Christian LAGAN. — Contre la confusion

Noir et Rouge, Cahiers d’études anarchistes, n° 38, juin-juillet 1967
mardi 25 septembre 2012
par  Eric Vilain
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Inutile de se cacher les faits : de graves événements viennent de se produire dans le mouvement libertaire et tout particulièrement au sein de la Fédération Anarchiste (F.A.) aboutissant à une scission au cours de son Congrès national, tenu les 13, 14 et 15 mai à Bordeaux. Bien que ne faisant pas partie de la F.A., en tant que militants anarchistes ces faits nous touchent aussi directement, d’où notre intervention actuelle. Et puis notre groupe doit également tenter de situer ses propres responsabilités, n’étant pas de ceux qui sont perpétuellement satisfaits d’eux-mêmes...

Cela dit, et avant les détails qui suivront, on peut dire que la crise qui secoue le mouvement anarchiste « officiel » en France découle directement d’une tentative de prise en main de la F.A. par certains éléments réunis au sein d’un organisme (l’Association pour l’étude et la diffusion des philosophies rationalistes ou A.E.D.P.R., nous dirons l’Association...) tendant à s’ériger en bureaucratie à l’intérieur de cette même Fédération. On nous dira que le phénomène de la bureaucratisation n’est pas nouveau, même chez les libertaires, et nous avons déjà précisément examiné ici les déviations de ce type pendant la Révolution espagnole , certes. Mais il est curieux, pour ne pas dire inquiétant, que nous souffrions périodiquement des mêmes maux, que nous ne sachions tirer conséquence de ce dont nous avons déjà pâti. S’agit-il d’une faiblesse de notre théorie ou de notre démission devant certains devoirs ? Questions auxquelles il serait peut-être temps de répondre...

CONTRE LA CONFUSION

Bien sûr, il y a de par le monde des événements bien plus importants, des guerres, de graves conflits sociaux, des bouleversements politiques, la faim dont tout le monde parle parce qu’il faut bien parler de quelque chose, il y a tout ça, bien sûr. Et pourtant nous allons longuement, et durement, traiter d’un autre sujet, d’apparence mineure, mais qui, au-delà de notre réaction d’anarchistes, semble dépasser nos histoires « de famille » pour recouper un conflit qui touche « tout » le mouvement révolutionnaire : aux questions essentielles il est répondu par des faux-fuyants ou des « personnalisations » qui noient le poisson. Dans la mesure de nos forces, nous avons toujours oeuvré (ou du moins nous avons tenté de le faire, avec des lacunes dont nous reparlerons) pour crier les vérités pas bonnes à dire. Nous sommes obligés de le faire particulièrement aujourd’hui, en espérant que le débat, voire les attaques qui s’ensuivront, resteront sur le terrain constructif qui seul nous intéresse. Que l’ensemble des camarades du mouvement anarchiste soit persuadé que, pour notre part, nous sommes absolument décidés à rester sur ce terrain, quoi qu’il nous en coûte.

PREMICES D’UNE CRISE

Inutile de se cacher les faits : de graves événements viennent de se produire dans le mouvement libertaire et tout particulièrement au sein de la Fédération Anarchiste (F.A.) aboutissant à une scission au cours de son Congrès national, tenu les 13, 14 et 15 mai à Bordeaux. Bien que ne faisant pas partie de la F.A., en tant que militants anarchistes ces faits nous touchent aussi directement, d’où notre intervention actuelle. Et puis notre groupe doit également tenter de situer ses propres responsabilités, n’étant pas de ceux qui sont perpétuellement satisfaits d’eux-mêmes...

Cela dit, et avant les détails qui suivront, on peut dire que la crise qui secoue le mouvement anarchiste « officiel " en France découle directement d’une tentative de prise en main de la F.A. par certains éléments réunis au sein d’un organisme (l’Association pour l’étude et la diffusion des philosophies rationalistes ou A.E.D.P.R., nous dirons l’Association...) tendant à s’ériger en bureaucratie à l’intérieur de cette même Fédération. On nous dira que le phénomène de la bureaucratisation n’est pas nouveau, même chez les libertaires, et nous avons déjà précisément examiné ici les déviations de ce type pendant la Révolution espagnole (1), certes. Mais il est curieux, pour ne pas dire inquiétant, que nous souffrions périodiquement des mêmes maux, que nous ne sachions tirer conséquence de ce dont nous avons déjà pâti. S’agit-il d’une faiblesse de notre théorie ou de notre démission devant certains devoirs ? Questions auxquelles il serait peut-être temps de répondre...

