Bakounine, constructeur de l’avenir (1976)

Gaston Leval
mardi 16 décembre 2008
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Publié dans la revue l’Europe en formation (n° 198/199 — septembre-octobre 1976) à l’occasion du centenaire de la mort de Michel Bakounine.

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[|[*Gaston LEVAL*]|]

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[|[*BAKOUNINE, CONSTRUCTEUR DE L’AVENIR*]|]

Je ne me souviens plus de quelle édition était le Dictionnaire encyclopédique Larousse dans lequel il m’arriva de lire, à propos de Bakounine, que celui-ci était un « philosophe » et l’un des chefs de l’Internationale. Bakounine philosophe ? C’est bien, je crois, la seule fois qu’un ouvrage de ce genre lui rendait justice ; et je me souviens aussi de la discussion acharnée que j’eus, quelques jours plus tard, avec un de ces esprits obtus qui se contentent, pour juger un homme, de l’opinion courante arrivée jusqu’à eux.

La renommée que l’on a faite au grand lutteur russe est, comme je le dis dans mon livre récent La Pensée constructive de Bakounine, tellement répandue qu’il semble impossible de la pouvoir modifier jamais. Et pourtant, elle est à la fois erronée et injuste.

Le mal ne serait pas trop grand s’il ne s’agissait que du tort fait à la mémoire d’un homme, si grand que fût son mérite. Mais il s’agit de tout autre chose. Car, parmi ceux qui se sont brûlés au brasier de l’histoire dans un élan ardent pour apporter à l’humanité une activité, un effort, une action auxquels ils ont donné toute leur puissance, Bakounine mérite au moins l’estime, le respect, sinon l’admiration.

[*Une pensée hors du commun*]

Plus qu’un homme d’action, il fut un penseur, et cela constitue probablement une des raisons qui, ajoutées aux circonstances de sa vie, ont provoqué cette espèce de séquestration de sa pensée. Car, qui donc a lu Bakounine parmi ceux qui, par exemple, considèrent et décrètent que Marx est « bien supérieur », et rejettent, en conséquence, son adversaire dans les oubliettes du passé ?

Je reconnais que la méthode de pensée et d’analyse de Bakounine sort du commun. Car il y a une méthode, qui souvent sans doute dépasse par trop les lecteurs. Marx partait de l’économie dont il faisait l’alpha et l’oméga de tous les problèmes humains. Si nous mettons un peu d’ordre dans l’œuvre écrite de Bakounine, nous constatons que celui-ci commence par étudier les secrets de l’univers, sa constitution, son incessante évolution. Il cherche la vérité d’abord sur ce qui est, et en pénétrant le grand Tout dans lequel nous sommes nés et nous passons, en sondant l’insondable qui s’impose à sa pensée, il constate l’interaction et la loi dominante de tout ce qui constitue le monde, qui lui apparaît sous la forme de la solidarité universelle.

« Je puis dire sans crainte de donner lieu à aucun malentendu que la Causalité universelle, la Nature crée les mondes. C’est elle qui a déterminé la configuration physique, mécanique, géologique de notre terre, et qui, après avoir couvert sa surface de toutes les splendeurs de la vie végétale et animale, continue de créer encore dans le monde humain, la société avec tous ses développements passés, présents et à venir. »

Mais qu’est-ce qui dirige cette immense mécanique du cosmos ? Car, toutes ces constellations, tous ces astres qui évoluent à des distances incommensurables, ne se forment pas, ne meurent pas de façon désordonnée. Bakounine le constate, ou le comprend, ou le devine, et trouve qu’il y a une espèce de législation du monde, que les lois de la nature qui régissent l’infime petit point qu’est la Terre ou les forces immenses qui meuvent la matière sont ce qu’il appelle des « lois inhérentes » qui constituent la nature particulière des êtres et des choses ; que tout ce qui existe a des modes d’évolution et de transformation particulière ; que dans cette évolution il y a une succession de phénomènes et de faits qui se répètent constamment, dans les mêmes conditions données et qui, sous l’influence de circonstances déterminées, nouvelles, se modifient d’une manière également régulière et déterminée. « Cette répétition constante des mêmes faits par les mêmes procédés constitue proprement l’ordre dans l’infinie diversité des phénomènes et des faits. »

[*L’harmonie naturelle*]

II existe donc un ordre universel dont le monde humain fait partie, qui est à la fois effet et cause de ce qu’on appelle la vie, qui ne peut s’expliquer que par des lois « particulières et spéciales », qui sont inhérentes à la matière, qui font partie de cette matière sans en excepter les différentes manifestations « du sentiment, de la volonté et de l’esprit ». « Les lois de l’équilibre, de la combinaison et de l’action mutuelle des forces et du mouvement mécanique, les lois de la pesanteur, de la chaleur, de la vibration des corps, de la lumière, de l’électricité aussi bien que celles de la composition et de la décomposition chimique des corps sont absolument inhérentes à toutes les choses qui existent. »

On voit que Bakounine s’efforce de mettre de l’ordre dans l’immensité stellaire avec laquelle il communie. Ajoutons que dans tout ce qu’il expose ou exposera, il développe ou développera une philosophie matérialiste qui dépasse, ou dépassera par son ampleur et son universalité le matérialisme réduit aux changements de la production ou des modes de production.

