Interview de « El Libertario » – Venezuela

lundi 26 décembre 2011
par  Eric Vilain
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Le groupe anarchiste Star, adhérant à la Fédération Ibérique des Jeunesses Anarchistes (Federación Ibérica de Juventudes Anarquistas-FIJA), a réalisé en juin 2009 une interview des camarades vénézuéliens qui publient le périodique « El Libertario » 

Groupe anarchiste Star [1] (GS) – Pourriez-vous nous parler de votre projet ? 

El Libertario est un journal publié depuis 1995 (56 numéros jusqu’en juin 2009). Nous essayons de traiter de la théorie et de la pratique anarchistes en Amérique latine et dans le monde, et de soutenir tout aspect libertaire au sein des mouvements sociaux que nous rencontrons. Nous ne recevons pas, nous ne voulons recevoir aucune subvention de l’Etat ou d’une autre instance de pouvoir hié­rarchique. Notre activité est 110 % autogérée. Cette publication est fondée sur l’idéal anti-autoritaire de l’anarchisme et est publiée par l’éditeur collectif d’El Libertario, un groupe d’affinité ouvert à la parti­cipation et à la collaboration de personnes ayant des principes et les comportements libertaires, dans une atmosphère de respect mutuel et de non-dogmatisme.

Le critère central d’affinité est de partager l’idéal anarchiste pour construire une société fondée sur la démocratie directe, la justice sociale, l’autogestion, l’entraide et l’auto-contrat sans l’imposition autoritaire de la loi ou de la force, entre autres valeurs. En plus d’être un groupe de propagande, nous essayons de promouvoir l’existence d’un mouvement libertaire dans notre pays, mais pour cela nous présupposons qu’il doit exister un certain nombre de mouvements sociaux de base, autonomes et combatifs, comme pré-requis pour l’expansion des idées et des pratiques libertaires dans notre envi­ronnement. Pour cette raison, nous sommes reliés à diverses orga­nisations sociales de base, nous les accompagnons dans leur lutte contre le pouvoir hiérarchique, et pour les droits humains. En outre, certains d’entre nous se consacrent à la recherche et à la réflexion théorique. Nous encourageons également la culture de l’autogestion, à travers l’audiovisuel et les entretiens, ainsi que par la première foire aux livres et aux vidéos libertaires prévue en novembre 2009. Enfin, dans la mesure de nos affinités et possibilités, nous sommes impliqués dans des campagnes comme celle qui s’est tenue l’année dernière pour les 20 ans du massacre d’El Amparo [2].

Pour plus de détails sur nous, ce que nous faisons et ce que nous pensons, voir notre web : www.nodo50.org/ellibertario (en espagnol, anglais et autres langues), et dans les éditions imprimées du journal.

GS – Quelle est votre position sur la prétendue révolution bolivarienne [3] ? (N.d.T.)

Nous comprenons que ce qui est arrivé au Venezuela depuis 1999 a été un mélange malheureux de caudillisme [4] et de capita­lisme d’Etat, fondé sur l’abondance des recettes pétrolières. Notre analyse suggère que le prétendu gouvernement bolivarien est un prolongement, et non pas une rupture, de la crise de la démocratie représentative au Venezuela et de son modèle économique basé sur l’exploitation de l’énergie. Il y a eu une « révolution » dans la mesure où notre mode de vie a été démantelé de multiples manières, mais ce que nous voyons en cours de construction annonce clairement des résultats négatifs pour les exploités et les opprimés ; par consé­quent, permettre sa consolidation, c’est rendre les choses plus diffi­ciles à changer. Les transformations que les anarchistes visent sont très différentes de la direction prise par ce « processus » qui, depuis plus de 10 ans à la barre, se montre plein d’autoritarisme, en alliance honteuse avec le capital transnational (à travers des partenariats avec des entreprises mixtes qui contrôlent les réserves pétrolières du pays), bureaucratiquement inefficace, structurellement infecté par la corruption ; avec des orientations, des personnalités et des com­portements que nous ne pouvons approuver.