Quoi qu’il en soit, un autre phénomène de bureaucratisation, récent, s’était produit autour des années cinquante au sein de la F.A. d’après-guerre, phénomène qui devait aboutir à la transformation de celle-ci en Fédération communiste libertaire (F.C.L.), elle-même se changeant rapidement en un quasi parti néo-léniniste dont l’apothéose devait être la participation aux élections législatives de 1956 (2) avec comme conséquences matérielles la disparition de la F.C.L., de son journal « Le Libertaire >, du local, etc. ; les conséquences psychologiques, politiques, étaient bien plus graves encore... Ce beau bilan était le résultat d’un travail de sape entrepris au sein de la F.C.L. par un organisme clandestin, l’O.P.B. (Organisation-Pensée-Bataille), créé par quelques personnages se sentant « désignés » pour veiller sur la pureté idéologique de l’organisation, pour la protéger des « déviations ».

Certains vieux compagnons parlent, avec un air entendu, de provocation, c’est possible et la menace du noyauteur, voire du flic, pèse sur toute organisation révolutionnaire inconséquente, mais, outre qu’elle paraît difficilement vérifiable, et même en ce cas, cette thèse nous semble aussi une facilité, un autre moyen d’éviter les questions gênantes et n’empêche rien, ceci par exemple : tout organisme créé à l’intérieur d’un groupe ou d’une organisation pour protéger d’une déviation ne peut que se scléroser bureaucratiquement, devenir lui-même une déviation. A plus forte raison chez les anarchistes ! Précisons enfin que l’O.P.B., bureau politique secret, sut profiter de la volonté de changement manifestée par un certain nombre de jeunes (et même de moins jeunes) qui désiraient insérer l’anarchisme 1950 plus en son temps, et ceux d’entre nous qui participèrent à cette longue et triste aventure n’ont jamais renié leur conviction d’alors, ni leur responsabilité. Nous avons pu nous tromper, nous avons pu exclure (c’est bien pourquoi nous ne somme pas près de reparticiper à des tentatives d’exclusion ou à justifier celles-ci), mais nous n’avons jamais agi déloyalement, malhonnêtement, en participant, par exemple, à l’O.P.B. Cela dit, nous voudrions bien que les « glorieux aînés », les « sages » (pour employer un mot entendu au Congrès de Bordeaux, auquel nous assistions au titre d’invités) prennent aux aussi leurs responsabilités, qu’ils ne se déchargent pas noblement, et lâchement, des erreurs et faiblesses accumulées malgré leur « expérience » sur le dos des petits jeunes que nous étions alors ! Qu’ils cessent aussi de tout expliquer, magiquement, par ce croquemitaine que l’on brandit périodiquement : Fontenis. Car, enfin, si les responsabilités de celui-ci restent importantes et donnent même son nom à un système, qui a inconsidérément poussé le même Fontenis, créateur et pivot de l’O.P.B., vers les postes responsables ? Qui a fermé les yeux bien trop souvent, par crainte de se mouiller : les gars des années 52 ou les « sages > qui présidèrent après-guerre au démarrage de la première F.A. ? Nous n’avons pas le culte du passé, mais il faut parfois que certaines choses soient dites. Nous continuerons à les dire, très clairement, en reparlant de notre responsabilité. Mais ceci sur un autre plan.