« Pour prouver l’action directe et absolue des lois mécaniques et physiques, sur les facultés idéales de l’homme, écrit-il dans une note, je me contenterai de poser cette question : que deviendraient les plus sublimes combinaisons de l’intelligence si, au moment où l’homme les conçoit, on décomposait seulement l’air qu’il respire, ou si le mouvement de la terre s’arrêtait, ou si l’homme se voyait inopinément enveloppé par une température de soixante degrés au-dessus ou au-dessous de zéro ? »

Partout, et toujours, Bakounine perçoit des lois. La vie universelle est donc strictement conditionnée, et rien n’est plus contraire à sa pensée que le chaos absolu dont certains ont fait sa raison d’être. Notre planète est soumises aux mêmes lois, aux mêmes faits physiques, appartenant à l’immensité cosmique, soumise au même déterminisme créateur. Il décompose mentalement le mécanisme de l’univers et affirme qu’au sein même de cette grande catégorie de faits il y a encore des divisions et des sous-divisions nous montrant les mêmes lois se particularisant et se spécialisant toujours davantage, accompagnant, si l’on peut dire, « la spécialisation de plus en plus déterminée, et qui devient de plus en plus restreinte à mesure qu’elle se détermine davantage ».

Puis, poursuivant son effort d’explication, Bakounine reconnaît — il y a de cela un siècle — que « nous ne savons presque rien de notre ciel étoilé dont nous devons présumer la parfaite harmonie avec tout le reste de l’univers, car si cette harmonie n’existait pas, ou bien elle devrait s’établir, ou bien notre monde solaire périrait ».

C’est par cet effort d’explication et de synthèse où se conjuguent « l’abstraction et l’analyse scrupuleuse, attentive et patiente des détails » que nous pourrons nous élever à la conception réelle de notre monde. Bakounine écrit alors une page sublime que nous ne pouvons reproduire par manque de place, mais dans laquelle il proclame que la grandeur de l’homme réside précisément dans sa volonté de savoir et d’appréhender, par la science et par la pensée, les secrets de la vie et de l’Univers, « afin qu’il puisse comprendre sa propre nature, sa mission sur cette terre, sa patrie et son théâtre unique ». Si vous lui demandez après cela son intime pensée, son dernier mot sur l’unité réelle de l’Univers, il vous dira que c’est l’éternelle transformation, « un mouvement infiniment détaillé, diversifié, et à cause de cela même ordonné en lui-même, mais n’ayant néanmoins ni commencement, ni limite, ni fin. »

On comprendra qu’un homme qui, loin d’être un pandestructeur ainsi qu’on a dit stupidement de lui, et qui nous apparaît, au contraire, comme un panconstructeur, dont la pensée embrasse l’univers, qui en énonce les lois, les rapports, soumis à l’attraction universelle, et qui existe à cause de ces lois, un homme qui appréhende ainsi ce qui est en éternelle création, ne pouvait, en s’occupant de notre planète si naturellement ordonnée, raisonner comme un démolisseur apocalyptique et ne penser qu’à détruire l’ordre humain qui justement lui apparaissait comme un aspect de l’ordre universel. Il y aurait incompatibilité, impossibilité. La conception de l’ordre humain sur la Terre ne pouvait, logiquement, et conséquemment, qu’être celle de l’harmonie naturelle, émanant des lois inhérentes surgies de la vie humaine et n’ayant rien à voir avec l’ordre artificiel des législateurs, dont l’œuvre est en contradiction avec celle de la Nature.

[*Organiser la société*]

Aussi n’est-il pas surprenant de voir ce titan révolutionnaire donner aux réalisations constructives la première place. Il a été agitateur, il s’est battu sur les barricades, il a incité à la lutte contre l’ordre établi ? Oui, mais pour construire un autre ordre, un ordre supérieur, et toujours ses efforts de démolition ont été accompagnés, quand il n’ont pas été précédés, de programmes constructifs, toujours il a dit et répété que la destruction ne se justifiait que dans la mesure où elle avait pour but la construction d’un nouvel état social.

Parmi les grands révolutionnaires, Bakounine est celui qui s’est le plus efforcé de guider positivement les masses, et ses recommandations sont toujours valables. Max Nettlau, qui fut son historiographe, écrivait qu’il avait « la manie des programmes ». C’était un reproche ; d’autres lui font celui de n’avoir su ni voulu qu’anéantir... Tandis que la pensée de Bakounine appréhendait l’Univers, et en étudiait passionnément les lois, il plaçait la Terre et l’humanité dans l’univers, et il savait que celle-ci ne pouvait évoluer que par des réalisations concrètes. Karl Marx avait beau (ses disciples le continueront) se moquer des « recettes pour les marmites de la société future », le constructeur se battit jusqu’à la mort comme un lion pour améliorer la condition humaine.

