Abolition du travail !

Réflexions laborieuses sur le travail
mardi 2 juin 2009
par  René Berthier
popularité : 14%

Publié dans Réflexions et propositions sur le travail
Éditions du Monde libertaire
1995

Abolition du travail !

(Réflexions laborieuses sur le travail)

Travail : du latin tripalium,

instrument de torture à trois pieds.

Avertissement : les idées proposées dans ce texte ne prétendent pas fournir un point de vue définitif sur une position libertaire par rapport au travail. Il s’agit tout au plus de proposer quelques axes de réflexion en vue d’un débat

La définition qu’on donne du travail est essentielle dans l’analyse que l’on fait des classes sociales et, en conséquence, dans les conclusions politiques qu’on peut en tirer. L’une des questions que l’on sera amené à se poser est : peut-on encore envisager les choses du point de vue des premiers théoriciens du socialisme, au siècle dernier ; peut-on notamment se limiter à ne voir dans la société actuelle que la triade bourgeoisie ? classe moyenne ? prolétariat ; et ces catégories sont-elles encore adéquates ?

A la base des théories socialistes se trouve l’idée qu’une classe sociale, le prolétariat, produit des richesses qui sont appropriées par une autre classe détentrice du capital, la bourgeoisie, en échange d’un salaire, qui est le prix de la force de travail, lequel suffit simplement à entretenir la capacité productive des ouvriers.

La classe ouvrière disparaît-elle ? Les mutations subies par l’économie mondiale depuis les premières théories socialistes ont modifié l’optique à partir de laquelle il faut aborder la question de l’« émancipation des travailleurs », parce qu’à l’origine le sujet de l’histoire était la classe ouvrière, classe révolutionnaire dont l’émancipation devait émanciper l’humanité tout entière. Ces présupposés étaient fondés sur la distinction entre travail productif, effectué par la classe ouvrière, et travail improductif, effectué par les autres salariés travaillant en amont (conception) ou en aval de la production proprement dite (transports, commercialisation...) Seul le travail « productif » était censé produire de la valeur. Cette optique impliquait la prise du pouvoir par la classe ouvrière et son instauration en tant que classe dominante, temporairement, bien sûr. Le projet de promotion de la classe ouvrière en classe dominante cachait en fait celui de promotion, en classe dominante, de la couche de l’appareil politique dominant la classe ouvrière, ce que Bakounine avait parfaitement perçu, puisqu’il avait averti du risque d’une telle éventualité, en disant que dans ces conditions la classe ouvrière ne serait pas la « dernière classe de l’histoire » et que sa prise du pouvoir porterait au pouvoir la « quatrième classe gouvernementale », la bureaucratie (quatrième, après le clergé, l’aristocratie et la bourgeoisie).

Au centre de la définition traditionnelle des classes sociales se trouve le mode de travail et la place dans le processus de production. Il faudra donc déterminer une position par rapport à la « disparition » progressive de la classe ouvrière et l’expansion corrélative de couches sociales non directement productives.

Le « travail productif » est une forme spécifique du travail imprimée par le capital. Dans son évolution historique, le capitalisme a progressivement conquis l’espace de la planète, laminé, absorbé tout travail qui n’est pas productif (c’est-à-dire productif de profit) ; il tend à détruire toute forme de travail qui ne se soumet pas à ses lois, notamment dans les sociétés traditionnelles. Le remplacement, souvent par la force la plus brutale, de l’agriculture vivrière en Afrique par une agriculture marchande, répondant aux besoins des métropoles industrielles et soumise au marché mondial, est un exemple parmi d’autres de ce processus.

Le capital transforme le mode de travail, et tout travail qui lui est soumis devient productif (de profit). Le travail productif est donc un travail qui produit des marchandises, qui produit de la plus-value, et qui reproduit le rapport de production capitaliste, c’est-à-dire qui accroît le capital. C’est un phénomène en expansion.

Mais déjà, on peut souligner une ambiguïté de la notion de travail productif. Ce serait un travail qui produit une marchandise dont la vente permet de réaliser un profit. Même si c’est une marchandise destinée à détruire, comme une bombe, ou un objet n’ayant aucune utilité, comme un gadget. La notion de travail productif ne préjuge par conséquent en rien de l’utilité sociale de l’objet produit, du moment qu’un profit est réalisé. C’est en cela qu’il est une catégorie propre au système capitaliste.