NOTRE RESPONSABILITE

Oui, à la lumière des événements actuels. Nous nous reconnaissons une très grave lacune, mais donnons d’abord quelques explications. En 1956, nous nous reconstituions, après la déroute de la F.C.L. pour continuer envers et contre tout le combat anarchiste-communiste, d’abord sous la dénomination de G.A.A.R. (Groupes anarchistes d’action révolutionnaire), avec « Noir et Rouge » comme organe théorique. puis sous le seul nom de groupe « Noir et Rouge », après le départ de certains de nos camarades qui entrèrent à la F.A. numéro 2, reconstituée, elle, en Noël 1953 avec son propre journal, « Le Monde libertaire », en dualité d’ailleurs avec la F.C.L. et « Le Libertaire ». Entre autres objectifs, nous nous étions promis d’attaquer le maximum de sujets réputés difficiles, voire tabous dans nos propres milieux et de tenter d’y donner une réponse, du moins notre réponse. Nous eûmes ainsi l’occasion de traiter de la fameuse (l’inévitable) question franc-maçonne qui, entre parenthèses et selon nous peut aider à mieux comprendre les comportement et méthodes d’une certaine clique sévissant, aussi, chez les anarchistes ; les problèmes du nationalisme et du colonialisme - rappelons l’accrochage avec Leval à propos du Cuba ! - ainsi que l’étude des errements parlementaristes des camarades leaders en Espagne, tout cela, entre autres sujets, pouvait nous faire croire que nous avions atteint certains de nos objectifs. Mais une chose manquait, que nous aurions voulu étudier, tenter d’analyser : la déviation bureaucratique de la F.C.L. ce qu’on a appelé le « fontenisme ». Certes, nous avons souvent fait allusion à la crise F.C.L. dans nos éditoriaux des premières années, nous en avons même montré un aspect avec l’article sur les élections de 1956 (que nous pourrions réimprimer. en le complétant, si nos lecteurs le désirent), mais tout cela était fragmentaire et nous avions conscience qu’une explication de fond, nécessitant une assez longue étude et de nombreuses recherches, restait à faire. On pouvait hésiter : n’étaient-ce pas de bien vieilles histoires, déjà poussiéreuses ?

Devant l’utilisation du fantôme fonteniste aujourd’hui pratiquée par certains pour justifier leurs propres manœuvres. nous reconnaissons notre lacune. « Nous aurions dû » faire ce travail, quels que soient nos scrupules concernant l’objectivité ou notre répugnance à jouer les historiens. Car le phénomène bureaucratique, après l’O.P.B. et sa finalité de type léniniste, s’est reproduit avec la constitution de l’Association créée à l’origine, bien sûr, à titre de couverture juridique mais aussi comme assemblée de quelques personnages choisis (par eux-mêmes et par cooptation) parmi les différentes tendances (sic) de l’anarchisme afin d’éviter que la F.A. numéro 2 ne retombe sous la coupe d’une tendance. En somme, on voit cette énormité : une organisation anarchiste chapeautée par une sélection de militants hors-série et ce principe étant admis au Congrès de reconstitution de 1953 ! Certes, pendant longtemps, ladite Association n’eut, semble-t-il, pas à intervenir, mais la sclérose et la quasi-pérennité des responsables à certains secrétariats aidant, il était normal, inévitable, que la mainmise se traduisît un jour ou l’autre, à l’occasion du plus minime prétexte..

C’est ce qui se produisit cette année après l’éviction de deux membres du Comité de lecture du « Monde libertaire " par le secrétaire général, membre de l’Association, sous le prétexte d’engueulades et d’un « mauvais climat » de ce comité. Bien sûr, et pour nous qui ne sommes pas manichéens, des tas d’autres faits ont pu se brancher sur le phénomène bureaucratique : on a parlé de déviations « marxistes " (3), de complot situationniste et expliqué qu’il fallait se défendre contre ces gens-là, etc. Nous ne voulons pas fermer les yeux devant les possibles responsabilités de chacun et toutes les déviations peuvent être étudiées puis critiquées ; combattues (à moins, comme le disait René Furth au congrès, qu’on bloque une discussion gênante en traitant l’autre de « marxiste " ou de « situationniste " ; l’anarchisme craindrait-il de se frotter à ces « ismes » là ?), mais pour nous la cause essentielle de la crise reste la création, le développement et le maintien, nonobstant les « garanties » obtenues au récent congrès de la F.A., de l’organisme bureaucratique ayant nom !’Association. Ce maintien porte en lui-même, inéluctablement, les crises à venir. Des camarades, restés à la F.A., ne le croient pas. Souhaitons nous tromper.