Il pourrait sembler excessif de dire qu’il voulait établir sur la Terre un ordre de choses aussi harmonieux que les constellations qu’il voyait tourbillonner dans l’infini, que les corps célestes où la Nature lui apparaissait sous les aspects les plus agréables. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agissait pour lui. Dès son retour en Occident après son évasion de Sibérie et ses douze ans de captivité, dont huit passés dans les forteresses du tsarisme, enchaîné aux murs et réduit à l’état de mort vivant, dès son retour en Occident (en 1863), il se lance dans la lutte et, en même temps, élabore des projets d’avenir. C’est de l’année 1863, que date son Catéchisme révolutionnaire, qui est le document le plus complet de ce genre écrit pour exposer les principes d’une société nouvelle. Puis il part en Italie, car il est revenu malade. Il y établit des relations individuelles, il envoie en Espagne un de ses nouveaux amis, Fanelli, grâce à qui naîtra la section espagnole de la Première Internationale, et dans la péninsule ibérique le mouvement socialiste fédéraliste. Et il adhère, en Suisse, à la Ligue de la paix et de la liberté. En 1868, au congrès de Berne, il résumera sa pensée. Pour lui, le grand but est le suivant :

« Organiser la société de sorte que tout individu, homme ou femme venant à la vie, trouve des moyens à peu près égaux pour le développement de ses facultés et pour leur utilisation par son travail ; organiser une société qui, rendant à tout individu, quel qu’il soit, l’exploitation du travail d’autrui impossible, ne laisse chacun participer à la jouissance des richesses sociales, qui ne sont jamais produites que par le travail collectif, qu’autant qu’il aura directement contribué à les produire par le sien. »

En quelques lignes, c’est tout un programme. La même année, il dira au congrès de Bâle :

« Qui veut avec nous l’établissement de la liberté, de la justice et de la paix, qui veut le triomphe de l’humanité, qui veut l’émancipation radicale et complète (économique et politique) des masses populaires, doit vouloir, comme nous, la dissolution de tous les Etats dans la fédération universelle des associations productrices et libres de tous les pays. »

L’année suivante, dans sa seconde conférence aux ouvriers de Saint-Imier, en Suisse, il déclarait que la Révolution sociale « peut se résumer en peu de mots. Elle veut donner, et nous voulons que tout individu qui naît sur cette Terre puisse devenir un homme dans le sens de ce mot ; qu’il n’ait pas seulement le droit, mais tous les moyens nécessaires pour développer toutes ses facultés et être libre, heureux, dans l’égalité et la fraternité. Voilà ce que nous voulons tous, et nous sommes prêts à mourir pour atteindre ce but. »

Au congrès de Genève qui eut lieu à la même époque, Bakounine présentait une « proposition motivée » que l’on retrouve dans son livre Fédéralisme, socialisme et antithéologisme. Il ne se cantonne pas dans les frontières nationales de chaque pays, et le premier paragraphe de cette proposition élargit d’emblée les aspirations de la Ligue de la paix et de la liberté à laquelle adhèrent des démocrates sincères, comme le savant allemand Louis Büchner, le grand orateur espagnol Emilie Castelar, Victor Hugo et d’autres illustres personnalités européennes. Bakounine y apparaît comme le constructeur qu’il fut toujours, dont la hardiesse de pensée en fait une figure de proue.

« Pour faire triompher la liberté, la justice et la paix dans les rapports internationaux de l’Europe, pour rendre impossible la guerre entre les différents peuples qui composent la famille européenne, il n’est qu’un seul moyen : c’est de constituer les Etats-Unis de l’Europe. »

II sera mis en minorité, les illustres membres du congrès dont il a été question ne le suivant pas dans sa marche vers l’avant. Mais il est assez cocasse de voir que des propositions qui aujourd’hui encore ne sont qu’à l’état de vagues aspirations aient été faites il y a cent-huit ans par un homme en qui l’on voyait l’incarnation du démon.

L’article 5 de la même résolution proclamait :

« Que tous les adhérents de la Ligue devront par conséquent tendre tous leurs efforts à reconstituer leur patrie respective, afin d’y remplacer l’ancienne organisation fondée de haut en bas sur la violence et sur le principe d’autorité, par une organisation nouvelle n’ayant d’autre base que les intérêts, les besoins et les attractions naturelles des populations, ni d’autre principe que la fédération libre des individus dans les communes, des communes dans les provinces, des provinces dans les nations, enfin de celles-ci dans les Etats-Unis de l’Europe, et plus tard dans le monde entier. »

[*Une solidarité toute-puissante*]

Bakounine avance toujours. Il est question maintenant de fédération à l’échelle mondiale, et il ne perd pas l’occasion de faire profession de foi fédéraliste. Ce fédéralisme, que d’aucun interprètent comme une espèce de séparatisme, doit au contraire, pour lui, être un facteur d’union et d’interpénétration sociale. Aussi, dans les statuts de la Famille internationale, première organisation internationale qu’il construisit, demande-t-on à tout nouvel adhérent l’acceptation du principe suivant : « II faut qu’il existe entre les nations une solidarité toute-puissante et cette solidarité, transformant peu à peu le sentiment étroit, et le plus souvent injuste du patriotisme en un amour plus large, plus généreux et plus rationnel de l’humanité, créera à la fin la fédération universelle et mondiale de toutes les nations. »

II s’agit donc bien de transformer la société, de reconstruire celle-ci sur des bases nouvelles, pour rendre l’humanité plus heureuse et plus digne.