Nous avons enquêté, étudié et fait des rapports au sujet du Ve­nezuela dans la mondialisation économique, dont le rôle n’est que de fournir sur le marché mondial des ressources énergétiques de manière sûre, fiable et bon marché.
Comme personne dans le passé, ce gouvernement à la rhétori­que nationaliste et gauchisante s’est montré très efficace pour obli­ger la société à se soumettre au commerce mondial de pétrole, et à remercier servilement pour les miettes reçues, tout en maintenant l’une des distributions les plus injustes de la richesse sur le conti­nent.

Ainsi, remettre en cause les effets environnementaux et sociaux de l’exploitation des hydrocarbures et des minéraux est devenu ta­bou et politiquement incorrect. Le gouvernement bolivarien a déve­loppé une machine de propagande impressionnante pour vendre les bénéfices supposés de leurs politiques sociales, mais les données et la réalité nous montrent que s’il y a eu des améliorations dans cer­taines domaines et dans des programmes gouvernementaux spécifi­ques, (excuse donnée par l’action de l’Etat pour mettre en avant sa légitimité présumée partout dans le monde), la situation du peuple ne s’est pas améliorée de manière significative malgré les revenus fiscaux et pétroliers les plus élevés dans l’histoire du pays pour une période similaire, qui ont servi à élever la « bolibourgeoisie » (la nouvelle bourgeoisie créée au Venezuela) qui s’accroît aux dépens du pouvoir officiel. Beaucoup de ceci est montré dans notre publica­tion, qui essaie de citer les sources et les données du gouvernement lui-même. Comme illustration de l’aggravation de la crise en bas de l’échelle, il est à noter que le Venezuela a un des taux d’homicides les plus élevés du continent : 14.000 morts pour 2008. Cela nous renseigne sur l’étendue d’un climat de violence qui reflète la désinté­gration de la société vénézuélienne, une tendance qui aurait été in­versée, ou du moins contenue, si nous avions connu un changement qui aurait été fait au bénéfice du peuple.

GS – Nous comprenons que le mouvement contre le parti au pouvoir n’est pas aussi homogène que les partisans du gouver­nement le disent. Quelles sont les différentes tendances qui se battent contre le gouvernement ? Quel est le lien entre ces ten­dances ?

L’image que la propagande chaviste présente de l’opposition est fausse et intéressée. Elle est cataloguée comme une « droite terro­riste, laquais de l’impérialisme et contrôlée par la CIA ». Bien qu’il puisse y avoir un secteur qui corresponde à cette image, le tableau est beaucoup plus hétérogène. Il y a l’opposition héritière du modèle politique dominant avant 1999, avec les vieux et faibles partis AD (social-démocrate, proche du PSOE espagnol) et COPEI (démo­crate-chrétien, semblable au PP), ainsi que d’autres formations dont les fonctions idéologiques vont dans le même sens, qui trouvent en­tre elles d’ex-sympathisants du gouvernement actuel (tel que la MAS et le parti PODEMOS) dont la rupture avec Chavez a plus à voir avec des problèmes de pouvoir et des désirs bureaucratiques insa­tisfaits qu’avec des conflits idéologiques et politiques significatifs.

Cette opposition de droite et social-démocrate semble apparaître – à la lumière de ce que les chavistes font de leur côté – comme le seul choix possible, et réduit les problèmes du pays au champ politi­que-électoral, parce que leur seul intérêt est d’arriver au gouverne­ment pour gérer les revenus du pétrole à leur bon vouloir. Cette stratégie a été assez efficace en attirant vers leur leadership des ini­tiatives citoyennes de base, se présentant comme un « moindre mal » en comparaison du gouvernement autoritaire en place.

