Éric Raufaste. — La destruction de la classe moyenne : une opportunité pour une révolution libertaire

Le Monde libertaire. — Mis en ligne le 11 novembre 2010
vendredi 29 juin 2018
par  Eric Vilain
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Éric Raufaste, spécialiste des systèmes automatisés de raisonnement, tente ici l’examen prospectif d’une société susceptible de connaître des bouleversements technologiques et donc sociaux d’une ampleur et d’une intensité totalement inédits dans l’histoire de l’humanité. Il esquisse aussi les termes d’un modèle possible de vie post-révolution libertaire, plutôt à contre-courant des idées de sobriété. Un élément de plus pour notre réflexion…

La destruction de la classe moyenne : une opportunité pour une révolution libertaire

Éric Raufaste, spécialiste des systèmes automatisés de raisonnement, tente ici l’examen prospectif d’une société susceptible de connaître des bouleversements technologiques et donc sociaux d’une ampleur et d’une intensité totalement inédits dans l’histoire de l’humanité. Il esquisse aussi les termes d’un modèle possible de vie post-révolution libertaire, plutôt à contre-courant des idées de sobriété. Un élément de plus pour notre réflexion…

La structure de la société telle que nous la connaissons est probablement condamnée à court ou moyen terme. Pourquoi ? Parce que la mécanisation supprime des emplois. Et on n’en est plus aux machines du xixe siècle. Partout les caissières sont remplacées par des lecteurs de carte bleue, des robots assemblent les voitures, nettoient les piscines, déminent les bagages abandonnés dans les aéroports, etc. Jusqu’ici, cette suppression d’emplois était compensée par l’apparition d’emplois plus qualifiés. Mais la révolution technologique en cours va trop vite, est trop puissante pour que la structure actuelle de la société puisse se maintenir. Dans certains métiers, cette tendance est déjà perceptible. Chez le garagiste par exemple, les systèmes de diagnostic automatique sont déjà à l’œuvre. L’électroménager vient maintenant concurrencer les travailleurs : nombre de foyers sont équipés de machines à pain ; les premiers robots de ménage sont déjà en service. Très perfectibles, certes, mais qui peut douter qu’ils seront progressivement perfectionnés ?

Ce qui est crucial, c’est le développement croissant d’artefacts capables de remplacer avantageusement même des travailleurs hautement qualifiés. En médecine ? Les systèmes de diagnostic automatique sont de plus en plus performants, des robots capables de réaliser des opérations chirurgicales critiques sont en cours de développement, la numérisation des images permet à un radiologue distant de traiter des clichés recueillis à des milliers de kilomètres, des kits d’analyses biologiques réalisent déjà quotidiennement de nombreux examens biochimiques. En informatique ? Il existe déjà des programmes capables de s’auto-organisé pour résoudre des tâches aussi complexes que l’élaboration de nouvelles molécules chimiques dotées des propriétés souhaitées. Les pilotes d’avions ? On sait que la majeure partie des accidents proviennent d’erreurs humaines.

Avec le développement des automatismes, ce n’est qu’une question de temps pour que les pilotes soient remplacés par des ordinateurs plus fiables, qui ne se mettent pas en grève et ne réclament pas d’augmentation. Ce mouvement a déjà commencé avec une réduction du nombre de pilotes dans les cockpits. Pour les contrôleurs aériens, l’existence de syndicats puissants pourra peut-être un peu retarder leur remplacement par des artefacts mais à l’échelle de quelques dizaines d’années, l’essentiel de la profession aura probablement disparu. Des systèmes d’aide au contrôle sont couramment développés pour augmenter la quantité d’avions qu’un contrôleur peut gérer. C’est une question de temps mais il suffira de quelques centres spécialisés, au niveau planétaire, pour gérer les quelques cas d’urgence ou de situations spéciales non automatisables qui peuvent survenir de temps à autre. La finance, les traders ? Un nombre considérable de transactions boursières sont d’ores et déjà réalisées de manière complètement automatique par des programmes boursiers. Arrêtons-là, sans bien sûr l’avoir épuisée, la liste des emplois de haut niveau qui sont menacés par les développements technologiques.

Tournons-nous plutôt vers d’autres types d’emplois peut-être encore plus déterminants : les forces de l’ordre (établi). Il existe déjà des robots démineurs, des robots soldats. Des automatismes prennent en charge la sécurité des accès, les automatismes d’ouverture et de fermeture des accès sont généralisés. Des logiciels pratiquent la reconnaissance de visage à partir des milliers de caméras de vidéosurveillance placées partout. Des logiciels espions analysent les contenus internet et les échanges de communications électroniques (cf. notamment le conflit actuel entre la société BlackBerry et le gouvernement indien [1]). D’autres logiciels infèrent des informations sur les citoyens rien qu’en suivant les déplacements des téléphones portables, des drones sillonnent le ciel, les plaques minéralogiques des véhicules sont interprétées automatiquement par les logiciels couplés aux caméras de vidéosurveillance… Des lois comme la Loppsi 2 sont votées pour autoriser l’état à espionner les simples citoyens jusque chez eux à leur insu, et à introduire à distance des logiciels espions dans leurs ordinateurs (2). Bref, la répression elle-même est réalisée de manière de plus en plus efficace et automatisée. Les possédants peuvent donc protéger toujours plus efficacement le fruit de leur exploitation, tout en réduisant le besoin de soldatesque.