Bakounine est toujours tendu vers le même idéal pour la réalisation duquel il s’efforce de mobiliser les volontés. Nous le voyons encore dans sa Circulaire à mes amis d’Italie, envoyée, si nous ne nous trompons pas, en 1871. Il résume en quelques points le programme qu’il a imaginé pour ce pays. Le paragraphe essentiel nous le montre toujours martelant sur l’enclume des cervelles humaines, les même idées, les mêmes revendications, les mêmes orientations :

« Restitution complète aux travailleurs des capitaux, des fabriques, de tous les instruments de travail, et des matières premières aux associations. La terre à ceux qui la cultivent de leurs bras.

Pour tous, indistinctement, tous les moyens de développement, d’éducation et d’instruction et possibilité égale de vivre en travaillant.

Organisation de la société par la fédération, de bas en haut, des associations ouvrières, tant industrielles qu’agricoles, tant scientifiques qu’artistiques et littéraires, dans la commune d’abord, dans la fédération des communes dans les régions, des régions dans les nations, et des nations dans l’Internationale fraternelle. »

C’est un programme identique, toujours constructif et, ce qui est très important, n’oubliant jamais la diffusion de l’instruction, de l’éducation, de la culture, de l’élévation des individus, que l’année précédente il préconisait, toujours fidèle à lui-même, toujours s’efforçant de ne pas limiter l’action à des revendications, matérielles ou strictement économiques, pour importante que soit la question du pain. Voici donc le paragraphe II rédigé pour la Russie en l’année 1870 :

« Négation de l’étatisme sous toutes ses formes, du droit juridique, du droit de propriété, du droit familial — le tout remplacé par une institution internationale fonctionnant de bas en haut, par la libre fédération des artels, des communes, des districts, des provinces, des pays organisés économiquement sur la base du travail et de la propriété collective. Le droit humain généralisé de chacun à la vie et son développement complet remplace le droit juridique. »

C’est vers cette époque que Bakounine, qui s’était retiré de la Ligue de la paix et de la liberté, et avait adhéré à l’Internationale, fonde, avec une vingtaine de membres, l’Alliance de la démocratie socialiste. Belle occasion pour écrire un programme ! Et ce programme ne se limite pas à poser vaguement les questions d’émancipation économique, comme faisaient les statuts de l’Internationale : c’est tout le problème humain auquel le problème économique est lié invinciblement, c’est le problème économique lui-même qui est posé. On le voit par le contenu des différents articles, qui met en cause non une forme d’oppression, mais toutes les formes d’oppression qui s’expliquent et se soutiennent les unes les autres.

« l) L’Alliance se déclare athée ; elle veut l’abolition des cultes, la substitution de la science à la foi et de la justice humaine à la justice divine ;

2) Elle veut avant tout l’égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus des deux sexes, en commençant par l’abolition du droit d’héritage, afin qu’à l’avenir la jouissance soit égale à la production de chacun, et que, conformément à la décision prise par le dernier congrès des ouvriers de Bruxelles, la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la société toute entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c’est-à-dire par les associations agricoles et industrielles ;

3) Elle veut, pour tous les enfants des deux sexes, dès leur naissance à la vie l’égalité des moyens de développement, c’est-à-dire d’entretien, d’éducation et d’instruction à tous les degrés de la science, de l’industrie et des arts, convaincue que cette égalité d’abord seulement économique et sociale, aura pour résultat d’amener de plus en plus une plus grande égalité naturelle des individus en faisant disparaître les inégalités factices, produits historiques d’une organisation sociale aussi fausse qu’inique ;

Ennemie de tout despotisme, ne reconnaissant d’autre forme politique que la forme républicaine [1], et rejetant absolument toute alliance réactionnaire, elle repousse aussi toute action politique qui n’aurait pas pour but immédiat et direct le triomphe de la cause des travailleurs’ contre le capital ;

4) Elle reconnaît que tous les Etats politiques et autoritaires actuellement existants, se réduisant de plus en plus aux simples fonctions administratives des services publics dans leurs pays respectifs devront disparaître dans l’union universelle des libres associations tant agricoles qu’industrielles ;

6) La question sociale ne pouvant trouver sa solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internationale des travailleurs de tous les pays, l’Alliance repousse toute politique fondée sur le soi-disant patriotisme et la rivalité des nations ;

7) Elle veut l’association universelle de toutes les associations locales par la liberté. »