2 [*Les classes « non productives »*] 2

Evoquer l’existence d’une classe productive appelle à s’interroger sur les classes non productives.

1. – Il y a d’abord les classes qui ne sont pas intégrées au mode de production capitaliste, celles qui sont dans la sphère de la petite production marchande : artisans, petits paysans. Ces couches sociales sont intégrées de force dans le mode de production capitaliste. La propriété foncière devient une marchandise comme une autre, soumise aux impératifs de rentabilité, et sujette au même phénomène de concentration que subit le capital industriel ou financier. Les artisans suivent la même évolution, avec cette différence que la petite entreprise artisanale peut constituer un élément de régulation pour l’industrie en prenant en charge l’entretien, la maintenance, la sous-traitance en période de surcharge : l’expansion du capitalisme n’est donc pas contradictoire avec l’entreprise artisanale ou la petite entreprise, au contraire, mais celles-ci se trouvent intégrées, bien que marginalement, dans le processus de production et dépendantes de lui.

2. – Celles qui sont dans la sphère de la circulation et de la distribution, qui préexistaient au mode de production capitaliste et qui ont été incluses par lui, remodelées. On peut considérer que le concept de classe ouvrière ne s’applique pas, techniquement parlant, aux employés qui ne produisent rien. A cette dernière objection, on peut répondre que la production est un processus global, intégré, et que le transport, la gestion, la commercialisation et autres opérations complexes, non directement productives, sont des étapes sans lesquelles la production reste un acte parfaitement inutile, dans la mesure où la réalisation du profit, qui est le but recherché, serait impossible. A quoi sert de fabriquer une télévision si on ne peut pas la mettre en vente ? On peut donc dire que la production est l’ensemble du processus qui permet la fabrication d’un produit (ou qui permet de rendre ce produit vendable), et qui concourt à rendre possible la réalisation du profit. Cela est ainsi valable également pour les services. Le fait que certains salariés récusent leur appartenance à la classe ouvrière relève donc plus de l’idéologie que de la réalité des faits. Cela dit, si on peut trouver un autre mot, plus « gratifiant », tant mieux.

3. – Ceux que l’évolution du capitalisme (automation, accroissement de la productivité) excluent du travail : les chômeurs, ceux qu’on appelle d’une façon générale les exclus. La phase d’exclusion a pris, depuis quelques années, une importance grandissante. On parle d’ailleurs beaucoup d’exclusion par rapport à la société, beaucoup moins d’exclusion par rapport à la classe ouvrière. L’exclusion des chômeurs, RMIstes et sans domicile fixe de la classe ouvrière est aussi grave, sinon plus, que leur exclusion de la société. Les syndicats se plaignent de la baisse de l’électorat salarié dans les entreprises, voire de la baisse des cotisations. Des permanents syndicaux sont licenciés. C’est la crise. Mais les organisations syndicales dans l’ensemble se désintéressent des mouvements d’exclus, alors qu’un nombre croissant de personnes se rendent compte aujourd’hui que de telles situations n’arrivent plus seulement aux autres, qu’il suffit de peu de chose pour que quiconque soit entraîné dans la spirale de l’exclusion. Lorsqu’il y aura, sur les trottoirs, parmi les spectateurs passifs (exclus...) des manifestations, plus de chômeurs, SDF, RMIstes, que de salariés manifestant dans les rues, les organisations syndicales pourront commencer à se demander si elles n’ont pas raté quelque chose.

On peut dire d’ailleurs que l’exclusion effective est préparée, cautionnée par la législation du travail qui a créé, sans le dire ouvertement, un statut de pré-exclusion, en permettant la multiplication des statuts précaires – intérimaires, vacataires, auxiliaires, etc., – et l’application généralisée des contrats à durée déterminée. Il y a trente ans, lorsqu’on était embauché dans une entreprise, on savait qu’il fallait des circonstances exceptionnelles pour perdre son emploi. On entrait dans l’entreprise sans avoir à l’idée que notre présence y serait limitée dans le temps. L’embauche y était a priori définitive, à moins qu’on décide de la quitter. Aujourd’hui, l’embauche est presque systématiquement à durée déterminée, trois mois, par exemple. Cette situation crée, inconsciemment chez le salarié, un état d’esprit d’instabilité qui est littéralement une préparation à sa future situation d’exclu. On ne peut, dans de telles conditions, faire aucun projet à long terme. Une telle situation constitue également la meilleure condition pour que les salariés de l’entreprise ne s’organisent pas.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, en même temps que se développe ce sentiment d’insécurité dans l’entreprise, qui n’est que le prélude au chômage et à l’exclusion, on lance des campagnes médiatiques et quelque peu démagogiques pour « réconcilier les Français avec les entreprises ». Alors que les licenciements étaient autrefois considérés par les chefs d’entreprise eux-mêmes comme le signe d’un échec, aujourd’hui les suppressions d’emploi indiquent la bonne santé de l’entreprise, la saine gestion de la direction qui inscrit au bilan de la société des « restructurations » qui seront présentées aux actionnaires comme le gage de futurs profits accrus. On licenciera d’ailleurs indistinctement en périodes de pertes de bénéfices, pour « assainir » la situation, ou en période faste, pour « rentabiliser ».