Quoi qu’il en soit, nous regrettons de ne pas avoir expliqué en détail le mécanisme du phénomène O.P.B. Certes, nous n’aurions peut-être pas changé grand-chose en le faisant, du moins des camarades auraient-ils été édifiés devant le fontenisme brandi pour justement pratiquer un fontenisme cuvée 1967 ! Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire. D’autre part, Maurice Joyeux, pittoresque figure des milieux anarchistes, dans un opuscule ronéoté et expédié par ses soins, avant le congrès, « aux militants anarchistes » - ou la sélection du leader (in)-digeste, pardon ! - et intitulé « l’Hydre de Lerne ou la maladie infantile de l’anarchie ", promet d’écrire sa version du mouvement anarchiste d’après-guerre, en dépiautant l’O.P.B. au passage. Il a raison et comme nous pensons qu’on n’est jamais trop pour accomplir pareil travail d’Hercule, nous espérons apporter notre petite contribution à l’Histoire en donnant notre point de vue sur l’expérience vécue par quelques-uns d’entre nous.

Nous le ferons à notre échelle, celle de nos cahiers, en prenant notre temps et en soupesant nos mots, documents en main et souvenirs en tête. Ainsi les militants, ceux que l’on dit « inexpérimentés », pourront-ils juger sur pièces, en écoutant si l’on ose dire deux sons de cloches, ou du moins notre petite clochette. Puissent-ils se forger leur propre opinion. Voici ce que nous voulions apporter à un dossier qui pourrait être très constructif, instructif aussi... Parlons maintenant du congrès lui-même.

SUR LE CONGRES

Ce congrès fut, pour nous, fortement révélateur. En ce sens qu’il montra une cristallisation des différentes tendances composant l’Association (puisque celle-ci comprend, paraît-il, les trois principales tendances anarchistes : individualiste, communiste libertaire, anarcho-syndicaliste) unies, tous âges mêlés - ça n’est donc pas forcément une querelle de générations comme certains l’expliquent avec complaisance - dans une même défense rigide de l’Organisation pour elle-même, avec tous les risques bureaucratiques que cela comporte, comme devait le souligner un jeune camarade au cours de son intervention à la fin du premier jour. Nous en tirons pour notre part une autre conclusion : nous ne savons pas si l’anarchisme est inaliénable (4), mais ce que nous savons c’est que l’homme, aliéné dans son travail, ses loisirs, sa vie quotidienne, peut aussi l’être par sa propre organisation révolutionnaire. Cette question nous semble assez importante, assez grave, pour fournir matière à amples débats, y compris, et nous l’espérons, au sein de la Fédération anarchiste elle-même. Le même phénomène peut s’appliquer à un groupe, c’est pourquoi nous espérons bientôt esquisser une « théorie des chapelles ». Mais n’anticipons pas trop et revenons au congrès.

Nous disions, en début d’article, ne pas être manichéens : oui, il est impossible pour nous que tout soit noir d’un côté, blanc de l’autre, la vie comprend aussi et heureusement des gris de toutes nuances, c’est sa richesse et sa difficulté, il faut en tenir compte si l’on veut éviter le fanatisme. Aussi, si nous reprochons leur sclérose aux inconditionnels de la F.A., on peut également remarquer les erreurs de certains opposants, quelle que soit par ailleurs la valeur de plusieurs interventions et critiques de fond faites par ceux qui allaient bientôt quitter le congrès, et la F.A...

Nous pensons qu’une critique, même violente et surtout si elle est violente, doit rester sur le terrain théorique. Nous considérons qu’il faut à tout prix éviter de personnaliser les problèmes, même si des individus posent un problème en eux-mêmes, par la fossilisation de leur pensée ou leur « mauvais caractère » (nous reviendrons plus loin sur ce dernier point). Ce n’est pas en collant une affiche, par exemple, contre tel personnage qu’on résout les questions gênantes, surtout au cours d’un congrès et, en pratiquant ainsi, on contribue à noyer le poisson, à ridiculement passionner le débat et, en définitive, à faire le jeu de la bureaucratie. Sur ce dernier point nous nous adressons, pourquoi le cacher, aux quelques groupes particulièrement influencés par les situationnistes, qui furent aussi de ceux à quitter la F.A. le 14 mai. Nous sommes d’autant plus à l’aise pour le faire que nous ne considérons pas, nous, qu’il soit anti-anarchiste d’étudier les positions situationnistes, pas plus que toute autre position d’ailleurs. Loin de nous par conséquent l’idée d’insulter quiconque avec une épithète, encore moins de bloquer la discussion. Nous essayons simplement d’y voir clair.

