Proudhon. – La propriété

René Berthier
jeudi 25 novembre 2010
par  Eric Vilain
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Le tome I des Études proudhoniennes, L’Économie politique, a été publié aux éditions du Monde libertaire.

Introduction

L’anarchisme est rarement perçu comme une théorie et une pratique tendant à créer un droit nouveau ; pourtant, cette aspiration se retrouve constamment, dans les textes des grands théoriciens, sous la plume des militants. En affirmant que « la propriété, c’est le vol », Proudhon se place d’emblée sur le terrain du droit. Cette formule-choc ne rend malheureusement pas compte de la complexité de sa pensée sur la question : on peut même dire qu’elle la dessert.

Ce sont tout d’abord les positions de Proudhon sur la propriété qui ont intéressé le jeune Marx : « Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l’économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique, aussi impitoyable que scientifique. » Proudhon est à l’origine d’une révolution dans l’économie politique car il « rend pour la première fois possible une véritable science de l’économie politique ». Ainsi Marx dit-il : « L’ouvrage de Proudhon : Qu’est-ce que la propriété ? est aussi important pour l’économie politique moderne que l’ouvrage de Sieyès : Qu’est-ce que le tiers état ? pour la politique moderne. »

Proudhon, dit encore Marx, a démontré par le menu comment le mouvement du capital engendre la misère ; il a opposé l’apparence humaine des rapports économiques à leur réalité inhumaine ; mais s’il a révélé les contradictions du système propriétaire, il l’a fait du point de vue de l’économie politique : « Il a fait tout ce que la critique de l’économie politique peut faire en se plaçant au point de vue de l’économie politique ». La précision est importante car il s’agit de la part de Marx d’une restriction : à l’époque l’expression « économie politique » était synonyme d’« économie politique bourgeoise ».

Le marxisme nous a habitués à ne considérer les concepts de droit ou de légitimité que comme des « superstructures idéologiques ». Cette attitude a certes été largement encouragée par Marx lui-même, qui écrit dans la préface à la Critique de l’économie politique que la structure économique de la société est « la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale ».

La sphère du juridique semble donc subordonnée à celle de la production, de l’économie. En réalité, les positions de Marx et d’Engels sont plus complexes. Les rapports sociaux sont une totalité dans laquelle l’économique tient une place privilégiée, mais les rapports économiques ne sont pas séparés des autres rapports. L’insistance mise sur les rapports économiques était un choix méthodologique destiné à mettre en relief l’importance du fondement économique de la société ; c’était, pourrait-on dire, un choix pédagogique. D’où le sens de la lettre d’Engels à Joseph Bloch du 21 septembre 1890, dans laquelle il déclare que c’est Marx et lui-même qui sont responsables du fait que les « jeunes » donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Engels explique qu’il leur fallait souligner un principe essentiel et qu’ils n’eurent pas le temps de donner leur juste place aux autres facteurs. La base économique et les superstructures idéologiques ne sont donc pas séparées par une ligne rigoureusement délimitée.

Les rectifications apportées par Marx ou Engels au caractère unilatéral de leur propre théorie ne modifièrent pas les interprétations qui en furent faites par leurs contemporains et leurs successeurs, car elles restèrent limitées à leur correspondance. Les critiques portées par Bakounine contre l’unilatéralité des déterminations historiques restent donc pertinentes, à condition d’avoir à l’esprit que le révolutionnaire russe ne pouvait pas à l’époque connaître les réserves faites par Marx et Engels dans leur correspondance privée.

Proudhon avait noté que le politique était l’aliénation de la force collective spécifique à la vie sociale, tandis que le capital était l’aliénation de la force collective du travail. Il se défend d’ailleurs de toute accusation d’idéalisme dans sa démarche : « la justice, dit-il, ne crée pas les faits économiques, (...), elle ne les méconnaît point (...). Elle se borne à en constater la nature véritable et antinomique... ». De même qu’en économie la force conjuguée de nombreuses personnes dépasse de loin la simple addition de la force de chaque individu qui compose le groupe, le droit social ne se réduit pas à la simple addition des droits des individus qui composent la société.

La justice ne doit rien à Dieu ou à la transcendance ; elle est « l’essence de l’humanité », en ce sens qu’elle est un phénomène essentiellement social. Proudhon s’oppose à toute interprétation qui la relie à un « commandement de Dieu », mais il ne la limite pas à une simple convention. En posant le principe d’une justice immanente, il opère une sorte de « révolution copernicienne » : « J’ai fait comme Copernic », dit-il, en changeant « l’hypothèse sur laquelle reposait jusqu’ici le monde moral : savoir que la justice est un commandement de Dieu ».