4. – Ceux qui effectuent un travail idéologique lié à la reproduction, à la protection, ou au service du mode de production capitaliste : enseignants, médecins, juristes, voire policiers et artistes L’enseignement a joué un rôle déterminant dans le développement de l’idée républicaine, d’unité de la nation, dans l’abolition des langues régionales, dans l’abolition de comportements antagoniques avec le mode de production capitaliste et dans la formation de représentations collectives conformes. L’éducation nationale forme (ou essaie de former...) les futurs salariés, le personnel scientifique dont la fonction est vitale pour le capital. Quant à la médecine, au sens le plus large, on voit bien que le patient est de plus en plus remplacé par le client ; l’industrie pharmaceutique est un pôle essentiel du capitalisme ; la rentabilisation de la médecine passe par la diminution du remboursement des prestations et par la privatisation progressive des institutions de protection sociale.

2 [*Revoir le concept de travail productif*] 2

Toutes les couches qui se situent en marge du travail productif lui-même rendent de plus en plus difficile d’appliquer à la société les critères simples qui ont été élaborés il y a un siècle par les premiers théoriciens du socialisme. Des strates sociales dont le rôle n’est pas très défini rendent opaque l’observation en termes de classes. La production de valeurs d’usage n’est pas destinée à une seule classe, mais à l’ensemble de la population. Le mode de vie de l’ensemble des hommes et des femmes est transformé par le capital en fonction de ses besoins propres, la marchandise pénètre tous les recoins de l’existence individuelle et collective : alimentation, habillement, loisirs. Il devient désormais presque impossible de faire la part entre le superflu et les « besoins réels » de la population, de même qu’il devient presque impossible de déterminer quelles sont les opérations dans le processus qui concourent à créer de la valeur et celles qui sont parasitaires. Un fabricant à la mode de baskets fabrique une valeur d’usage, un objet utile et nécessaire, vendu à un prix élevé. Mais, jouant sur l’effet de mode, il change de modèle tous les mois, rendant obsolètes les modèles antérieurs, incitant une clientèle captive de jeunes, très sensible à l’image qu’ils projettent sur leur entourage, à changer fréquemment leurs chaussures. On se pose alors la question : à partir de quand un besoin réel devient-il un besoin superflu ; un travail productif, un travail parasitaire ?

L’activité sociale dans son ensemble est intégrée en tant que marchandise. Les hommes et les choses ont été transformés par le capital de telle façon que toutes les manifestations de leur existence sont intégrées dans un processus qui reproduit et élargit le capital.

Les notions même de production et de travail productif doivent être redéfinies. On peut en effet considérer qu’il y a un secteur de production de marchandises immatérielles, marchandises qui disparaissent à peine produites : les services, et qui occupent aujourd’hui une place prépondérante. Culture, loisirs, spectacles, voyages, sont des domaines « marchandisés », dans lesquels on offre aux clients des « produits ». Les opérations de prospection de marchés elles-mêmes – études, marketing, enquêtes – sont des étapes dans le processus qui va de la production au sens strict à la réalisation du profit. L’étude de marché – une abstraction s’il en est – devient un élément indispensable de la réalisation du profit puisqu’il permet de déterminer les potentialités de vente d’un produit dont le consommateur ne connaît pas encore l’existence, et par conséquent dont il n’a pas a priori besoin....