A PROPOS DES SITUATIONNISTES

On remarquera que nous n’avons jamais parlé des situationnistes dans « Noir et Rouge » ; indifférence ou méfiance de notre part ? Sincèrement non, tout simplement manque de place et urgences dans nos choix, ce qui ne signifie pas désintérêt et il est possible que nous confrontions nos points de vue sans cacher nos divergences, car nous pensons qu’elles existent. Et on verra bien si le grand méchant loup nous dévore.

Cela dit, le problème situationniste a servi de détonateur au sein de la F.A. à propos d’articles polémiques (5) et autres engueulades entre certains situationnistes et certains anarchistes. Prétexte pour « activer » la crise qui couvait ? Il est en tout cas remarquable de constater l’aveu involontaire fait par certains « sages » D qui se croient très futés en parlant de complot situationniste contre la F.A. : après l’U.N.E.F., ç’aurait été le tour de la F.A. Mais c’est, en ce cas, reconnaître une parenté entre l’organisation U.N.E.F. et la F.A., une même dégénérescence bureaucratique, puisque les situationnistes se proposaient précisément de faire exploser les contradictions intérieures de tels organismes : il nous semble qu’on ne devrait pas craindre la critique ou les entreprises situationnistes si l’on se savait inattaquable sur les plans éthique et théorique, non ?

Terminons cet aparté en rappelant que les anarchistes ont bien collaboré avec les surréalistes, loin d’être pourtant toujours d’accord avec nous. On a même vu, dans le « Monde libertaire » (6), des articles sur le lettrisme, avec le Lemaître de service, étrange oiseau s’il en fut. Cela a-t-il pour autant déclenché des drames ? Pas que nous sachions. L’anarchisme qui est ou devrait être une doctrine ouverte à la vie, aux échanges, aux discussions enrichissantes, va-t-il peureusement se replier sur lui-même, refuser la confrontation pour garder sa « pureté " ? Comme pour les camarades voulant étudier le marxisme et qu’on appelle « marxistes », c’est paralyser le dialogue, c’est un signe de faiblesse et non de force, c’est le contraire de l’anarchisme. C’est aussi favoriser, nous y arrivons, le règne de l’insulte.

L’INSULTE, ARME POLITIQUE

Puisque nous sommes au fond des problèmes et essayons de ne rien laisser de côté, même ce qui parait le plus futile, consacrons quelques lignes à l’insulte au risque de faire hurler certains de nos lecteurs. Nous sommes résolument, absolument, contre l’insulte, tel que cela est encore trop pratiqué dans les groupes et organisations révolutionnaires et évidemment chez nous, anarchistes. Nous ne nous élevons pas contre l’insulte parce que c’est « vilain », nous ne sommes pas de belles âmes, comme dit l’autre, encore moins de petits saints, mais nous pensons, là aussi, que c’est trop facile, que cela stoppe, aussi, toute discussion et par là repousse les échéances difficiles, en favorisant les petits conflits d’individu à individu. Nous ne pensons pas que l’« argument » « petits cons marxistes » appliqué à certains opposants, ou « vieilles salopes » renvoyé aux membres de l’Association, amène quoi que ce soit de positif...

Oh ! nous ne sommes pas contre toute insulte par principe et, comme arme politique, on peut se référer aux lettres fameuses expédiées naguère par les surréalistes à Paul Claudel, aux directeurs d’asiles psychiatriques ou au premier de la promotion de Saint-Cyr, sans parler du scandale à propos du « cadavre » Anatole France. Mais cela avait une autre dimension... et comportait aussi plus de risques ! Et puis, de nos jours, le mot « con " est employé à tant de sauces qu’on a fini de désamorcer ce qui lui restait de valeur explosive... Nous pensons que si des camarades veulent absolument se défouler par l’insulte, ils peuvent encore utilement le faire en allant voir leur directeur, au lycée, à l’Université, au bureau ou en usine ; en donnant publiquement de petits noms d’oiseaux au président de la République ou autres célébrités, ils verront bien ce que ça donnera.. En ce qui concerne la confrontation, même brutale, entre révolutionnaires, nous sommes contre cette méthode.