Par ailleurs, il y a une partie de la population identifiée comme « ni-ni » (ni ceci ni cela) qui n’est d’accord ni avec le gouvernement ni avec l’opposition. Ce groupe représente la plus importante mino­rité dans le pays dans les sondages électoraux, ce qui fait que toutes les stratégies de recherche de vote sont destinées à en appeler aux « ni-ni » avec n’importe quel argument. Avec son existence, il est clair que, bien qu’il prêche la confrontation inter-bourgeoise, le pays n’est pas mécaniquement divisé entre chavistes et antichavistes. El Libertario ne s’est jamais identifié comme « antichaviste », car à par­tir de 2002, nous avons dénoncé la construction de la fausse polari­sation qu’ils construisent dans le but de saper l’autonomie des mou­vements de base et de profiter de leur dynamique de mobilisation dans les sondages. El Libertario fait partie d’une constellation, maintenant dispersée et avec peu de coordination, de groupes et d’organisations de gauche anti-capitalistes qui dénoncent avec la même insistance le gouvernement du président Chavez et ses op­posants dans les médias d’opposition. Mais comme vous l’imaginez, ces expressions sont masquées par les forces qui ont intérêt à ce qu’on ne perçoive que l’existence que de deux parties en conflit. Les signes de l’existence de cette autre alternative, qui par la lutte à la base avec le peuple essaye de briser la voie électorale, deviennent visibles depuis deux ou trois ans, alors que peu à peu la manifesta­tion des conflits sociaux laisse entrevoir aux travailleurs, indigènes, paysans, étudiants, victimes de la violence institutionnelle et de la criminalité, les sans-abri, etc., que la lutte pour le pouvoir d’Etat ne sera pas le moyen de résoudre leurs problèmes, pas plus que ce ne le fut en cette décennie de prétendue révolution, ni avant en 40 années de démocratie représentative trompeuse.

GS – Quelles sont les activités et les revendications des libertaires vénézuéliens ?

Le mouvement anarchiste local actuel est jeune, il coïncide pres­que avec la date de publication de El Libertario, ce qui fait que nous avons eu, au cours des années, à faire face au gouvernement auto­ritaire et aux partis d’opposition, car les deux sont également étran­gers à notre projet.

Nous avons fait face à d’énormes obstacles à la fois pour nous imposer comme une option reconnue que pour nous insérer dans les luttes sociales concrètes. Cependant notre persévérance a porté ses fruits et la preuve se trouve en consultant les pages des différents numéros de El Libertario (beaucoup sont disponibles sur notre site), surtout les plus récents, où vous pouvez voir comment se sont ou­verts des espaces pour des connexions prometteuses entre le mili­tantisme acrate et les expressions les plus dynamiques de mobilisa­tion sociale qui existent au Venezuela, alors que nous cherchons à nous lier aux conflits et aux revendications les plus significatifs du collectif en encourageant l’autonomie des mouvements sociaux et en accompagnant leur développement.

Pour cela nous avons construit des affinités et des coordinations diverses avec des mouvements et initiatives de base et des groupes anticapitalistes, parmi lesquels nous mentionnerons le Comité des victimes contre l’impunité de Lara, la Maison de la femme Juana Avanzadora, le groupe d’études « Pueblo y conciencia », de Maca­ray, l’Unión Socialiste de gauche et la tendance syndicale CCURA, le groupe Tercer Camino de l’ex-guérillero Douglas Bravo, divers syndicats du secteur public de la Santé, des organisations de droits humains, des initiatives de jeunes et des collectifs écologistes.

GS – Quels sont les principaux courants qui se manifestent au sein du mouvement anarchiste au Venezuela ?

La scène anarchiste vénézuélienne est encore très faible et trop récente pour qu’on puisse parler de l’existence de courants dans le sens où ce terme peut être compris en Europe. Sans doute les mili­tants ont diverses affinités de pensée et d’action mais cela ne per­met pas de les différencier au point que cela les sépare les uns des autres. Par ailleurs, le fait même d’avoir à faire de l’activité libertaire là où encore récemment elle n’existait pas et dans les circonstances que nous avons expliquées, a été plutôt un encouragement pour que le peu d’anarchistes que nous sommes restent unis.

On a voulu présenter – en particulier pour le monde extérieur – une division parmi les anarchistes locaux qui seraient, d’un côté, « anarcho-chavistes » ou « anarchistes bolivariens », qui croient que le processus révolutionnaire en cours permet de faire avancer la cause libertaire, tandis que d’autres seraient « anarcho-libéraux » ou « anarcho-dogmatiques », parce que nous ne reconnaissons pas ce progrès, de sorte que étant opposés au gouvernement progressiste, nous jouerions en faveur de l’empire et de la réaction de droite, ce qui est un une simplification grotesque et intéressée de ce que nous disons dans El Libertario.