Rien de nouveau, essentiellement, dans ces buts et moyens inlassablement répétés. Mais nous éprouvons le besoin de commenter une chose qui nous semble très importante. Le dernier mot de ce paragraphe est celui de liberté. La liberté qui doit présider à l’Association universelle de toutes associations locales est un des grands buts poursuivis, une des conditions, de l’émancipation des travailleurs et des peuples. Or, nous venons de relire attentivement les statuts provisoires, les statuts définitifs de la Première Internationale sur laquelle les habiles manœuvriers du Conseil général ont mis la main, et nous lisons les mots d’émancipation économique, qui serait la clef de toutes les conquêtes des travailleurs, les mots d’ » affranchissement de la classe ouvrière », de « mouvement de classe », de « lien fraternel de solidarité », de « coopération ». Mais nous n’y trouvons pas une seule fois le mot de liberté. Or, il est évident que l’on n’atteindra jamais celle-ci si on ne la fait pas figurer expressément dans les buts qui commandent l’action, si elle n’est pas la condition de l’émancipation économique. La liberté et l’importance de sa conquête n’ont pas figuré dans ce document de base de la Première Internationale simplement parce qu’on n’y a pas pensé, parce qu’on n’en a pas compris l’importance, parce qu’on n’a pas perçu que par cet oubli, on courait le risque de passer d’une forme d’injustice économique à une autre forme, de l’exploitation du capitalisme privé à celle des institutions officielles.

Nous pouvons constater une évolution dans la pensée de Bakounine, évolution qui revêt une très grande importance. Au début de l’élaboration de sa pensée constructive, les moyens de réalisation étaient invariablement le fédéralisme municipal, régional, national et international. Et dans la première phase, Bakounine y ajoutait les associations libres, dans lesquelles les individus seraient libres ; tout cela, du haut en bas de l’échelle, avec le droit d’adhérer et de se préparer librement tant pour les individus que pour les collectivités restreintes ou nombreuses. Je crois que cette vision des choses, où le communalisme prédomine, remonte à la période précédant 1848 et aux douze ans de captivité pendant laquelle, déjà révolutionnaire, il avait, se ralliant aux théories de l’historien polonais Leiewel, préconisé une organisation communaliste du monde slave, car il croyait à la plus grande facilité d’une transformation sociale en donnant aux affinités raciales une place de premier ordre, comme d’autres révolutionnaires l’ont cru, par la suite, pour les nations et les populations latines.

[*Remplacer l’Etat*]

Mais ce fédéralisme communaliste est mis en question par l’évolution. Toujours aux aguets des possibilités qu’offre l’histoire, Bakounine a déjà vu dans le coopératisme, apparu en Angleterre sur l’initiative de Robert Owen et des pionniers de Rochdale qui en ont fixé les principes, un agent de transformation sociale qui pourrait s’étendre dans la société. Et puis voici que l’Internationale fait surgir une nouvelle forme d’association et de réalisation : les unions de métiers qu’on appellera par la suite les syndicats.

Immédiatement la pensée de Bakounine entre en activité. Toujours tendu vers les réalisations intégrales, il voit dans cette nouvelle forme d’organisation des possibilités nouvelles : d’abord une nouvelle forme d’organisation du prolétariat, puis un instrument de lutte de classe à laquelle il s’est rallié sous l’influence non de Marx, mais de Proudhon dont le livre-manifeste Qu’est-ce que la propriété ?, qui remonte à 1840, proclame le combat du monde ouvrier contre la bourgeoisie, et dénonce puissamment l’exploitation de l’homme par l’homme. Herzen, dans ses Mémoires, souligne cette faculté qu’a son ami, de s’emparer des traits caractéristiques des milieux où il pénètre et d’en pousser les conséquences jusqu’aux extrêmes limites. Et c’est bien ainsi. En septembre 1868, Bakounine écrit à son ami, le savant Gustave Vogt, président de la Ligue de la paix et de la liberté, une lettre dans laquelle il expose ce que doit être à son avis l’attitude des intellectuels issus du monde privilégié devant les problèmes posés par les luttes sociales et la prise de conscience du monde ouvrier qui s’éveille :

« Nous pouvons et nous devons rendre un grand service à la cause de la démocratie socialiste et à la Ligue internationale des ouvriers elle-même, en posant, en préparant et en éclairant la voie politique qu’il faut suivre pour arriver à la complète solution de la question sociale elle-même... Par conséquent, l’appropriation de la terre et de tous les instruments de travail par la fédération universelle des associations de travail, fédération dans laquelle devront se noyer tous les Etats actuels et toutes les institutions politiques fondées sur la propriété individuelle et héréditaire des capitaux et de la terre. » « II faut, disait-il un peu plus loin, constituer une organisation internationale sérieuse des associations ouvrières de tous les pays capables de remplacer ce monde politique des Etats et de la bourgeoisie qui s’en va. »

Remarquons, en passant, qu’il ne s’agit plus simplement de détruire les Etats, ou l’Etat, mais de le remplacer, Bakounine déclarait que l’Etat avait été « un mal nécessaire ». II ne suffisait donc pas, pour lui, de raser et d’anéantir. Il fallait détruire pour reconstruire, et non pas simplement pour détruire. A l’anarchie (c’est ainsi qu’il désignait la première phase, la phase destructrice de la révolution), devait succéder la société socialiste et fédéraliste, quelle qu’en fût la forme, selon les pays, les traditions, les possibilités.