On peut imaginer que certains emplois résisteront plus longtemps. Par exemple, concernant le caractère humain et juste des décisions, si l’on maintient un niveau d’exigence même aussi faible que celui qu’on voit actuellement (ce qui ne va malheureusement pas de soi), on peut penser que dire le droit requerra encore quelque temps la présence d’humains. En effet, sauf percée technologique toujours possible, on est encore assez loin d’avoir des machines capables de prendre des décisions éthiques acceptables. Mais ne nous y trompons pas : déjà de nombreux chercheurs en intelligence artificielle, en philosophie, en psychologie cognitive et sociale, développent des connaissances sur ce qui fonde l’acceptabilité des décisions. Il est inconcevable que ces connaissances ne se traduisent pas tôt ou tard en systèmes d’aide à la décision.

En résumé, prolétaires ou classe moyenne, tôt ou tard l’automatisation fera que presque plus personne n’aura réellement besoin de travailler. Examinons maintenant les conséquences sociétales de cette révolution. Deux cas de figure sont possibles.
Première option, on reste sur un système de type capitaliste, où une proportion croissante des richesses est détenue par une proportion décroissante d’individus. Mais sur le long terme, le système capitaliste n’est pas viable : reposant sur la notion de profit et la concurrence non régulée, il serait étonnant qu’il conduise à autre chose qu’à l’épuisement des ressources de la planète. Les profits dépendant de la disponibilité des ressources (s’il y a abondance les prix baissent, en cas d’abondance illimitée, les ressources deviennent gratuites), il engendre inévitablement la pénurie (3), l’histoire montrant d’ailleurs que les puissants n’hésitent pas (4) à générer la pénurie lorsqu’elle n’existe pas. L’histoire nous montre aussi qu’il n’y a strictement aucune pitié à attendre de la part des possédants. Alors, que se passera-t-il pour les peuples si les possédants n’ont plus besoin des travailleurs, qu’ils peuvent exploiter les machines à la place des humains ? S’ils sont encore efficacement protégés par des machines, pourquoi redistribueraient-ils quoi que ce soit aux autres ? C’est pourquoi l’on peut désormais craindre de grandes famines même en Occident, voire la tentation de mener des guerres à pure visée de contrôle démographique.

La seconde option consiste à changer complètement de société. Se placer dans le cadre d’une révolution libertaire après laquelle presque plus personne n’aurait besoin de travailler, où chacun pourrait trouver à s’épanouir, où les efforts ne seraient pas constamment tournés vers la production extérieure, désormais prise en charge par les machines, mais vers l’épanouissement intérieur. Par exemple, où l’individu apprendrait à sublimer les pulsions dominatrices qui le poussent à l’autoritarisme, le désir de contrôle et de possession des autres, etc. Le lecteur aura compris.

Qu’on le veuille ou non, le progrès technique va bientôt nous confronter, et de plus en plus, à la nécessité de trancher entre ces deux types de société. L’avenir capitaliste n’est évidemment pas acceptable. Il devient donc crucial de nous mettre en position d’orienter l’histoire en direction de la seconde option. En l’état actuel de la technologie, les puissants ne pourraient rien contrôler s’ils étaient seuls. Ils ne tiennent le pouvoir que par l’existence d’une classe moyenne qui leur est plus ou moins consciemment, « librement », soumise (5) et qui relaie leurs instructions : forces de l’ordre au premier rang, fonctionnaires, journalistes, professions libérales, et même certains artistes. Dans ce contexte, la destruction en cours de la classe moyenne constitue peut-être une occasion inespérée de changer la donne. À partir de maintenant, et jusqu’au moment où elle sera devenue inutile à la classe dominante (parce que remplaçable par la technologie), il existe une opportunité inédite dans l’histoire moderne de faire prendre conscience à la classe moyenne que son intérêt n’est plus de rester soumise à la classe dominante.

Éric Raufaste

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1. Plusieurs pays, dont l’Inde, ont fait pression ces dernières semaines sur cette société pour qu’elle permette un accès à ses données cryptées, afin de pouvoir être surveillées par les services gouvernementaux de sécurité. (NdR.)
2. Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure, art. 706-102-5.
3. L’abondance apparente actuelle est fictive : elle repose sur le gaspillage des ressources d’énergie fossile et l’exploitation de la main-d’œuvre des pays du tiers monde. N’en déplaise aux affabulateurs ultralibéraux, le développement actuel résulte de la recherche scientifique et non du capitalisme (qui au c===ontraire tend à favoriser les recherches ayant un but lucratif, à court terme).
4. À cet égard, n’oublions pas que le communisme autoritaire a lui aussi généré des dizaines de millions de morts en causant des pénuries artificielles (notamment l’Holomodor par Staline, la Grande famine sous Mao).
5. Sur la question de l’illusion de liberté dans nos sociétés, cf. l’excellent ouvrage de Jean-Léon Beauvois, Les Illusions libérales, individualisme et pouvoir social. Petit traité des grandes illusions, Presses Universitaires de Grenoble, 2005.