La « racine » du droit se trouve d’abord dans tout individu, qui exige que sa dignité soit respectée. Mais la justice collective, le droit social n’équivalent pas à la somme des exigences individuelles. La réalité sociale donne à l’individu une morale « supérieure à son individualité » : la justice, dit encore Proudhon, est « inerte dans une existence solitaire ».

A la question : le droit est-il une revendication particulière ou une exigence universelle, Proudhon se place incontestablement du point de vue de l’exigence universelle, avec cette réserve que les droits de l’individu sont la conséquence de ses devoirs envers la société – ce qui disqualifie toutes les interprétations qui font de Proudhon un penseur individualiste. Proudhon comme Bakounine insistent en effet sur le fait que l’individu n’est rien sans la société qui l’a produit. Aux robinsonnades, Bakounine oppose l’idée que les hommes qui s’isolent volontairement de la société, comme les ermites, deviennent rapidement des crétins. Plus l’individu est développé, plus il est libre, et plus il est le produit de la société. Plus il reçoit de la société, plus il lui est redevable : sous ce rapport, les hommes de génie sont précisément « ceux qui prennent davantage à la société, et qui, par conséquent, lui doivent davantage ».

La justice n’est pas une forme sans contenu, elle est une réalité qui se vérifie dans la pratique sociale, et plus précisément dans les rapports économiques. La réalisation de la justice sera possible au sein d’une société dans laquelle sera instaurée la souveraineté des producteurs. Création spontanée de la pratique sociale, le droit acquiert une fonction de régulation de la vie sociale en protégeant contre l’oppression.
Dans une société où le droit aurait acquis la « prépondérance », selon l’expression de Proudhon, la justice ne peut être un système clos, elle ne peut être qu’un mouvement incessant s’adaptant à l’évolution des rapports sociaux. « Nous ne saurons jamais la fin du droit, parce que nous ne cesserons jamais de créer entre nous de nouveaux rapports. »

Le droit est un acte dans lequel l’homme social établit un rapport avec les autres, par lequel les hommes se reconnaissent dans leur égalité et leur dignité, dans la réciprocité de leurs intérêts. C’est essentiellement un rapport de réciprocité, de reconnaissance de l’autre. Le concept de justice implique des rapports contractuels, incluant la reconnaissance de la spécificité du fait collectif en même temps que la liberté du sujet. Dès lors que le droit ne se fonde pas sur un rapport de forces, dès lors qu’il n’est pas la justification de la force, il est la forme en action de la justice. Il devient lui-même une force sociale, en ce qu’il soutient les réclamations de la société. La justice est une « force de cohésion », dit Proudhon.

L’action révolutionnaire n’a aucun sens si elle n’est pas portée par la conscience de sa légitimité, par le sentiment du droit, qui participent à la formation de la classe ouvrière et à sa constitution en sujet historique. Dans la mesure où le droit exprime les équilibres internes de la société à un moment historique donné, il n’est pas un principe transcendant au social. Ce qui est à l’ordre du jour aujourd’hui, selon Proudhon, c’est l’instauration d’un droit économique qui succéderait d’une part au droit de la guerre et de la force et, d’autre part, au droit politique se fondant sur la contrainte gouvernementale. Dans une société anarchiste, ce droit nouveau, fondé sur l’équilibre des forces économiques et sociales, est la condition d’une démocratie égalitaire dans laquelle l’idée de justice acquiert « force de loi ».

La justice est un processus permanent par lequel la société s’adapte aux évolutions qu’elle subit. C’est pourquoi le droit ne saurait se transformer en système clos et figé, car l’état de droit est un état d’adaptation constante des rapports, des contrats, dont l’objet n’est pas de créer un ordre, mais de créer sans cesse de nouveaux rapports.

Avant d’être une codification, le droit apparaît comme une exigence, individuelle et collective, d’intégrité et de dignité. Phénomène éminemment social, il ne peut être abordé que relativement à la société dans laquelle il se constitue. Il n’est donc pas séparable des antagonismes sociaux qui s’y développent et constitue une manifestation des rapports de forces qui s’y affrontent. Le droit est une expression de la spontanéité sociale dans toutes ses contradictions, mais, en tant que corpus de textes qui réglementent la vie, il n’est que la face émergée de l’iceberg. Bakounine décèle derrière le droit positif codifié un autre droit, plus vivant, le droit implicite des « classes non étatiques », qui se constitue progressivement de façon souterraine et qui attend son heure.

Peut-être est-il temps de formuler une nouvelle légitimité, afin que la « justice se constitue en force », selon l’expression de Proudhon.