La consommation de ces « produits » n’est pas le seul fait de la classe dominante, comme ce pouvait être le cas de la consommation de luxe pour la classe dominante au siècle dernier. Il s’agit de « produits » de masse, accessibles à un grand nombre de personnes. Il est simpliste de cataloguer de « classe moyenne » l’ensemble des personnes occupées dans ce secteur de production de marchandises immatérielles, classe moyenne qui se situerait entre une bourgeoisie et un prolétariat. Il n’y a plus une classe ouvrière qui consomme le minimum nécessaire à la stricte reproduction de sa force de travail, et une bourgeoisie qui s’approprie la quasi-totalité de la richesse produite et se gorge de consommation de valeur d’usage. Alors qu’au XIXe siècle les exclus de la consommation étaient les prolétaires, précisément ceux qui produisaient les biens que d’autres consommaient, aujourd’hui les exclus de la consommation, de plus en plus nombreux, n’ont même plus l’honneur de produire les biens dont ils sont privés.

L’extraordinaire développement technologique, scientifique, organisationnel de la société capitaliste d’aujourd’hui rend de plus en plus difficile d’attribuer à une personne la qualité de productif. L’association complexe d’étapes, de procédés, d’interventions, de la conception à la mise sur le marché met en oeuvre une force collective qui dépasse de loin les limites de l’usine. Les processus mis en oeuvre pour parvenir à l’élaboration d’une marchandise sont d’une telle complexité en amont de la production elle-même, et mettent en scène un ensemble de compétences techniques, scientifiques, technologiques tel, que la fabrication elle-même de l’objet devient une étape, et pas la plus longue, rien de plus, de ce processus. L’automation et les systèmes à flux continus amplifient cette tendance, dans la mesure où le temps consacré à la conception de la marchandise devient de plus en plus long, mettant en oeuvre des compétences techniques et scientifiques complexes ; le cycle qui sépare la conception d’un bien de sa réalisation définit le temps de production de ce bien. L’acte productif lui-même est court. D’ailleurs, une particularité du système productif actuel est l’accélération extraordinaire de l’innovation technologique, qui devient une véritable menace pour le système capitaliste, ou en tout cas un élément fortement déstabilisant. Le secteur de l’informatique est exemplaire à ce sujet. Un produit nouveau qui est conçu et fabriqué est souvent déjà dépassé lorsqu’il est mis en vente. L’entrepreneur a à peine le temps d’amortir les investissements et de réaliser des profits qu’un autre produit dépasse rend caduc celui qui vient d’être mis sur le marché. La relativisation progressive du rôle du « travailleur productif » dans le processus de production est la conséquence de la relativisation progressive du rôle du capital productif dans le processus d’accumulation du capital. Le capitaliste d’aujourd’hui n’est plus Louis Renault ni André Citroën.

La course à la productivité se fait pratiquement en dehors de toute référence à la valeur et à l’extraction de la plus-value : elle se traduit par un besoin colossal de crédit que l’épargne disponible et l’autofinancement des entreprises ne fournissent pas, et qu’on ne peut trouver qu’à travers le développement de la spéculation boursière, des placements financiers à court terme, voire le blanchiment de l’argent de la drogue.

La course à la productivité qui provoque l’intensification de la concurrence augmente le rythme d’obsolescence des équipements, donc le besoin de crédits. La rapidité considérable des processus d’innovation est un des éléments de la course à la productivité du capital qui empêche les entreprises d’amortir les nouveaux procédés et d’optimiser l’accumulation des profits. En d’autres termes, bien avant qu’une masse optimale de profits ait pu être réalisée avec un produit, d’énormes investissements sont nécessaires pour mettre en chantier un nouveau produit qui remplacera l’ancien.

2 [*Profit et rentabilité*] 2

Pour le socialisme du siècle dernier l’ouvrier collectif était dépossédé du fruit de son travail, il fallait donc qu’il se le réapproprie. Mais cela a perdu de son sens aujourd’hui, car une partie importante de la production est abstraite. Aujourd’hui c’est la société tout entière qui produit du capital et même les chômeurs participent de ce processus en constituant un mode de régulation et d’encadrement du travail par le non-travail. Au XIXe siècle il y avait l’ouvrier dans l’usine, l’ingénieur et le contre-maître qui l’encadrait, le patron qui empochait, consommait et accroissait son capital. A côté de cela il y avait l’encadrement idéologique, curé, juge, éventuellement instituteur, et quand tout ça ne marchait pas, le flic. L’opposition capital-travail était claire, de même qu’il était facile de trouver les domestiques du capital, ceux qui le servaient sans produire. Les choses se sont compliquées dans la mesure même où le capital n’est désormais plus une personne, il est une abstraction. L’évolution de la structure interne des entreprises, où la propriété individuelle a disparu au profit d’une propriété oligarchique, modifie les priorités. Désormais, on distingue profit et rentabilité. Le profit est la rétribution du capital, c’est-à-dire des actionnaires. La rentabilité est la recherche de l’efficacité maximale, la réalisation d’une production donnée avec le moins d’hommes possible (ou le maximum de production avec le nombre d’hommes dont on dispose).