La nouvelle forme de lutte (qui remonte du reste au Moyen Âge), mais qui est maintenant réintroduite, est donc la grève, qui apparaît dans différentes nations. Bakounine l’observe, en tire immédiatement les conséquences. Et il écrit dans Fragment formant une suite de l’Empire knouto-germanique :

« Et la grève c’est le commencement de la guerre sociale du prolétariat contre la bourgeoisie, encore dans les limites de la légalité. Les grèves sont une voie précieuse sous ce double rapport que, d’abord elles électrisent les masses, retrempent leur énergie morale et réveillent en leur sein le sentiment de l’antagonisme profond qui existe entre leurs intérêts et ceux de la bourgeoisie en leur montrant toujours davantage l’abîme qui les sépare désormais irrévocablement de cette classe ; et ensuite elles contribuent immensément à provoquer et à constituer entre les travailleurs de tous les métiers, de toutes les localités et de tous les pays la conscience et le fait même de la solidarité : double action, l’une négative et l’autre positive, qui tend à constituer le monde nouveau du prolétariat en l’opposant d’une manière quasi absolue au monde bourgeois. »

Bakounine donnera une place de plus en plus grande à cette forme de lutte, et surtout il s’efforcera d’influencer ce monde en formation ; il en élargira les bases, en précisera les buts, apportera ce qui constitue la matière d’une doctrine, et sera toujours parce qu’il recommandera expressément la préparation constructive de l’avenir, le véritable fondateur du syndicalisme révolutionnaire français. Nous verrons bientôt les vues qu’il exposait à ce sujet. Mais dès avril 1869, il écrivait dans le journal de l’Internationale L’Egalité qu’il fera paraître avec ses amis : « Le jour où la grande majorité des travailleurs de l’Amérique et de l’Europe sera entrée et se sera bien organisée dans son sein, il n’y aura plus besoin de révolution, sans violence la justice se fera. » Disons en passant que cette hypothèse, qu’il a émise plusieurs fois, répondait certainement aux sentiments de son cœur.

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[*Le règne de la liberté*]

Nous avons dit qu’il est le véritable créateur du syndicalisme révolutionnaire. Une brochure comme La Politique de l’Internationale montre que tout ce qui a été créé par la suite remonte toujours à ce que Bakounine avait préconisé. Par exemple ce qui était demandé et ce qui ne l’était pas, à tout nouveau postulant, ou l’enchaînement des faits qui dressent l’ouvrier contre le patron — le prolétariat contre le capitalisme — puis contre l’Etat, défenseur du patron, et contre l’Eglise, qui les défendait tous deux. Et comment la pratique de la lutte pousse ou poussera les travailleurs à s’organiser internationalement, à créer les fédérations de métiers internationales. Alors « se constitue l’organisation non locale, ni même seulement nationale, mais réellement internationale du même corps de métier ».

« Une fois entré dans la section, martèle encore Bakounine, l’ouvrier néophyte y apprend beaucoup de choses. On lui explique que la même solidarité qui existe entre tous les membres de la même section est également établie entre tous les corps de métier de la même localité, que l’organisation de cette solidarité plus large et embrassant indifféremment les ouvriers de tous les métiers est devenue nécessaire parce que les patrons de tous les métiers s’entendent entre eux pour réduire à des conditions de plus en plus misérables tous les hommes forcés de gagner leur vie par leur travail. On lui explique ensuite que cette double solidarité des ouvriers du même métier d’abord, puis des ouvriers de tous les métiers, ou bien de tous les corps de métiers organisés en sections différentes, ne se limitent pas à la localité, mais s’étend plus loin, au-delà de toutes les frontières, englobant tout le monde des travailleurs, et le prolétariat de tous les pays, puissamment organisé pour la défense, contre les bourgeois. »

Mais en même temps qu’il énonçait par quels moyens les travailleurs peuvent s’unir et triompher de leurs exploiteurs, Bakounine précisait leur grande tâche historique qui débordait la justice économique ; voici, par exemple, un fragment de la première lettre qu’il envoyait « aux compagnons de l’Association internationale des travailleurs » de Locle et de la Chaux-de-Fonds, ou plus exactement à leur journal Le Progrès, qui paraissait dans cette petite ville :

« Je considère cette Association comme la plus grande et la plus salutaire institution de notre siècle, appelée à constituer bientôt la plus grande puissance de l’Europe et à régénérer l’ordre social en substituant à l’antique injustice le règne de la liberté qui, n’excluant personne de ses droits, deviendra réelle et bienfaisante pour tout le monde parce qu’elle sera fondée sur l’égalité et sur la solidarité réelle de tous : dans le travail et dans la répartition des fruits du travail, dans l’éducation, dans l’instruction, dans tout ce qui s’appelle le développement corporel, intellectuel et moral, individuel, politique et social de l’homme aussi bien que de toutes ces nobles et humaines jouissances de la vie qui n’ont été jusqu’ici réservées qu’aux classes privilégiées. »

