Louis Mercier : Présence du syndicalisme libertaire

Non daté (Années 50)
mercredi 4 juillet 2012
par  Eric Vilain
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Préface de Roger Hagnauer

L’Union des Syndicalistes est née sous le signe de la Charte d’Amiens. C’est au cinquantenaire de ce document dont nous avons tenté de prouver « l’actualité » que fut consacrée notre première brochure. Si les deux suivantes : sur l’insurrection hongroise et la crise du bâtiment s’inspirèrent de l’esprit du syndicalisme, l’avant-dernière exposait une des expériences les plus caractéristiques du syndicalisme libertaire : l’œuvre de nos amis suédois : la Sveriges Arbetares Centralorganisation (S.A.C.).

Pierre Monatte, qui avait, participé a la fondation de l’Union des Syndicalistes, et que nous avons perdu l’an dernier, était naturellement appelé a encadrer le demi-siècle de la Charte d’Amiens par le rappel de ce qu’il écrivait en 1956 sur le Congres d’Amiens et l’expression de ce qu’il pensait du syndicalisme français en 1956. On a pu apprécier aussi sa constance et sa lucidité. Je pense qu’il aurait approuvé la publication de cette brochure dans laquelle notre ami Louis Mercier a tenté de définir ce que l’on pourrait appeler - terme un peu prétentieux qui aurait hérissé Monatte et ne plaira pas à Mercier - « la philosophie du syndicalisme libertaire ».

Faut-il préciser qu’il ne s’agit pas de spéculations abstraites et de virtuosité intellectuelle ? Louis Mercier s’efforce toujours de demeurer réaliste et y réussit. Il pense qu’on est inévitablement soumis aux réalités, qu’il faut en tenir compte et non vivre en dehors d’elles. Nous sommes bien d’accord. A la condition que ce réalisme ne soit ni fatalisme, ni opportunisme - ni résignation passive, ni sordides accommodements. L’outil s’adapte à la matière qu’il travaille. Le syndicalisme ouvrier s’est adapté à la réalité sur laquelle il veut agir, qu’il veut transformer. Encore faut-il que cette volonté existe ?

La tâche de Mercier n’était guère facile. Les mots sont trop précis pour fixer une réalité mouvante et complexe. Et en évitant des définitions rigoureuses, on tombe dans le verbalisme creux. Nous parlons de « philosophie du syndicalisme ». Nous connaissons le souci de Mercier de se tenir à un réalisme efficace. Mais le philosophe doit-il se maintenir dans l’abstrait, se spécialiser dans les démarches purement intellectuelles ? N’y a-t-il pas, au contraire, accord constant entre l’historien qui ne veut pas raconter des évènements, mais déceler les lignes fondamentales de l’évolution, et le philosophe qui préfère le « devenir » à l’être, qui juge l’outil et son moteur plus significatifs que la matière, le mouvement plus important que l’état.

L’histoire du mouvement ouvrier international offre a Mercier matière a fructueuses investigations et confrontations. Combattant... « itinérant », il a vécu des expériences qui ont beaucoup plus de valeur que des débats théoriques. Ses voyages confirment nos propres découvertes dans le passé du mouvement français. Celui-ci fut dominé dès la fin du XIXe siècle par le syndicalisme révolutionnaire de la C.G.T. Mercier s’accorde avec nous pour reconnaître que ce ne fût pas là un « péché de jeunesse ».

Lorsque fut votée la Charte d’Amiens en 1906, la classe ouvrière française avait vécu plusieurs expériences, suffisamment étendues et prolongées. Son patrimoine comprenait l’héritage de pionniers qui, en marge de la légalité et des institutions officielles, avaient pratiqué – avant la révolution industrielle du XIXe siècle – la solidarité de classe, la grève et le boycottage. C’étaient d’authentiques ouvriers de Londres et de Paris qui avaient fondé la Première Internationale en 1864. La Commune insurrectionnelle, le corporatisme neutre, l’âpre compétition entre les différentes écoles socialistes, la propagande par le fait des bombes anarchistes, tout cela avait jusqu’a la fin du siècle renforcé et enrichi la conscience ouvrière. Depuis quinze ans, les Bourses du Travail témoignaient des possibilités d’une institution spécifiquement ouvrière. Avant le congres de 1906, la C.G.T. avait renouvelé, le Premier Mai, l’action directe pour les huit heures engagée vingt ans plus tôt aux États-Unis. La réalisation de l’unité socialiste, l’année précédente, posait naturellement le problème des rapports entre le parti et les syndicats - cependant que par un manifeste historique, les pionniers du syndicalisme universitaire frappèrent aux portes des Bourses du Travail. Enfin, la vague dreyfusiste, dont on avait espéré l’accomplissement de la démocratie sociale, après Waldeck Rousseau et Combes, refluait vers le jacobinisme anticégétiste de Clémenceau.