De l’insulte à la calomnie il n’y a d’ailleurs qu’un pas et nous ne pourrions clore ce chapitre sans répondre à Joyeux (nous ne le citerons plus, qu’on se rassure) au sujet d’une allusion venimeuse quant à l’honorabilité du défunt camarade Zorkine, dans son « Hydre de Lerne ". A la page 27 de cet opuscule, il est fait mention du camarade Paul, « très discuté dans les milieux de l’émigration », reprise directe d’infamies lancées contre un camarade que nous connûmes (7) puis qui nous quitta pour aller à la F.A. numéro 2. Paul Zorkine était parfois abrupt dans ses rapports et de plus nous ne pratiquons pas le culte du « cher disparu », mais il nous semble inconcevable de salir un camarade, avec d’autant plus d’impunité que celui-ci est mort. Il n’y eut pourtant pas d’opposition à l’article passé dans le « Monde libertaire a (8), alors ? On appréciera comme il convient la manière dont certains tentent, dérisoirement, de se débarrasser de contradicteurs qui furent peut-être trop coriaces de leur vivant... Nous ne nous attarderons pas plus sur ce qui nous paraît une malpropreté, mais ces choses-là aussi doivent être dites, car le « mauvais caractère " n’explique pas tout !

TENTATION DE L’EXCLUSIVE

Pour continuer sur le congrès, nous dirons qu’hormis les interventions constructives, trop rares, on y a aussi entendu de drôles de choses. C’est ainsi qu’après le départ des opposants, mis en demeure de quitter la F.A. puisque l’adhésion à celle-ci reconnaît de fait l’existence de l’Association, le congrès enfin « entre soi » pouvait se croire serein, toutes passions éteintes, et certains de se féliciter... Or, celles-ci devaient se rallumer avec quelques étranges propositions, entre autres un projet de recrutement en sept points proposé par le groupe Louise Michel. A cette occasion, on voit tout le mal qu’une conception, « organisationnelle " à tout prix risque de faire, car on en arrive, et c’est logique, aux mesures restrictives, draconiennes, chères à tous les partis politiques et on réintroduit par le biais des clauses d’exclusion : ainsi la mention que six mois de retard dans les cotisations (sauf explication valable du secrétaire de groupe au trésorier, soyons justes !) pourraient mettre « en dehors de la F.A. » tout groupe, voire individualité, coupable de cette carence. On goûtera tout le sel de la situation quand on saura que le groupe Louise Michel fut précisément exclu de la première F.A. pour de pareils motifs bureaucratiques, rigidement statutaires, en trois points cette fois. Or, le deuxième de ces points mentionnait l’exclusion du groupe L.M. pour non-paiement de ses cotisations et le Comité régional de la F.A. demandait « SEULEMENT sur ce point où il est habilité pour le faire » la radiation dudit groupe (9). N’insistons pas.

Après diverses gloses sur les camarades partis, sur les « valables » ou non, une autre proposition, non moins curieuse, était déposée par d’autres : établir une liste des « scissionnistes » afin de contrôler ceux-ci en cas de retour à la F.A. ! On doit à la vérité de dire que, comme les sept points, cette « liste noire » (et rouge ?) devait être repoussée, et rudement pour certains, par une grande majorité du congrès, ce qui prouve qu’il y a encore des camarades honnêtes à la F.A. Mais ce que nous n’acceptons pas, c’est le sort fait par beaucoup trop de camarades à ceux qui, logiques avec eux-mêmes, préférèrent quitter la F.A. Pour nous qui étions à la fois au congrès et à l’assemblée des « partants » réunis aussitôt après leur départ afin de voir leurs possibilités de travail (cela nous aide pour mieux comprendre la situation), nous considérons que maints camarades restés à la F.A. se trompent lourdement s’ils croient que ceux qui les ont quittés vont rester dans la nature en soupirant après un retour dans le giron qu’ils auraient lâché sur un coup de tête ! C’est du moins notre avis. A côté des éternels suiveurs ou de quelques individus murés dans leur patriotisme d’organisation, nous ne nions pas la sincérité et l’honnêteté de camarades demeurés à la Fédération pour y continuer le combat anarchiste ; nous pensons quant à nous que ce combat semble difficile. On verra bien. Quoi qu’il en soit, nous voulons assurer le mouvement libertaire dans son entier que les scissionnistes - nous nous excusons de ce mot incorrect - ne sont ni les fourvoyés ni les petits rigolos décrits par certains, après leur départ. Outre que ces accusations sont ridicules, elles nous paraissent foncièrement malhonnêtes, car, par une dialectique subtile, on présente en coupables ceux qui eurent le seul tort de s’élever contre un état de fait bureaucratique inacceptable et d’en tirer les conséquences. Peut-être un jour les anarchistes dans leur ensemble leur rendront-ils justice, car leur action aura contribué à mettre nos faiblesses au grand jour. Et de cela, nous pensons qu’un grand nombre de camarades militants de la F.A. sont d’ailleurs conscients...