Le profit en tant que rétribution du capital est considéré par les gestionnaires comme un coût, au même titre que les coûts salariaux, d’amortissement, etc. La rétribution des actionnaires ampute le revenu dont l’entreprise peut disposer pour l’investissement. Dans les conseils d’administration, qui sont les véritables organes de direction des sociétés, il faut distinguer deux sortes d’administrateurs : les inside directors, ceux qui occupent une fonction rémunérée dans la société, et les outside directors, ceux qui n’en possèdent pas. Les premiers sont les véritables maîtres de la société, leur proportion dans les conseils d’administration tend à s’accroître, d’autant que les administrateurs n’ont souvent même pas besoin d’être actionnaires.

« Un grand nombre d’études des sociétés aux Etats-Unis ces dernières années ont montré d’abord que la propriété des actionnaires est largement diffusée parmi les nombreuses personnes dont aucune ne détient une grande proportion du capital total ; ensuite que la proportion des actions possédées par les directeurs et administrateurs est tout aussi faible. (...) Si les administrateurs et directeurs des grandes sociétés n’ont que peu d’intérêt de propriété dans l’entreprise et si le restant de la propriété est largement diffusé, le groupe de contrôle (administrateurs, directeurs et peut-être affiliés bancaires) a plus à gagner pour lui-même en employant le profit autrement que de payer le maximum de dividendes aux actionnaires. » (N.S. Buchanan, The Economics of Corporate Enterprise.)

Les possesseurs juridiques du capital se trouvent d’une certaine façon marginalisés au profit des gestionnaires, qui occupent une place dans le processus de production, ne serait-ce que parce que ce sont eux qui décident quoi produire et comment. Les possesseurs juridiques touchent une rente, les gestionnaires font un travail.

Le capital a tendance à vouloir nier l’existence des classes. La généralisation de la condition de salarié est une des expressions de cette tendance. Le fait qu’un P-DG soit salarié exprime simplement la généralisation du fait qu’un gestionnaire sera plus motivé par la recherche de la rentabilité que par celle du profit. Les privilèges qu’il en tirera, en termes de pouvoir d’achat et de pouvoir, tout court, ne seront plus liés à sa situation de propriétaire. Cela n’est évidemment pas une étape vers l’égalisation des conditions des salariés : la condition de « salarié » du P-DG n’est en réalité qu’une fiction, un artifice juridique.

La diminution relative de la part du travail productif dans la réalisation de profits capitalistes est liée, au niveau général, au fait que la forme dominante du capitalisme aujourd’hui n’est plus le capitalisme industriel mais le capitalisme financier. Capital industriel, financier, Etat sont complètement imbriqués. Il n’est plus besoin d’occuper d’innombrables ouvriers dans les usines pour fabriquer des marchandises, la productivité du travail (la quantité de travail que peut effectuer un ouvrier en une unité de temps déterminée) étant telle qu’il est possible de renvoyer chez eux, indemnisés ou pas, une masse croissante de prolétaires. Le problème aujourd’hui est de réaliser le maximum de profit sur le marché mondial. La forme montante de spéculation est la spéculation sur les marchés internationaux. D’énormes profits sont ainsi réalisés par des transferts fictifs de marchandises ou de matières premières, réalisés avec un simple téléphone. La valorisation du capital se fait donc de plus en plus en dehors du travail productif. En 1987, 40 % des profits des entreprises françaises venaient de transactions financières, sans aucun lien avec la sphère productive proprement dite.

L’argent du « social » constitue une énorme source d’accumulation, dont les affaires de détournements et de fausses factures ne sont que la partie la plus visible. Les sommes colossales versées sous forme de cotisations, salariales ou patronales, dans les équipements sanitaires, sportifs, culturels, le logement, etc., que ce soit au niveau national ou international (la prétendue aide au tiers monde), ont vite fait de tomber entre les mains du capital financier, grâce aux placements spéculatifs à court terme qui sont effectués, dont les revenus disparaissent dans la nature.