Évidemment, une telle imposture sur le Venezuela et sur la situa­tion des anarchistes locaux ne peut être soutenue que par l’ignorance, l’aveuglement, la mauvaise foi et la provocation.

Il y a des gens qui à un moment ont été ou se sont considérés comme anarchistes, mais qui maintenant proclament la prétendue exceptionnalité historique du cas vénézuélien, et qui renient ou dé­forment l’essence libertaire anti-autoritaire et autogestionnaire de l’idéal anarchiste, de sorte que même quand ils continuent de se qualifier d’anarchistes, il est évident qu’ils ne le sont pas. D’autre part, par coïncidence, la plupart de ces personnes sont des fonction­naires de l’Etat actuel ou reçoivent des subventions du gouverne­ment pour leurs activités, ce qui en soi laisse beaucoup à désirer quant à l’intensité de leur affiliation libertaire.

Pour nous, qui avons constaté ce qui arrive dans des situations identiques sur le continent, ce qui s’est passé dans le Cuba de Cas­tro et l’Argentine de Perón se répète avec quelques excentricités, à savoir des tentatives du pouvoir de recruter et de diviser le mouve­ment anarchiste.

 
GS – Gardez-vous d’autres relations avec les anarchistes en Amérique latine et dans le monde ?

Nous sommes toujours intéressés à établir des relations plus lar­ges avec les anarchistes à l’extérieur, en particulier avec nos affini­taires de la sphère latino-américaine. D’abord, parce que notre expé­rience est plus récente, nous voulons nous nourrir de ce qui a été et de ce qui est le chemin de l’anarchie dans d’autres scénarios, mais aussi parce que nous espérons partager notre démarche, nos doutes, nos certitudes, nos erreurs. Alors, qu’y a-t-il de mieux que les compagnons pour cela ! ...

En termes plus concrets, cette relation a été exprimée par la diffusion de notre organe imprimé dont nous sommes fiers de dire (et cela nous stimule !) qu’il a été le périodique anarchiste latino-améri­cain le plus largement distribué dans la période récente, puisque ses 2000-2500 exemplaires par numéro non seulement vont dans diffé­rents endroits du Venezuela, mais aussi régulièrement dans une douzaine d’autres pays. Un autre fait significatif est que notre site dépasse déjà les 160 000 visites enregistrées, avec une moyenne quotidienne de 50 à 80 visites. Mentionnons également les innom­brables contacts personnels directs avec des libertaires de toute la planète. Tout cela se traduit par un flux continu de relations et d’échanges avec le mouvement anarchiste international, ce qui est pour nous une source constante de défis et de satisfactions.

GS – Que pensez-vous de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) ?

A un moment, quand notre collectif éditeur était connu comme Commission de relations anarchistes, nous étions un groupe des Amis de l’AIT, une situation à laquelle nous avons mis fin parce que notre groupe n’est pas spécifiquement un collectif d’action anarcho-syndicaliste, et ne s’est pas développé dans le milieu anarchiste lo­cal sur ce terrain d’activité ou d’action.
Malgré ce fait, nous avons maintenu des relations cordiales aussi bien avec l’AIT qu’avec certaines de ses sections. Nous tenons à souligner notamment des liens (à la fois avec des personnes et avec des instances collectives) avec la Confédération nationale du travail dans la péninsule ibérique.

GS – Et l’Internationale des Fédérations anarchistes (IFA) ?

Compte tenu du profil de notre groupe, nous avons été très inté­ressés par ce lien, nous avons donc fait des efforts pour entretenir des relations avec l’IFA, de la part de laquelle nous avons eu de la réactivité et du soutien. Comme preuve de ce lien que nous avons, la présence de représentants d’El Libertario dans les deux derniers congrès de l’IFA (à Besançon, et Carrare, respectivement), et le Manifeste de solidarité avec les anarchistes et les mouvements so­ciaux au Venezuela, publié par l’IFA en 2007 (ce document est dans la section « textes » de notre site).