Pour notre part, ces camarades partis, nous leur adressons notre salut fraternel : ils vont continuer leur action de militants anarchistes, sans, nous l’espérons, rancoeur excessive. Sans volontarisme activiste non plus. En ce qui nous concerne, nous gardons un contact étroit avec tous, en province comme à Paris. Nous tiendrons nos lecteurs au courant.

En tant que groupe, notre contribution à ce qui peut être un nouveau départ si nous le voulons tous, restera à notre taille. Mais il est bien entendu que nos cahiers seront heureux de s’ouvrir à tout camarade ou groupe désirant travailler, loin des petites bagarres de bonhommes, sur des sujets qui nous enrichiront tous. C’est pourquoi il est possible qu’à l’avenir ces groupes donnent leur position dans « Noir et rouge " sous leur propre signature. S’il y a contestation, discussion, il y aura dialogue et notre groupe continuera d’exprimer ses propres idées, en toute égalité et respect des autres. Pas question pour nous de « déclarer la guerre v à la F.A. ou de la proclamer dissoute. Ça ne veut rien dire (ce qui signifie aussi que nous prenons position contre toute action irréfléchie). Mais ce que nous contesterions formellement, par contre, ce serait une prétention à « l’exclusivité » de la représentativité anarchiste, comme nous l’avons déjà fait en ce qui concerne le futur et prétendu congrès international (10).

L’ESPOIR
Avant de conclure nous voulons également aviser nos lecteurs d’un changement. On remarquera que le sous-titre de nos cahiers s’est allégé du mot « communistes " ; nous pensons en effet que la multiplicité des étiquettes ne signifie plus grand-chose : on a vu que différentes « tendances " pouvaient s’accorder sur une anomalie, espérons que le contraire pourra se faire pour un plus juste combat. C’est pourquoi nous devenons, tout simplement, « cahiers d’études anarchistes » ; il y a d’ailleurs déjà longtemps que nous désirions régler ce détail, c’est fait. Bien sûr, nous restons toujours partisans du communisme libertaire, mais les adjectifs supplémentaires ne feront pas avancer son avènement...

En de telles situations, il y toujours des camarades qui déplorent, lèvent les bras au ciel en disant : « Entre anarchistes, c’est triste, etc. " Pourquoi pleurer ? Ca ne sert à rien et puis, y a-t-il de quoi pleurer ? Nous dirions oui, si le phénomène bureaucratique n’avait déclenché aucune réaction. C’est précisément la force, la vitalité de l’anarchisme que d’avoir permis un ressaisissement qui pourra un jour, et au-delà des querelles et des aspects apparemment négatifs, se révéler positif. De l’effort de tous les anarchistes, à la F.A. ou en dehors, peut résulter une renaissance et en cela la crise aura été utile. Le travail ne manque pas : discussions dans un bulletin de liaison prévu pour un travail de recherche commun, préparation du Camping international (11) où des dialogues et non des « cours » devront être présentés à tous et par tous, des vies de groupes réelles et débarrassées de l’activisme que nos organisations empruntent bien trop souvent aux partis politiques, confrontation de groupe à groupe, de revue à revue, bref un anarchisme vivant.