Et là où le capital rapporte du profit dans la sphère productive, c’est par une diminution progressive du travail vivant (le travail humain) au profit du travail mort (les machines, qui sont d’ailleurs du travail vivant réalisé, puisqu’il a bien fallu des hommes pour les construire...). L’automation réduit l’ouvrier, reconverti souvent en « technicien », au rôle de contrôle. C’est de moins en moins le travail de l’ouvrier qui permet de valoriser massivement le capital. Ainsi se trouve réalisée la prédiction de Proudhon :

« L’insubordination de nos ouvriers nous a fait songer à nous passer d’eux. Nous avons fait et provoqué tous les efforts d’intelligence imaginables pour remplacer le service des hommes par des instruments plus dociles, et nous en sommes venus à bout. La mécanique a délivré le capital de l’oppression du travail. Partout où nous employons encore un homme, ce n’est que provisoirement, en attendant qu’on invente pour nous le moyen de remplir sa besogne sans lui. »

Ces paroles d’un manufacturier anglais, citées par Proudhon dans Le Système des contradictions économiques, sont révélatrices, et encore plus que jamais d’actualité. Mais n’en déduisons pas que les patrons sont eux aussi favorables à la suppression du salariat : « C’est comme si, commentait Proudhon, le ministère entreprenait de délivrer le budget de l’oppression des contribuables. »

2 [*Le salariat, une forme historique transitoire*] 2

Le salariat n’est qu’une forme historique de rémunération de la force de travail, et, plus généralement, ce n’est qu’un rapport social inscrit dans une période donnée, qui n’a pas toujours existé, et qui n’existera probablement pas toujours. Le salariat comme rapport social n’a lui-même pas toujours existé dans sa forme actuelle, il a subi des modifications et des évolutions. Il n’apparaît véritablement qu’avec le développement du mode de production capitaliste et, au-delà de la rémunération de la force de travail, il est aussi l’imposition, sur des populations qu’on a souvent obligé à travailler dans des fabriques, par la violence la plus inouïe, d’un mode d’existence fondé sur l’obligation du travail, la discipline, la hiérarchie. Plus le travailleur devient « libre » au sens libéral du terme, plus il devient aliéné à son mode de vie. Ainsi le salariat n’est pas seulement un mode d’exploitation de la force de travail, il est aussi un mode de domination sur l’homme.

Cette précision est importante, car les mouvements qui se réclament du socialisme, dans sa forme radicale (bolchevisme) ou modérée (socialisme parlementaire) n’ont pas abordé la question de la domination ; puisque la classe ouvrière était économiquement exploitée, il suffisait d’exproprier les capitalistes et d’assurer la gestion de la société par l’Etat (pour les bolcheviks), ou introduire des réformes qui étaient censées adoucir le sort des travailleurs (réformes vite annulées par la réalité de l’économie). Comme mode de domination, le salariat n’était pas supprimé.

Aujourd’hui, le mode de production capitaliste n’est plus orienté vers la simple production. Celle-ci, ainsi que la main-d’œuvre qui y est attachée, représente une part de plus en plus marginale dans les coûts. Il n’est pas invraisemblable de considérer que les salaires dans les coûts de production des grandes entreprises aient baissé de 40 ou 45 % à 20 %. Le faible coût de la main-d’œuvre des pays du tiers monde n’est pas la principale raison qui pousse les entreprises à la délocalisation internationale. Le travail productif est rejeté vers l’extérieur non pas parce qu’il y est moins cher, mais parce qu’il devient lui-même marginal. Une division internationale du travail se met en place où les pays du « centre » conservent la gestion, la conception, la commercialisation.

Les motivations ne sont plus productives mais financières. Lorsqu’un holding international possédant une marque de bière rachète une brasserie dans un pays européen, ce n’est pas pour faire travailler la brasserie en question mais pour la liquider, et éliminer un concurrent à ses propres produits. D’innombrables politiciens et élus locaux (bakchichés ou naïfs, ou les deux) ont accueilli avec candeur des « investisseurs » étrangers qui achetaient une société locale et qui la faisaient fermer peu de temps après.

Les profits des grandes entreprises proviennent essentiellement de leur maîtrise, en amont, des matières premières, c’est-à-dire de la domination du tiers monde, ainsi que de leur contrôle du marché mondial de ces matières premières ; ils proviennent aussi, en aval, de leur domination sur les réseaux de sous-traitance et du marché des biens manufacturés. Si des usines sont bien construites dans le tiers monde, ôtant du travail aux ouvriers des métropoles industrielles, la grande majorité des investissements des pays industrialisés se fait dans les autres pays industrialisés.