GS – Un mot sur les organisations comme le Front d’Actions Libertaires (Frente de Acciones Libertarias). Anarchisme bolivarien ou infiltration des services de renseignement ?

Nous ne savons pas si on peut parler d’une prétendue « organisation » sur l’existence de laquelle on n’avait des indications que par ce qu’on disait d’elle sur Internet, et qui a cessé de donner des signes de vie sur ce média après avoir sollicité le vote en faveur de Chavez aux élections de décembre 2007.
L’affaire est par ailleurs semblable à d’autres nébuleuses « organisations » qui viennent à la lumière en essayant de prouver l’existence réelle de l’« anarcho-chavisme » ou de l’« anarchisme bolivarien », à l’égard duquel l’explication aurait moins à voir avec les conspirations de la police qu’avec la psychopathologie de certai­nes obsessions individuelles et avec la justification de subventions gouvernementales.

GS – Beaucoup d’anarchistes en dehors du Venezuela ne connaissent pas ce problème. Que pensez-vous que vous pou­vez faire pour clarifier la situation ?

Si le problème est l’existence d’entités telles que le FAL, il n’y a pas grand-chose que les anarchistes puissent faire contre les obsessions ou l’excuse de prébendes officielles, si tel était le cas. Pour le reste, pour peu que les anarchistes partout dans le monde réfléchissent un peu, en étant conséquents avec l’idéal que nous défendons et avec un minimum d’informations sur le cas du Vene­zuela, on se rendra compte de l’incongruité absolue qu’il y a à se déclarer « anarcho-chaviste » ou « anarcho-bolivarien », qui est une contradiction aussi évidente que de se proclamer « anarcho-éta­tiste ».

En tout cas, à partir de notre publication, nous allons poursuivre les efforts pour faire connaître ce qui se dit de l’anarchisme au Ve­nezuela (y compris sur notre site Web où se trouvent un grand nom­bre de traductions en anglais, français, allemand, italien et portu­gais), ayant le soutien de nombreux organes libertaires dans le monde qui, avec une grande solidarité, donnent de l’espace à notre point de vue.

En tout cas, nous invitons à prendre connaissance des opinions non seulement d’El Libertario, mais de toutes les initiatives qui du point de vue anticapitaliste dénoncent le chavisme pour ses préten­tions autoritaires, qui bénéficient aux secteurs les plus agressifs de l’économie mondiale actuelle. Bien sûr, ce serait mieux si vous visi­tiez le Venezuela pour voir la réalité cachée derrière le spectacle bo­livarien pseudo-révolutionnaire.

GS – Quelle est l’attitude du gouvernement envers les grou­pes anarchistes et les individus qu’il ne peut pas contrôler ?

Même s’il n’y a pas une répression spécifique contre l’anarchisme, le gouvernement vénézuélien va de l’avant dans une politique de contrôle et d’assujettissement de tout signe de dissi­dence radicale qui remet en question et combat les bases de l’actuel système de domination politique et économique.
Ce n’est en aucune façon différent de ce que les autres États font dans le reste du monde, même s’ils veulent le cacher ici sous une phraséologie de révolution, de socialisme et de pouvoir populaire.

Par conséquent, dans la mesure où les anarchistes participent aux luttes sociales et encouragent leur auto-développement par rap­port au pouvoir autoritaire, nous sommes soumis à la même vague de répression qui pèse aujourd’hui contre les expressions du mou­vement populaire qui refusent d’accepter que le salut collectif se trouve dans la volonté du Commandant Chavez. En ce sens, nous voulons dénoncer la répression et la criminali­sation de la protestation sociale menée par le gouvernement actuel.

En 2002 et 2004, avec l’excuse du coup d’État, des modifications ont été apportées à diverses lois, y compris le Code criminel et la Loi organique de sécurité de la nation, qui a criminalisé le blocage des rues et les grèves dans les entreprises dites de base.