Ce n’est donc pas sur un terrain vierge, mais au milieu de décombres, dans la poussière d’espoirs ruinés et d’illusions perdues que la C.G.T. conçut, élabora et vota (à la quasi-unanimité) la Charte de 1956, Charte d’Unité, qui basait le groupement syndical, hors de tout préalable idéologique, sur la conscience élémentaire du salarié. Charte d’indépendance, qui rejetait toutes les influences extérieures à la classe ouvrière, exigeait des militants qui soient exclusivement syndicalistes. Ce n’était pas par parti-pris idéologique que l’on s’affirmait pour la lutte des classes et pour l’action directe.

Une observation vulgaire suffisait pour reconnaître celle-là. L’expérience prouvait que celle-ci, seule, était efficace.

On se définit clairement en s’opposant. Le syndicalisme français de 1956 se dressait en antithèse, en force d’opposition contre l’exploitation capitaliste, le régime du salariat – contre la confusion des classes dans une cohue électorale ou militarisée – contre la conception de groupements d’affinités, de syndicats constitués sur la base d’un parti-pris politique ou philosophique ou confessionnel – enfin contre la confiance en l’État ou dans un parti d’opposition destiné a s’emparer de l’État par le jeu d’une majorité électorale ou la force insurrectionnelle.

Ces tendances fondamentales se sont manifestées hors de France et persistent aujourd’hui. Il est facile d’opposer à la lettre et à l’esprit de la Charte, les réalités actuelles qui semblent la réduire au rôle de monument historique que l’on honore souvent en paroles rituelles pour lui tourner délibérément le dos dans la pratique quotidienne. On oublie facilement que la régression du syndicalisme s’explique par le déchainement des deux grandes guerres mondiales et leurs séquelles... les dictatures totalitaires. Il serait tout aussi facile de démontrer la corruption des partis, l’avilissement du socialisme, l’affaiblissement des institutions démocratiques, l’incapacité politique des classes dirigeantes, l’aveuglement des élites intellectuelles, le tragique avortement des révolutions dites ouvrières.

Le syndicalisme révolutionnaire naquit d’une méfiance généralisée a l’égard de toutes les influences extérieures à la classe ouvrière. Au sein de celle-ci cette méfiance persiste. Si les travailleurs de l’Occident se résignent à l’incapacité ou l’incurie de leurs leaders politiques et à l’apathie des bureaucrates syndicaux.

Si ceux de l’empire krouchtchévien subissent sans autre réaction que des révoltes sporadiques, le plus implacable des régimes policiers… si les indigènes des pays sous-développés ne perdent la foi en l’omniscience des magiciens que pour supporter l’omnipotence des dictateurs… ce n’est pas parce qu’ils sont liés a ceux qui les mènent par une confiance consciemment conçue et volontairement formulée, c’est parce qu’ils ont perdu ou n’ont pas encore acquis la confiance en eux-mêmes et en leurs propres forces.

Et dès qu’une crise grave provoque l’intervention directe des travailleurs, ceux-ci spontanément appliquent les formules du syndicalisme révolutionnaire, dans l’esprit du syndicalisme révolutionnaire – au sein des syndicats, ou souvent hors des syndicats, même contre les directions syndicales, domestiquées ou colonisées.

On a attribue l’engourdissement de la C.G.T. pendant l’entre-deux-guerres au poids excessif des syndicats de fonctionnaires et d’agents des services publics. Il n’est guère possible de le contester. Mais on oublie de signaler que des corporations – que leur sécurité relative éloignait de l’action directe – ont repris à leur compte les armes du syndicalisme ouvrier et qu’elles en ont usé efficacement.

On a attribué à la victoire électorale du Rassemblement populaire les conquêtes ouvrières de 1936. On oublie que la grève générale du 12 février 1934 fût a l’origine du mouvement, et que sans l’occupation généralisée des usines, magasins et bureaux, la satisfaction des revendications les plus pressantes était renvoyée à une date indéterminée et dépendait d’une volonté parlementaire et gouvernementale, hésitante d’abord, paralysée ensuite.

C’est encore l’esprit du syndicalisme révolutionnaire que l’on retrouve dans les seules réalisations socialistes émergeant du chaos de la guerre civile espagnole de 1936-1939. C’est lui qui animait en 1956 les ouvriers révoltés de Pologne et de Hongrie balayant les appareils syndicaux soumis au pouvoir totalitaire.

