Études proudhoniennes, Tome II. – La Propriété

René Berthier
mardi 2 novembre 2010
par  Eric Vilain
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Le tome 2 d’« Études proudhoniennes » vient d’être publié et peut être acquis à la Librairie PUBLICO, 145 rue Amelot, 75011 Paris.

ÉDITIONS DU MONDE LIBERTAIRE

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Études proudhonniennes (tome 2)

La Propriété

Le présent texte est le second volume des « Etudes proudhoniennes » dont le premier volume : « L’Économie politique » est paru aux Éditions du Monde libertaire.

Les problèmes soulevés par la critique économique de Proudhon restent aujourd’hui d’une actualité brûlante. Cela est particulièrement vrai de la question de la propriété. Le « message » qu’il lance se fonde sur le constat que le statut de la propriété des moyens de production n’est peut-être pas le critère principal de différenciation des systèmes économiques. Cette question s’est pourtant trouvée au premier plan des débats et polémiques dans le mouvement socialiste des débuts, et les différents courants issus du marxisme n’ont voulu voir comme solution à ce problème que ce qu’ils considéraient comme l’antithèse de la propriété privée : la propriété étatique.

L’originalité de Proudhon réside peut-être dans le fait qu’il a proposé une voie différente dans la réflexion sur le socialisme, ce qu’il appelle un « troisième terme », qui soit l’opposé du « principe communiste » et du « principe propriétaire ». Une voie qui contourne ce blocage psychologique que la question de la propriété a constitué dans les débats au sein du mouvement ouvrier. Au-delà de cette question s’en trouve une autre, qui a encore des répercussions aujourd’hui : en effet, la mauvaise compréhension du problème de la propriété et du poids des couches sociales intermédiaires a rendu l’ensemble des organisations de la gauche incapables d’élaborer des stratégies qui intègrent les classes moyennes et la paysannerie.

La difficulté réside dans l’ambiguïté même de la notion de propriété, ou plutôt dans le fait que le même mot s’applique à des situations très différentes. Axer le combat pour le socialisme sur l’attaque contre la propriété ne contribue pas à s’attirer la sympathie des personnes qui sont simplement propriétaires de leur logement et qui considèrent, sans doute avec raison, que cela leur confère une certain sécurité , ou des personnes qui sont devenues propriétaires d’un instrument de production grâce à leur travail. On peut aussi ajouter ces personnes qui ont acquis un logement au cours d’une vie d’épargne et qui le mettent en location parce que cela constitue une rente pour leur retraite. Ces catégories de personnes ne devraient pourtant guère être concernées par la remise en cause de la propriété.

Ce que Proudhon vise, c’est la propriété en tant que productrice d’aubaine, et, ajouterions-nous d’aubaine à grande échelle.
Aujourd’hui, la notion même de propriété des moyens de production est devenue ambiguë dans une société où les grandes entreprises dirigées par un propriétaire détenteur de la totalité du capital restent minoritaires. L’éventualité d’une expropriation des propriétaires des principaux moyens de production ne correspondrait pas aujourd’hui au phantasme du bourgeois du XIXe qui se voyait jeté hors de chez lui par des hordes de prolétaires faméliques et avides : elle se ferait de manière pratiquement invisible par le transfert informatique des actions et des obligations sur un autre compte, au bénéfice de la collectivité – dont, soit dit en passant, les expropriés eux-mêmes feraient partie.

Lorsque Proudhon parle de la propriété, il ne parle pour ainsi dire que de propriété foncière qui est, pour lui, la forme fondamentale de la propriété dans une société qui reste encore essentiellement agricole : il rappelle dans Idée générale de la révolution que la propriété foncière, en France, « intéresse les deux tiers des habitants ». Cependant, tous les projets qu’il forme sur la propriété rurale ont leur équivalent dans l’industrie : « C’est ainsi que, par les règles de l’association industrielle, qui tôt ou tard, à l’aide d’une législation meilleure, comprendra de vastes corps d’industrie, chaque travailleur a la main sur une portion du capital. »

La société industrielle est donc loin d’être absente des réflexions de Proudhon qui prévoit une concentration monopolistique du capital, aggravée par la tendance à la baisse des taux de profit. Il dénonce les « grandes associations capitalistes, organisées selon l’esprit de la féodalité mercantile et industrielle ». Proudhon consacre dans Idée générale de la Révolution et dans la Capacité politique des classes ouvrières de longs développements sur les « compagnies ouvrières de production » et les « associations mutuellistes » appelées à remplacer l’organisation capitaliste de la production. Georges Gurvitch qualifiait La Capacité politique de « catéchisme du mouvement ouvrier français ».