Ce qui a été présenté comme « la répression contre les coups d’Etat » s’applique maintenant aux communautés qui se mobilisent pour leurs droits. Selon les chiffres publiés par les syndicats, concernant le mouvement paysan et les organisations des droits humains, il y environ 1200 personnes présentées aux tribunaux pour avoir protesté. Par ailleurs, le gouvernement n’a pas besoin en pre­mière instance de faire de la répression directe contre les manifesta­tions, car il emploie des organisations para-étatiques, désignées comme « pouvoir populaire », qui effectuent le harcèlement psycho­logique et la répression physique du mécontentement avec le pré­texte de « neutraliser le sabotage de la révolution », ce qui rappelle sans aucun doute des stratégies similaires appliquées dans d’autres pays.

Si les protestations persévèrent et atteignent de la notoriété, l’Etat fait appel à la police et à l’armée, avec les résultats connus partout dans le monde : répression violente avec ses conséquences tragi­ques de morts et de blessés. C’est ainsi que le 20 mars, 2009 ils ont assassiné un sans-abri, José Gregorio Hernández, lors d’une expul­sion à Anzoategui et, le 30 avril 2009, ils ont assassiné un étudiant, Yusban Ortega, à Mérida, pour ne citer que les cas récents. Dans ce contexte, ce que le gouvernement décrit comme « contre-révolution­naire, organisé par la CIA et l’impérialisme », appliqué à toute ex­pression de mécontentement, a été une stratégie efficace dans le passé, mais cela a maintenant perdu de son efficacité et les citoyens ordinaires, surmontant la peur, se sont encouragés à protester pour améliorer leurs conditions de vie.

GS – Vous avez publié plusieurs articles dénonçant la ré­pression syndicale par le gouvernement. Pouvez-vous nous parler de cette question ?

Des cas comme celui des deux travailleurs de Mitsubishi tués à la fin de janvier 2009 par la police « socialiste et bolivarienne » du gou­verneur chaviste à Anzoategui, sont – comme tant d’autres exem­ples de répression – présentés par la propagande gouvernementale comme une exception étrangère à la politique de l’État, ou comme le résultat de provocations et/ou d’infiltrations cherchant à enlaidir l’image officielle soignée. Mais, comme nous l’avons rapporté en détail dans El LIbertario, c’est l’application d’une orientation dans la­quelle s’est engagé l’Etat actuel du Venezuela – fidèle à ses origines de coups d’Etats militaires et à l’orientation idéologique qui a son origine dans la dictature de Castro à Cuba – qui, derrière la masca­rade du socialisme du XXIe siècle, veut imposer à la fois par le bâton et par la carotte un modèle de contrôle autoritaire sur la société, ce qui se fait en accord et avec la bénédiction de leurs partenaires du capital transnational. Aujourd’hui, avec la crise économique du ca­pitalisme mondial, les ressources nécessaires pour le contrôle de la carotte se raréfient au Venezuela aussi, malgré la richesse pétro­lière, ce qui fait que s’abat sur le dos des opprimés « le bâton du peuple » que Bakounine avait prévu comme recours inévitable des autoritaires qui se proclament de gauche.

En ce qui concerne la question précédente, souvenons-nous de la situation des « 14 de Sidor », un groupe de travailleurs et travail­leuses qui, en même temps qu’ils sont soumis au régime de contrôle judiciaire, sont jugés pour « détournement qualifié et entrave à la li­berté du travail » pour avoir protesté contre leurs conditions de tra­vail, ce qui pourrait signifier une condamnation de 5 à 10 ans de pri­son (plus d’infos sur http://www.nodo50.org/ellibertario/descargas/solidaridad_camila.doc).

A ce stade, nous devons dénoncer les tentatives de constitution artificielle de centrales syndicales par le parti au pouvoir, le PSUV. Cette manœuvre a aggravé la crise historique dans le secteur et renforcé la présence de « sindicaleros » qui vivent de la vente des droits des travailleurs au bénéfice des patrons. De plus, nous avons des bagarres entre les syndicats sur la répartition des emplois, no­tamment une « conquête » des conventions collectives dans les in­dustries pétrolières et dans la construction, où les syndicats contrô­lent une grande partie de la répartition des emplois.