On voit que pour Bakounine de nouveaux droits impliquent de nouveaux devoirs. Pas seulement des devoirs habituels, de la vie routinière, mais des devoirs moraux nouveaux, de perfectionnement individuel, de responsabilité envers la société, de caractère éthique, social et politique au sens élevé du mot. Les rapports entre non seulement les associations, mais entre les régions, la réciprocité dans les échanges, l’entraide dans les difficultés spéciales, etc., tout cela est ou sera du domaine de chacun. Et c’est, ce doit être une des tâches du monde nouveau qu’en faire un élément actif, une cellule consciente de la société socialiste. Bakounine, en leur attribuant pédagogiquement des qualités qui n’ont encore pu se développer, continue de montrer le chemin :

« Les travailleurs tendent donc nécessairement à une transformation radicale de la société, qui doit avoir pour résultat l’abolition des classes au point de vue économique aussi bien qu’au point de vue politique, et à une organisation dans laquelle tous les hommes naîtront, se développeront, s’instruiront, travailleront et jouiront des biens de la vie dans des conditions égales pour tous. Tel est le vœu de justice, tel est aussi le but final de l’Association internationale des travailleurs. »

Répétons-nous, car l’expérience prouve qu’il faut le faire, inlassablement. Bakounine écrit ici une page dont les bergers syndicaux auraient dû tenir compte dans leur action, que les démagogues ont ignorée pour le plus grand malheur de ceux qu’ils influencent ou qu’ils guident. Après avoir affirmé une fois de plus que les travailleurs ne doivent pas faire de la politique (naturellement au sens traditionnel du mot), il comprend que sa pensée peut être mal interprétée et précise, lumineusement, les grands problèmes qui se présentent aux travailleurs qui veulent être non seulement des syndiqués, mais des hommes :

« Mais alors, il serait donc interdit de s’occuper de questions politiques et philosophiques dans l’Internationale ? Faisant abstraction de tout le développement qui se fait dans le monde, de la pensée aussi bien dans les événements qui accompagnent ou qui suivent la lutte politique, tant intérieure qu’extérieure, des Etats, l’Internationale ne s’occuperait plus que de la question économique ? Elle ferait de la statistique comparée, étudierait les lois de la production et de la distribution des richesses, s’occuperait exclusivement du règlement des salaires, formerait des caisses de résistance, organiserait des grèves locales nationales et internationales, constituerait localement, nationalement et internationalement, les corps de métier, et formerait des sociétés coopératives de crédit mutuel, de consommation et de production dans les localités où de pareilles créations seraient possibles [2] ? Une telle abstraction, hâtons-nous de le dire, est absolument impossible. Cette préoccupation exclusive des intérêts économiques, ce serait pour le prolétariat la mort. Sans doute la défense et l’organisation de ces intérêts — question de vie ou de mort pour lui — doivent constituer la base de toute son action actuelle. Mais il lui est impossible de s’arrêter là sans renoncer à l’humanité, et sans se priver même de la force intellectuelle et morale nécessaire à la conquête de ses droits économiques. Sans doute, dans l’état misérable où il se voit réduit maintenant, la première question qui se pose à lui est celle de son pain quotidien, du pain de la famille, mais plus que toutes les classes privilégiées aujourd’hui, il est un être humain dans toute la plénitude de ce mot, et comme tel il a soif de dignité, de justice, d’égalité, de liberté, d’humanité et de science et il entend bien conquérir tout cela en même temps que la pleine jouissance du produit intégral de son propre travail. Donc si les questions politiques et philosophiques n’avaient pas été posées dans l’Internationale, c’est le prolétariat qui infailliblement les poserait. »

On voit que Bakounine était loin du démagogue que l’on a voulu voir en lui, et que l’on s’obstine à voir. Maintenant encore, il est utile de relire ses écrits, y compris la lettre de démission qu’il envoya à la Fédération jurassienne lorsque, épuisé, il crut devoir se retirer de la lutte. Et dans cette lettre il faisait à ses camarades (parmi lesquels se trouvaient de très belles personnalités comme Elisée Reclus, Benoît Malon, Malatesta, etc.) les recommandations suivantes :

« l ) Tenez ferme à votre principe de la grande et large liberté populaire sans laquelle l’égalité et la solidarité ellesmêmes ne seraient que des mensonges.

2) Organisez toujours davantage la solidarité internationale, pratique, militante des travailleurs de tous les métiers et de tous les pays, et rappelez-vous qu’infiniment faibles comme individus. comme localité et comme pays isolé, vous trouverez une force irrésistible dans cette universelle solidarité. »

Ces lignes prouvent combien on fausse la pensée de Bakounine quand — comme ont fait tant de commentateurs — on nous présente un homme cherchant ses partisans parmi les couches populaires les plus arriérées. Il a, dans des circonstances où la lutte l’imposait, poussé à l’action des éléments populaires qui ne réunissaient pas les conditions que lui-même demandait au point de vue culturel. Il a pu aussi ironiser sur le mépris de ce que la fine fleur de la société appelait la « canaille populaire », et l’on a feint souvent de prendre ces paroles ironiques comme l’expression de sa préférence. Toute lecture sérieuse et honnête dément ces interprétations.