L’immédiateté des relations, grâce à la télématique, rend parfaitement indifférent que des fichiers informatiques soient traités à Taïwan ou New Delhi plutôt qu’à Gennevilliers, que la saisie de l’annuaire téléphonique soit faite à Singapour ou à Hong-kong plutôt que rue du 4-Septembre à Paris. Les pays du tiers monde qui ne sauront pas s’adapter comme sous-traitants des métropoles industrielles mourront.

2 [*La « prise sur le tas » ?*] 2

Ce n’est pas seulement la propriété privée des moyens de production qui définit le capitalisme, mais aussi le fait que le patron (individuel ou collectif) a la possibilité d’affecter le surproduit à sa guise, en fonction de ses intérêts propres. Le produit du travail de millions d’hommes et de femmes, déduction des frais fixes (salaires, amortissements, etc.) est approprié par des individus en proportion très peu nombreux. Cette richesse appropriée, les capitalistes ne l’utilisent pas pour satisfaire les besoins de la société, mais pour satisfaire leurs besoins propres. Les « socialistes » qui entendent exproprier les capitalistes pour remettre l’affectation des ressources sociales à un appareil d’Etat incontrôlé ne font que proposer de modifier superficiellement le système d’exploitation de la force de travail.

Il ne s’agit en aucun cas de préconiser une « prise sur le tas » utopique, il ne s’agit pas de redistribuer intégralement le surproduit social aux producteurs, car cela équivaudrait à revenir à la petite production artisanale. Des défalcations devront être évidemment faites sur le surproduit social pour remplacer les moyens de production usagés ; pour accroître la productivité ; pour constituer des fonds de réserve. De ce qui restera, il faudra encore défalquer les frais généraux, les fonds d’investissements des besoins de la communauté, un fonds destiné aux « non-productifs » (enfants, écoliers, malades, vieux, etc.). Ces postes budgétaires sont à peu près communs à toute société organisée. Mais le capitalisme se caractérise par le fait que les producteurs n’ont aucun contrôle sur eux et aucune participation aux décisions.

C’est de la démagogie de dire qu’il y aura abondance qui permettra à chacun de se servir selon ses besoins ou ses envies. C’est oublier, pour commencer, que le niveau de vie moyen des pays industrialisés est largement tributaire du pillage des ressources du tiers monde.

On ne peut pas produire plus qu’on a ; il y a des limites physiques à ce qu’il est possible de produire : par conséquent l’idée d’abondance ne peut être que relative, à l’intérieur d’un système où le gaspillage sera réduit au minimum. La satisfaction des besoins sociaux de la population mondiale ne pourra se faire que par une baisse relative de la consommation de la minorité privilégiée et par une modification fondamentale de son mode de consommation.

Le choix de la satisfaction des besoins sociaux implique inévitablement des orientations à long terme procédant d’une rationalité totalement différente de celle qui est mise en œuvre actuellement. Ces choix à long terme ne sont pas rentables d’un point de vue capitaliste, pour lequel n’existe que des opérations à court ou moyen terme. A quoi sert-il d’immobiliser des fonds dans une opération qui ne rapportera que dans 30 ans ou plus ?

La notion de rentabilité sociale des choix est parfaitement illustrée par un exemple venant des Etats-Unis. La pauvreté, la sous-alimentation font qu’une proportion importante de femmes donnent naissance à des enfants dont le poids est inférieur à 2,5 kg. Des spécialistes ont estimé que chacun de ces enfants coûtera à la collectivité, par suite des conséquences de ce handicap, 25 000 dollars, alors que la prévention pour éviter que les femmes ne donnent naissance à des prématurés ou à des enfants hypotrophiques coûterait 250 dollars. On a là un début de commencement de raisonnement en termes de « rentabilité sociale ». Ce qui est affreux dans cet exemple, c’est que des mesures en faveur de personnes défavorisées soient envisagées (en fait elles ne seront pas mises en pratique) avec, comme optique, non pas le bien-être des personnes, ou des considérations strictement humaines, mais la seule rentabilité. A y réfléchir, cependant, l’exemple est quand même positif car il montre que la notion de « rentabilité sociale » n’est pas un vœu pieux mais une notion tout à fait pertinente.

