ESSAI SUR LES FONDEMENTS THÉORIQUES DE L’ANARCHISME — Troisième révision

L’Essai sur les fondements théoriques de l’anarchisme est un document dont la rédaction a commencé au début des années 2000. Dans sa première forme, il a paru sur le site monde-nouveau.net mais avec un contenu un peu différent. En effet, s’y trouvaient des chapitres à caractère historique qui n’avaient pas leur place dans un écrit sur les fondements théoriques de l’anarchisme. Je les ai donc retirés. Mon intention était de fournir au lecteur des éléments permettant de comprendre les principales bases théoriques sur lesquelles repose la doctrine anarchiste, mais aussi de faire la part des choses entre ce qui est, et ce qui n’est pas anarchiste. Naturellement, les opinions émises dans ce texte sont personnelles. L’Essai… reprend de nombreux textes écrits au fil des années auxquels j’ai tenté de donner une articulation à peu près cohérente. J’ai repris ici des passages tirés d’un certain nombre de documents déjà publiés sur Proudhon, Stirner, Kropotkine, Bakounine. On ne manquera pas d’y trouver de nombreuses lacunes. En outre, ce travail devrait sans doute être complété par un Essai sur les fondements politiques de l’anarchisme.

Article mis en ligne le 17 mars 2009
dernière modification le 12 avril 2020

par René Berthier

Définir ce qu’est l’anarchisme est une chose difficile dans la mesure où, encore moins que pour le marxisme, il n’y a d’estampille « Appellation d’origine contrôlée ». Chacun peut donc donner sa propre définition – et il y en a. Précisément, j’entends réclamer pour mon propre compte ce privilège et fournir au lecteur une interprétation qui s’est constituée au fil de plus de quarante ans d’activité militante en tant qu’anarcho-syndicaliste et autant d’années de réflexions collectives et de lectures personnelles.

Le mouvement anarchiste est né vers le milieu du siècle dernier de la rencontre de deux facteurs : la tendance immémoriale de l’humanité à lutter contre l’oppression politique et l’exploitation économique ; la révolution industrielle et la formation du mouvement ouvrier moderne. L’époque est particulièrement sombre. De 1840 à 1850, la population laborieuse en France passe, après une révolution populaire écrasée dans le sang, d’un régime de réaction monarchique à la réaction impériale de Napoléon III. La révolution industrielle développe à grande échelle le machinisme, l’arbitraire patronal sans limites et la misère la plus terrible. Le servage en Russie et l’esclavage des Noirs aux États-Unis n’ont pas été supprimés. Les seules alternatives alors proposées au prolétariat sont les doctrines sociales de l’Église et un socialisme d’État doctrinaire et utopiste. Lorsque Proudhon décrit, en 1846, en des termes qui peuvent aujourd’hui sembler mélodramatiques, la misère du peuple dans le Système des contradictions économiques, ce n’est pas une formule de style. Lorsqu’il publiera le Livre I du Capital, Karl Marx expliquera que la suppression du travail des enfants n’a pas été motivée par la compassion des bourgeois ; elle est la conséquence des rapports des inspecteurs des fabriques qui constataient que les prolétaires mouraient avant d’arriver à l’âge de procréer et que la classe ouvrière finirait par disparaître. L’activité politique en Europe est dominée par les mouvements de libération nationale. En 1848, sont à l’ordre du jour l’unification de l’Allemagne, de l’Italie, l’indépendance nationale des pays dominés par l’empire d’Autriche. En 1848 également les États-Unis annexent la moitié du Mexique. En 1863-1864 la partie de la Pologne occupée par la Russie s’insurge. Une guerre civile terrible ravage les États-Unis en 1864-1865. Rares sont les pays où la bourgeoisie a accédé au contrôle de l’État. Mais en même temps, on assiste à un accroissement considérable de la classe ouvrière à partir du milieu du siècle. La production perd progressivement son caractère artisanal avec le développement du capitalisme à grande échelle. Ce développement reste cependant inégal : vers 1860, l’Angleterre, la Belgique, la France, la Suisse ont atteint un stade assez avancé tandis que d’autres pays, comme l’Italie, l’Espagne, la Russie, la Pologne restent essentiellement agraires. L’anarchisme, comme doctrine politique moderne, va se développer à partir de deux sources qui s’enrichiront l’une l’autre : la critique du communisme doctrinaire et utopique français effectuée par Proudhon ; la critique de la philosophie allemande effectuée par Bakounine. Mais c’est surtout à travers l’expérience pratique de la lutte sociale et de la solidarité de classe au sein de l’Association internationale des travailleurs que le mouvement collectiviste ou socialiste révolutionnaire (qu’on appellera plus tard « anarchiste ») apparaîtra comme mouvement de masse organisé.