Lettre à propos de la « Proposition pour une charte du mouvement social européen »

Jacky Toublet
mardi 16 décembre 2008
par  René Berthier
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Cher camarade,

Je me permets de te faire parvenir, en particulier parce que tu as signé l’appel « Résolument pour une alternative, le développement des luttes et l’autonomie du mouvement social » des informations à propos d’une nouvelle initiative.

A côté des signatures de nombreux militants tant associatifs que syndicaux, on trouve également celle de Pierre Bourdieu, le sociologue bien connu, qui s’est engagé au nom de l’association Raisons d’agir.

Des contacts ont été pris entre la commission de rédaction dudit appel et le collectif de sociologues et chercheurs divers qui travaillent avec Bourdieu.

Après moult échanges, et constat d’un certain nombre de convergences, les deux parties, associatifs et syndicalistes, d’une part, et intellectuels, de l’autre, sont convenues d’organiser, dans le délai peut-être un peu bref de huit à dix mois, un débat public et ouvert entre les divers mouvements sociaux qui agissent en Europe afin de réfléchir ensemble aux possibilités de s’opposer à la vague de fond libérale et à ses conséquences sur la dégradations des conditions de vie et de travail des habitants du continent.

Le texte qui expose le projet, intitulé « Proposition pour une charte du mouvement social européen », initié par l’association Raisons d’agir et Pierre Bourdieu, a été beaucoup discuté et il exprime une sorte de compromis entre les diverses sensibilités présentes — ainsi, comme tu peux le constater, il n’est pas dit, explicitement en tout cas, que le combat social doit être non seulement antilibéral mais aussi anticapitaliste. En revanche, il comporte de nombreux points positifs. Surtout ceux qui écartent sans ambiguïté tous les partis politiques de la problématique de discussion, y compris ceux qui aspirent à représenter « politiquement » le mouvement social, comme les Verts, la LCR, sans parler du PCF… Enfin, et tel est, je crois, l’aspect le plus intéressant de ce texte, il affirme qu’on ne peut réellement combattre les forces économiques dominantes par le moyen de la politique institutionnelle et propose la constitution d’un « contre-pouvoir », « critique », « social », pluraliste, non centralisé. Nous sommes, me semble-t-il, en présence d’une aspiration qui n’est pas sans rappeler celle qui a donné naissance, au commencement du siècle, au syndicalisme révolutionnaire. Pour des raisons somme toutes analogues, à savoir le constat fait par une partie de la population travailleuse ou précarisée que les institutions politiques de l’Etat républicain sont quasi inopérantes contre le capitalisme et sa tendance à appauvrir une fraction importante de la population, même quand ses institutions sont occupées par les personnages se réclamant de la gauche.

Souvent les anarchosyndicalistes, pour qui de tels constats font partie des options de base, jugent qu’ils n’ont pas à se mêler de ce type de débat et d’initiative. Sans doute parce qu’ils estiment qu’eux-mêmes sont arrivés au bout du processus mental et social qui commence par les interrogations que je citais ci-dessus et se conclut par la conviction qu’il importe de construire un mouvement syndicaliste révolutionnaire international important et existant réellement dans les luttes sociales.
On peut craindre, cependant, qu’une telle attitude soit stérile.

Il serait au contraire, je crois, tout à fait positif et utile que des anarchosyndicalistes militant et agissant dans le réel participent à de tels débats et y apportent leur expérience et des propositions issues du syndicalisme révolutionnaire. Et qu’ils viennent s’opposer à tous les apprentis politiciens qui manqueront pas, eux, d’y être présents pour vendre leur soupe.
Telle la raison du présent envoi.

Fraternellement.

J. Toublet.