocratie allemande à la veille du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

[2Une loi de 1884 avait légalisé les syndicats mais imposait des conditions que les militants jugeaient inacceptables : il fallait s’enregistrer à la préfecture et déclarer les noms et adresses des responsables des syndicats. Beaucoup de syndicats adhérant à la Bourse du travail de Paris avaient refusé de s’enregistrer. En 1893, le nouveau président du Conseil, Charles Dupuis, décida de frapper un grand coup et ferma la Bourse du travail de Paris.


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PDF - 2.3 Mo
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