Bakounine et la théorie des phases successives

René Berthier
lundi 8 août 2011
par  Eric Vilain
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Bakounine avait parfaitement défini le cœur de l’opposition qui le séparait de Marx : la théorie des stades successifs d’évolution historique, qui constitue le pivot de la conception marxiste de l’histoire. L’histoire est parcourue de périodes correspondant à un mode de production dominant, chaque période succédant à l’autre de manière « nécessaire », c’est-à-dire inévitable et, au terme de cette succession des modes de production, on parvient au communisme.
Bakounine a très explicitement rejeté la théorie marxiste des phases successives d’évolution des modes de production. Ce rejet a été perçu par la suite comme une opposition de principe à la méthode d’analyse marxiste. Or l’examen attentif des textes révèle que sur cette question – comme sur bien d’autres – le rejet concerne plus le caractère exclusif du principe élaboré par Marx que le principe lui-même. En plusieurs occasions, en effet, Bakounine reprend à son compte cette théorie, mais en délimitant son cadre de validité à l’Europe occidentale. Certains rares auteurs qui ont perçu ce fait ont été tentés de voir dans le révolutionnaire russe un disciple (indiscipliné, certes) de Marx . C’est une hypothèse intéressante, mais qui résulte d’une mauvaise méthode d’approche. Les rapprochements étonnants qui peuvent être faits dans la perception que les deux hommes peuvent avoir des faits ne sont pas dus à ce que l’un serait le « disciple » de l’autre mais à leur formation intellectuelle commune.

Cette théorie des phases successives n’est pas, loin de là, une « invention » marxiste. Elle n’est pas non plus une invention de Hegel. On la retrouve, notamment, chez Saint-Simon, qui lui-même affirme continuer l’œuvre de Condorcet. Pour expliquer le devenir historique, Saint-Simon sera progressivement amené à remplacer l’explication qui se fondait sur les progrès accomplis par l’esprit humain par l’évolution des systèmes sociaux. Inévitablement, l’explication de cette évolution se trouvera dans l’extension des forces industrielles, annonçant une théorie matérialiste de l’histoire.
Saint-Simon n’est certes pas le théoricien de la révolution prolétarienne : sa réflexion s’arrête à la classe des industriels, dont il est en quelque sorte le porte-parole. Cependant, son schéma ressemble étrangement à celui de Marx ; il en est même beaucoup plus proche que de celui de Hegel, qui ne s’attache qu’aux phases d’évolution de l’Esprit. Chez Saint-Simon, c’est bien de classes sociales et de systèmes sociaux qu’il s’agit. Il n’est même plus nécessaire de le « remettre sur les pieds », comme Marx a prétendu faire avec Hegel, il suffit de poursuivre le travail en y insérant la classe ouvrière après celle des industriels.

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