Bien que cette situation soit antérieure au gouvernement Chavez, la dégradation actuelle du syndicalisme, encouragée par le pouvoir de l’État, a atteint un niveau dramatique, et c’est ainsi que, en 2007, un total de 48 personnes, essentiellement des syndicalistes, ont été tués lors de conflits liés à l’obtention d’un emploi, et 29 en 2008. D’autre part, on connaît les déclarations du Président attaquant l’autonomie des organisations syndicales, ainsi que la pression sur les employés du public pour qu’ils adhèrent au PSUV et participent « volontairement » aux manifestations pro-gouvernementales.

Il est incroyable que le licenciement de personnes qui ne suivent pas la vision politique officielle trouve une justification chez des gens qui se considèrent eux-mêmes comme « révolutionnaires ». Rappelez-vous la publication du recensement des électeurs de l’opposition, la « liste Tascon » (en l’honneur du député qui l’a ren­due publique), grâce à laquelle on appliqua une discrimination politi­que systématique contre toute personne identifiée comme adver­saire du gouvernement.

La propagande officielle proclame que le Venezuela a le plus fort salaire minimum du continent, mais reste silencieuse sur le fait que 18 % des travailleurs gagnent moins que cela, et que 5 % ont reçu entre 1 et moins de 2 salaires minimum, dans le pays qui a l’inflation la plus élevée du continent dans la décennie actuelle. Pourtant, nous voyons avec espoir que progressivement de plus en plus de travail­leurs et de travailleuses de différents secteurs ont perdu la crainte d’être criminalisés, et descendent dans la rue pour conquérir leurs droits par la lutte.

Voulez-vous ajouter quelque chose ?

Pour nous contacter par e-mail, nos boîtes aux lettres sont

ellibertario@nodo50.org
et
ellibertario@hotmail.com.

Nous nous félicitons de cette occasion pour répandre notre voix, parce que nous sommes engagés à la fois dans l’action sociale au­tonome des opprimés et des exploités au Venezuela et dans la diffu­sion de leurs luttes indépendamment des intérêts du pouvoir d’Etat et du capital. Nous invitons également ceux qui lisent cette interview et souhaitent collaborer à la réalisation de la première foire du Livre et de la Vidéo libertaire, qui se tiendra à Caracas, à nous écrire à li­bertaire, d’écrire à

feriaa.caracas2009@gmail.com.

Salut et Anarchie !

Nous vous remercions d’avoir consacré votre temps et vous adressons une forte accolade libertaire depuis la péninsule Ibé­rique. Salut à ceux et celles qui luttent ! Groupe Anarchiste Star – FIJ

(Traduction : R.B.)


[2Le massacre de El Amparo, village frontalier de la Colombie, connu aussi sous le nom de massacre de La Colorada, désigne l’assassinat de 14 pêcheurs par les forces de sécurité vénézuéliennes. Il fut prouvé que les allégations selon lesquelles ces pêcheurs auraient été des guérilleros colombiens préparant des actions terroristes contre le Venezuela étaient infondées. (N.d.T.)

[3Le Bolivarisme est un courant politique propre à Amérique du Sud, fondé sur les idées de Simón Bolívar axées autour de la justice sociale, de la liberté et de l’égalité des droits. Le bolivarisme est aujourd’hui revendiqué dans les milieux radicaux, en particulier par Hugo Chávez, président du Venezuela chez qui on retrouve les principaux traits bolivarisme : volonté d’indépendance vis-à-vis des puissances dominantes (des États-Unis surtout), tentatives d’unification ou de rapprochement des ex-colonies.

[4De caudillo, « seigneur » ou « aventurier à la tête d’une armée personnelle » dans l’Espagne féodale. Mot repris en Amérique latine à l’époque de l’indépendance (1811-1825) pour désigner ceux qui utilisaient leur clientèle pour conquérir le pouvoir, par la violence ou plus rarement par voie électorale, puis à nouveau en Espagne pour désigner le général Franco, chef de l’État concentrant tous les pouvoirs sur sa personne à partir du 8 août 1939. (N.d.T.)