Si le travail constitue encore aujourd’hui la principale détermination du salaire, curieusement, plus le salariat s’étend comme mode de rémunération, plus il est déconnecté du travail. Le préretraité, le retraité, le chômeur, le RMIste, le contrat emploi-solidarité ont un statut qui est défini par référence à leur qualité de salarié, ou d’ex-salarié, même s’ils ne touchent pas grand chose... En même temps, se développent dans la réalité du travail des relations pré-salariales, qui ressemblent étrangement au servage (stages). On demande en effet de plus en plus aux salariés d’effectuer une quantité de travail supérieure à ce pour quoi ils ont été embauchés, sans compensation pécuniaire, évidemment. Ou encore on les embauche avec un maigre salaire, mais le travail effectif qu’ils font est nettement plus qualifié que celui pour lequel ils sont payés. La contemplation des exclus qui rôdent dans la rue suffit en général pour faire taire toute protestation, ce qui prouve que les RMIstes, SDF et autres chômeurs jouent un rôle déterminant dans le système. Dans ce contexte, ce sont tout d’abord les femmes qui sont touchées par les réductions d’emplois, et celles qui s’acharnent à chercher malgré tout un travail se voient les premières proposer des emplois sous-qualifiés, subalternes, sans statut, sans garantie. Le chômage grandissant crée des réactions inconscientes (pas toujours inconscientes en fait) de rejet des femmes, que l’on considère comme des concurrentes des hommes face au travail. Une femme qui travaille est perçue comme quelqu’un qui prend l’emploi d’un homme qui a charge de famille. Une telle situation engendre des rapports hommes-femmes qu’on espérait en voie de disparition, des rapports de domination, que ce soit dans ou en dehors du couple.

Dans l’abstrait, on pourrait très bien imaginer une société où l’ensemble des exclus se verraient accorder un revenu décent, un logement et une protection sociale minimale, le tout subventionné par la collectivité, sans que le système s’effondre. Il n’est même pas certain – je dis même qu’il est certain – que la masse des travailleurs ne se précipiteraient pas pour avoir ce statut, tellement la morale du travail est ancrée dans les esprits. Ainsi, on aurait d’un côté ceux qui travaillent parce qu’ils veulent bien et ceux qui ne travaillent pas parce qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas, ou parce qu’ils ont une conception du travail différente. Avec des passerelles d’une catégorie à l’autre. A la limite, le système capitaliste ne serait même pas menacé. Les obstacles à cette éventualité ne sont pas d’ordre pratique, mais idéologiques. Ce serait immoral. Pourtant, ce serait parfaitement réalisable, car le besoin économique du travail est de moins en moins grand, grâce à la rentabilité accrue du travail de ceux qui ont un emploi.

Jusqu’à maintenant les luttes ouvrières ont consisté à réclamer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. La classe porteuse de ces revendications a été en partie laminée par le développement du capitalisme et du machinisme, en partie intégrée par son adhésion à l’idéologie dominante, en partie dissoute dans l’indétermination des tâches opérées par la modernisation. Elle a perdu une partie de sa position stratégique dans la société moderne. L’illustration parfaite de cette situation est la liquidation du secteur minier, qui fournissait traditionnellement l’énergie dont l’économie avait besoin. En Grande-Bretagne, les réserves auraient suffi pour deux siècles de production. Le critère de la liquidation du secteur minier n’a pas été celui de la rentabilité. L’extraction du pétrole de la mer Noire, par un nombre infiniment moindre de travailleurs (en 1984, avant la grève, il y avait 140 000 mineurs) qui ne se perçoivent pas comme des ouvriers, est aussi un choix politique du capitalisme et de l’Etat.

Lorsque, il y a vingt ans, des militants libertaires (et pourtant néanmoins syndicalistes...), disaient : « On ne veut pas travailler, on veut vivre », ils passaient pour de doux rêveurs. La classe porteuse de cette revendication sera peut-être dans l’avenir une classe qui est en formation, celle des exclus. Mais pour ne pas devenir comme les prolétaires (*) de l’ancienne Rome, il faudra qu’elle exige en même temps la propriété sociale des moyens de production et le contrôle collectif de l’affectation des ressources.


(*) Les empereurs romains assuraient aux prolétaires un minimum vital pour s’assurer la paix sociale : du pain et des jeux. En gros, c’étaient des gens qui avaient une mentalité d’assistés. Un prolétaire à Rome était celui qui ne possédait rien sauf sa descendance (proles). D’où le mot proliférer...