Nous avons été longs, nous ne nous en excusons pas, car nous pensons qu’il le fallait. S’informer, informer : telles sont les bases essentielles d’un nouveau départ. Remettre en question aussi, car, nous l’avons souvent dit, en ce sens le doute est révolutionnaire. Si nous avons pu communiquer aux camarades notre espoir et nos raisons renforcées de combattre, nous estimerons avoir fait notre part de travail. Et oeuvrer pour l’anarchisme signifie pour nous, bien au-delà de l’étiquette, oeuvrer pour une véritable libération de l’homme, pour la Révolution. Car les barricades ne sont pas toujours celles de la rue, mais celles que l’intolérance et le refus de « l’air libre " élèvent en nous-mêmes.

NOIR ET ROUGE

1) « A-t-on renoncé à la Révolution ? », suivi des notes [reproduit ici, voir révolution espagnole] (Noir et Rouge, n° 36). « Leçon de la Révolution espagnole » (N. et R., n°37) entre autres.

2) « La F.C.L. et les élections de janvier 1956 », numéro spécial de N. et R. sur « Anarchisme, Parlement et élections » (ce numéro 9 est épuisé).

3) Au P.C., les déviationnistes sont actuellement très souvent exclus pour « déviations de type anarchiste ».

4) Explication de la chose dans le Monde libertaire(n°124, p. 16).

5) Voir Monde libertaire, n°127, page 12, et n° 128, pages 4 et 12. Enfin et surtout, la fameuse brochure « De la misère en milieu étudiant ! » (Le Pavé, B.P. 323 R 8, Strasbourg).

6) « Où en est le mouvement lettriste », numéro 94. « Les ouvriers et le lettrisme » n° 95 (articles de Jean Rollin).

7) « Paul Zorkine » (N. et R., n° 22), article écrit par Théo le 23 octobre 1962.

8) « Vie et mort d’un militant anarchiste » (Monde Libertaire, numéro 83,page 3) par Rolland.

9) Le Trait d’union (sic), bulletin intérieur de la F.A. deuxième région, décembre 1952 (page 5).

10) N. et R., numéro 37, page 4.

11) Du 3 juillet au 1er septembre, au lac de Come (Italie). Adresse exacte du lieu « Boschetto Rosselli » (Piano di Spagna), Comune di Sorico (Como). Toute correspondance pour informations : Comitato camping. c. o Circolo Sacco e Vanzetti. Viale Murillo, n° 1, MILANO (Italia).

Dernière minute. — Nous ne pensions pas si bien dire en condamnant les actions irréfléchies, à moins qu’elles ne soient trop réfléchies, ce qui peut se rejoindre... Au moment de mettre sous presse, nous apprenons deux faits

1°) Des affiches signées « Internationale anarchiste » - voir notre dernier édito sur « le bidon » - proclament la F.A. dissoute au congrès de Bordeaux ! Nous croyons savoir que cette Internationale se compose des 2-3 groupes « anarcho¬situationnistes » déjà mentionnés dans cet édito et qu’on ne saurait confondre avec l’ensemble des scissionnistes, si c’est cela qu’ « on » veut. Nous avions déjà dit à Bordeaux ce que nous pensions des affichettes apposées, si pratiques pour amalgames faciles...

2°) Un commando, composé des Internationaux déjà cités et de situationnistes bon teint, a entrepris un raid à la librairie de notre ami Georges Nataf « La Nef de Paris » où ces révolutionnaires en mal d’activisme puéril ont cochonné la quasi-totalité des bouquins se trouvant là (à quand l’autodafé ?) sous le prétexte d’un « règlement de comptes ». Ces deux actes ont un fond commun : un certain infantilisme. A moins, nous le répétons, qu’il ne s’agisse de subtiles grandes manœuvres...

Tout ça change-t-il quelque chose à notre présent éditorial ? Nous pensons au contraire qu’il précisera encore mieux notre position. Après la bureaucratie, on voit que l’aventurisme ne perd pas de temps... Tout cela promet de belles et bonnes représailles en chaîne (la mode est à l’escalade) et beaucoup de temps perdu. Devant ces nouvelles tentatives de noyer les problèmes, en faisant d’ailleurs le jeu de qui l’on prétend combattre, nous affirmons qu’il est possible, nécessaire, vital de rester sur le terrain de la discussion de fond des problèmes, et réserver ses coups pour la bourgeoisie.

Noir et Rouge Cahiers d’études anarchistes, N° 38, juin-juillet 1967.


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