Jean Grave : Diagnostic de l’état du mouvement anarchiste en 1911

Extrait de la brochure de Jean Grave : « L’Entente pour l’action »
vendredi 1er novembre 2013
par  Eric Vilain
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Diagnostic de l’état du mouvement anarchiste en 1911

Extrait de la brochure de Jean Grave

L’Entente pour l’action

publiée par Les Temps Nouveaux, décembre 1911

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Lorsque, il y a une trentaine d’années, les anarchistes se séparèrent des socialistes révolutionnaires tombés dans le « programme minimum », ils y furent entrainés, d’abord à cause de la trahison des guesdistes qui étaient allés, chez Marx, chercher le programme électoral dit minimum, et qu’ils étaient déjà antiparlementaires, anti-étatistes, anti-militaristes. Oui ; mais ce que tout cela était vague, mal défini, et ce que toutes les idées qui s’y associent avaient besoin de se préciser. Certes. nous sentions d’instinct où il fallait aller, mais que de survivances dans nos façons d’agir et de nous exprimer.

Cette précision, cette définition, ce classement des idées purent s’opérer parce que les anarchistes, refusant de se mêler aux autres mouvements, ils purent, entre eux, poursuivre sans entraves – je parle des entraves apportées par la création d’un .parti – cette

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élucidation des idées dont ils avaient besoin, avant de tenter des besognes pratiques.

C’est parce que chacun put dire ce qu’il pensait, et agir comme il l’entendait, que toutes les définitions purent se faire jour, chacun se ralliant à la définition qui répondait le mieux à ses propres aspirations.
Cette liberté eut ses avantages et ses inconvénients.

Quelques détraqués, quelques ignorants, qui prennent pour de la logique leur inaptitude à voir un ensemble de faits, purent faire une besogne néfaste et servir de jouets à ceux qui avaient intérêt à discréditer l’idée anarchiste, ou jeter le trouble dans les cerveaux, mais en somme, le bien, à mon avis, l’emporte sur le mal, et il n’y a nullement à regretter que l’évolution ait suivi ce chemin. Je ne la désirerais pas autre.

Mais, de ce que les anarchistes ont bataillé en tirailleurs, s’ensuit-il que, dans les luttes qu’ils menèrent, l’entente et la solidarité ne se firent pas jour ? Il ne faudrait pas connaître le mouvement pour oser l’affirmer.

Si elles ne se cristallisèrent pas en fédérations, en groupes centralisés, ayant des organes représentatifs, les anarchistes surent se sentir les coudes pour se défendre contre les attaques du dehors ; s’ils se dispersaient pour propager leurs conceptions particulières, ils surent faire bloc lorsque c’était nécessaire.

L’isolement ne s’est fait sentir que lorsque, devenus plus nombreux, ne se connaissant pas, des éléments hétérogènes trouvèrent plus de facilité pour accomplir parmi nous leur besogne de désagrégation.

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Il y a aussi que l’esprit de prosélytisme, qui animait les premiers anarchistes, manque chez les nouveaux, et c’est à cette absence qu’il faut attribuer les motifs d’inertie de la plupart de ceux qui se prétendent anarchistes.
Cette disparition de l’esprit de prosélytisme tient à différentes causes. dont la principale est une mauvaise digestion des idées, et, surtout, à la besogne néfaste

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accomplie par ceux qui s’intitulent « individualistes », mais que moi j’appelle des bourgeois ratés, auxquels il ne manque que le capital pour faire les types les plus accomplis du mufle exploiteur.

Sous prétexte que « l’individu est tout, qu’il prime tout », on a soutenu que, pour l’individu, le meilleur moyen de travailler à changer l’état social était d’abord de travailler à s’affranchir soi-même », chose excellente en soi, mais par n’importe quels moyens, ce qui justifiait tous les appétits.

De plus, cette exaltation de l’individu n’a pas été sans détraquer quelques cerveaux faibles ; ajoutez-y quelques lectures mal digérées, et nous avons cette sorte d’anarchistes qui prétendent tout enseigner aux autres, sans avoir besoin d’apprendre eux-mêmes.

D’autre part, ce sentiment que, pour être anarchiste, il fallait connaître un peu plus que les autres, allié au sentiment de la valeur individuelle, cela a développé chez quelques individus mal équilibrés, un orgueil insupportable qui fait qu’ils se croiraient diminués, s’ils consentaient à travailler à la diffusion d’idées courantes, professées par le commun des anarchistes. Ceux-là ne veulent faire de la propagande qu’à condition d’être en tête, et c’est ce qui fait qu’il semble y avoir tant de division parmi les anarchistes, alors qu’en réalité, il n’y a que des différences d’interprétation suggérées par une sotte vanité chez quelques-uns.