Ce qui en Espagne, avant même la débâcle républicaine, en Pologne et en Hongrie, a liquidé les conquêtes ouvrières, c’est le stalinisme, héritier illégitime du bolchevisme. Mais quoique certains aient osé proclamer, cette contradiction fondamentale se retrouve aux sources mêmes des deux courants. Entre Lénine, Bebel et Jules Guesde, il y avait avant 1914, accord complet sur la nécessite de liquider le « mouvement spontané de la classe ouvrière » – c’est-à-dire le syndicalisme. Il fallait imposer aux organisations ouvrières la direction de clercs socialistes, de professionnels bolchevistes. C’est surtout contre les prétentions guesdistes que fut votée la Charte d’Amiens - qui s’opposait ainsi également aux ambitions léninistes. La lutte contre la guerre a pu estomper cette contradiction jusqu’aux premiers temps de la Révolution russe. Mais ce fossé, creusé dès 1920, s’est élargi... jusqu’a devenir un gouffre au fond couvert de cadavres.

On a hésité entre deux titres pour l’édition française de cette brochure : anarcho-syndicalisme ou syndicalisme libertaire.

Si l’on a rejeté le premier terme, c’est qu’il évoque en France, pour ceux qui connaissent l’histoire du syndicalisme, une déformation tendancieuse des principes du mouvement. On voyait, en effet, une machine montée par les anarchistes qui, dispersés après la période héroïque de « la propagande par le fait... », employèrent leur énergie à conquérir et dominer les syndicats ouvriers.

Ce qui est vrai, c’est que les anarchistes furent appelés - par Pelloutier d’abord (1), par Monatte (2) ensuite - à servir le syndicalisme, seul capable d’une action collective efficace, seul capable de créer des institutions nouvelles, hors de l’État et des partis, contre l’État et les partis. Mais jamais dans l’esprit des pionniers du syndicalisme révolutionnaire, il n’a été question d’imposer au groupement syndical le préalable d’une idéologie. Tous d’ailleurs n’étaient pas anarchistes, ils ne l’étaient pas tous par leur formation, ils ne le devinrent pas nécessairement. Si l’adhésion aux syndicats devait être déterminée, non par le choix d’une idéologie, mais par la simple condition de salarié, la sélection des militants dépendait, non de leur idéologie mais de leur participation à l’action et l’administration des syndicats.

On objectera que le terme « syndicalisme libertaire » implique également une tendance idéologique. Il s’agit de s’entendre. Le libertaire se distingue du libéral en ce qu’il ne veut pas seulement jouir de la liberté, mais la conquérir et accepter les responsabilités personnelles que sa liberté lui impose. Parler du syndicalisme libre, c’est rendre hommage au régime politique qui accorde cette liberté (et cela vaut peut-être la peine de le défendre).

Le syndicalisme libertaire s’affirme capable par ses propres forces de réaliser sa liberté et d’accomplir tout ce qu’elle porte en elle.

La présence du syndicalisme libertaire ne se prouve pas par la persistance de la terminologie, des mots et des formules, ni par l’identité des moyens d’action et des résultats obtenus en des temps et des lieux différents. Mais par les mêmes réactions ouvrières, individuelles et collectives, lorsque les conjonctures exigent un effort spontané, immédiatement efficace et chez les militants ouvriers ce que Pelloutier appelait « la science de leur malheur » et Mercier « le sens du tragique ».

Le caractère révolutionnaire du syndicalisme n’apparaît donc pas à travers des proclamations explosives, des anticipations naïves et hasardeuses. Il est essentiellement dans son indépendance dynamique, organique et morale. Il exprime la méfiance de la classe ouvrière à l’égard des influences extérieures a elle-même, de l’État et ses représentants, des partis politiques, leurs clercs et leurs soldats.

Pour que tout s’ébranle, tout craque, il suffit que la classe ouvrière prenne ou reprenne confiance en elle-même. C’est là sans doute la plus haute signification du syndicalisme libertaire. C’est donc beaucoup plus une anticipation qu’une évocation. Une anticipation ? C’est trop dire. Un espoir simplement. Mais un espoir qui n’est pas autre chose que celui de la liberté humaine se dégageant de la tyrannie des machines techniques, militaires et politiques. Un espoir qui repose sur la foi en l’homme. Le syndicalisme libertaire, en fin de compte, c’est un monde portant un nouvel humanisme, prolongeant le magnifique appel que la Première Internationale lançait aux travailleurs du monde :

Le salut est en vous !

Roger HAGNAUER.

(I) Lettre aux anarchistes sur le Congrès d’Unité socialiste (1899).
(2) Discours au Congrès international anarchiste d’Amsterdam (1907).


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