[/Gaston Leval/]


Notes

(l) On comprendra que le républicanisme des alliancistes impliquait des institutions libres, qui n’avaient rien à voir avec nos républiques bourgeoises !

(2) Observons, du reste, que toutes ces activités qui semblaient insuffisantes à Bakounine n’ont pas même été réalisées comme programme d’action. Il s’était avancé sur elles. Le retard ou la dégénérescence n’en apparaissent que plus nettement.

[|Les étapes d’un combat|]

1814 — 8(20) mai : naissance, à Priamoukhino, de Michel Alexandrovitch Bakounine.

1828-1840 — Etudes à l’Ecole d’artillerie de Saint-Pétersbourg ; puis affectation, par mesure disciplinaire, dans un régiment en Lithuanie ; Bakounine commence à s’intéresser à la philosophie.

1837-1840 — Enseigne les mathématiques à Moscou et entreprend des études de philosophie.

1840 — Bakounine quitte la Russie pour Berlin, où il entre en contact avec la gauche hégélienne.

1842-1843 — II abandonne la philosophie pour la politique, publie « Die Reaktion in Deutschland » (sous le pseudonyme de Jules Elysard) ; quitte Berlin pour Dresde, puis émigre en Suisse, où il fait la connaissance du groupe communiste de Weitling (articles dans le Schweizerische Republikaner).

1844-1847 — Condamné à l’exil par contumace ; bref séjour à Bruxelles (rencontre avec l’historien polonais Lelewel), puis à Paris, où Bakounine fréquente Proudhon, Marx et les principaux socialistes français ; articles dans Deutsche Französische Jahrbücher, Vorwärts, La Réforme, Le Constitutionnel ; 27 novembre 1847 : premier « Discours aux Polonais » ; il est expulsé de Paris et se réfugie à Bruxelles.

1848-1849 — Bakounine participa à la Révolution de février à Paris, puis gagne l’Allemagne, pensant, de là, pouvoir agir sur la Pologne et la Russie ; participe au congrès slave de Prague ; publie son Appel aux Slaves ; première rupture avec Marx et Engels.

1849-1857 — 10 mai : arrêté en Saxe, condamné à mort, Bakounine est livré à l’Autriche puis à la Russie (en 1851) ; il est enfermé six ans à la forteresse Pierre-et-Paul où il rédige sa Confession (juillet-août 1851).

1857-1861 — Bakounine est exilé en Sibérie ; il y épouse (en 1857) Antonia Kwiatowski.

1861-1862 — Bakounine s’évade et rejoint l’Europe par le Japon et les Etats-Unis ; séjours à Londres et à Paris.

1863 — Insurrection polonaise ; séjour à Stockholm ; échec de l’expédition en Lithuanie ; articles sur les problèmes slaves, notamment dans le Kolokol.

1864-1867 — Fixé en Italie, Bakounine rédige le programme de la Fraternité internationale et le Catéchisme révolutionnaire, et commence une longue polémique avec Mazzini ; articles dans Popolo d’Italia, Libertà e Giustizia.

1867-1868 — Gagne la Suisse, où il milite dans la Ligue de la paix et de la liberté ; publie Fédéralisme, socialisme et antithéologisme ; fonde l’Alliance internationale de la démocratie socialiste et adhère en juin 1868, après sa rupture avec la Ligue, à l’Association internationale des travailleurs ; rédige Programme et statuts de l’Alliance internationale.

1868-1869 — Activités dans l’A.I.T. ; nombreux articles dans L’Egalité et Le Progrès ; commence (en 1869) à polémiquer avec Marx à qui il reproche ses conceptions socialistes étatiques.

1870-1871 — Les Ours de Berne et l’ours de Saint-Pétersbourg, Lettres à un Français sur la crise actuelle, L’Empire knouto germanique, Dieu et l’Etat, Réponse d’un International à Mazzini, La Théologie politique de Mazzini, et nombreux articles ou lettres ; « affaire Netchaev » ; Bakounine participe à la Commune de Lyon.

1872 — Bakounine est exclu de l’A.I.T. (au congrès de La Haye) ; rédige Aux compagnons de la Fédération des sections du Jura ; publie la Lettre à la rédaction de « La Liberté ».

1873 — Publication, en russe, d’Etatisme et anarchie ; Bakounine démissionne de la Fédération jurassienne et se retire sur les bords du Lac Majeur, puis à Lugano.

1874 — Bakounine prend part au soulèvement de Bologne.

1876 — 1er juillet : Michel Bakounine meurt à Berne, d’une crise d’urémie, à l’âge de soixante-deux ans.


[1On comprendra que le républicanisme des alliancistes impliquait des institutions libres, qui n’avaient rien à voir avec nos républiques bourgeoises !

[2Observons, du reste, que toutes ces activités qui semblaient insuffisantes à Bakounine n’ont pas même été réalisées comme programme d’action. Il s’était avancé sur elles. Le retard ou la dégénérescence n’en apparaissent que plus nettement.