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De tout ceci, il ressort que tout n’a pas été parfait dans ce qui s’est accompli, et qu’il aurait pu se faire mieux ; mais cela a été comme cela pouvait être, étant donnée l’imperfection humaine. Ne demandons aux hommes que ce qu’ils peuvent donner ; Et, aujourd’hui, que la période d’incubation des idées est passée, aujourd’hui qu’elles ont acquis assez de netteté et de précision pour qu’en nous jetant dans la mêlée, nous ne risquions pas de perdre pied, maintenant que nos idées bien assises nous ouvrent, chaque jour, des horizons nouveaux, nous apportent de nouvelles indications d’ac-

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tion, nous devons chercher des modes d’agir en dehors de ceux qui nous furent légués par les conceptions que nous avons rejetées. Ces moyens existent, à nous de les trouver.

Une autre ritournelle, c’est que « nous avons suffisamment de théorie, que nous en sommes saturés, que ce qu’il nous faut. c’est de l’action »,
Encore un reproche qui n’est pas nouveau. De tous temps, il a existé des gens pour affirmer que la théorie c’était de la blague, que de la discussion ils en avaient par-dessus la tête, qu’il n’y a qu’une chose de vraie, l’action !
Parmi ceux qui font ce reproche, il faut distinguer.

Il y en a qui sont de bonne foi, et de ce que leur tempérament les pousse à se dépenser autrement qu’en efforts pour faire comprendre à ceux qui ne savent pas, s’imaginent que les efforts en ce sens sent inutiles ; mais il y a ceux pour qui faire de l’action consiste à n’user que d’une phraséologie ultra-violente, pour engager ... les autres à agir.

A ceux-là on peut répondre que l’action se fait et ne se prêche pas, et aux premiers qu’il y a toute sorte d’action, que c’est à chacun de se grouper pour le genre qui lui convient. Nous reviendrons sur ce point plus loin.
Mais il y en a une troisième sorte, ce sont ceux qui, sous prétexte que la théorie ne peut rien leur apporter, prétendent s’employer à des besognes plus pratiques. Ce qui ne cache, en réalité, qu’un retour déguisé vers les partis parlementaires qui ne s’avouent pas encore tels.

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Dans une brochure : Initiative, organisation, cohésion que personne, ou, pour être plus exact, presque personne ne lit, j’ai, il y a quelques années, essayé de dire ce que je pense sur le sujet ; on m’excusera donc si je me répète, mais puisqu’il, faut longtemps taper sur le même clou pour qu’il s’enfonce, se répéter est un devoir.

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Donc, on se plaint qu’il manque d’entente parmi les anarchistes, mais pour la diffusion des idées anarchistes qui, sauf dans les lignes générales, ne comportent pas d’unité. cette entente est-elle si indispensable ?
Ce que nous voulons, c’est que toutes les idées qui tendent à la dispersion de l’état social actuel, à l’anéantissement de l’autorité, voulant, pour chacun, la liberté d’exprimer ses propres idées, et celle de les réaliser, il y aura donc de tous temps, forcément, de par les différences de conceptions, émiettement, éparpillement des efforts. Qu’importe cela. L’idée gagnera en largeur ce qu’elle semblera perdre en cohésion ct en intensité.

Je dis semblera, car la certitude de travailler à la diffusion de leurs propres idées poussera les individus à dépenser toute la somme d’efforts dont ils sont capables, que leur permettent les conditions de la vie. La conviction n’est-elle pas le meilleur des stimulants ?

Si, parfois, l’activité anarchiste est en sommeil, ce n’est pas la faute à l’éparpillement des efforts, mais bien à l’indolence, à l’apathie, à l’indifférence du plus grand nombre des individus, et de ce que, chez eux, les idées ne sont pas encore passées à l’état de « convictions ».

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On a dit, aussi « que nous vivions tous, plus ou moins, sur un certain nombre d’aphorismes, qui ne sont trop souvent que de doux oreillers ; que ces principes ne résistaient pas tous, ou tout entiers, à une critique sincère et loyale ».

C’est très facile d’accuser les principes ; mais est-ce nous ou eux qui sommes dans l’erreur ?

Sans doute, parfois, on a été trop absolu en certains cas ; car l’absolu n’existe pas. Dans la vie, qui nous apprend à être tolérants, il nous faut parfois, abandonner la ligne droite pour prendre un sentier, à droite ou à gauche. Mais si nous voulons atteindre le but que déterminent les conceptions que nous prétendons professer, il ne nous faut pas perdre de vue que ces « écarts », imposés par des circonstances plus fortes que notre volonté, que notre pouvoir, ne sont que des

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déviations que nous devons abandonner sitôt l’obstacle touché, pour revenir à la ligne droite.

Un principe viendrait à nous être démontré faux, nous aurions à le reconnaître : mais que de fois ne semblent-ils tels que parce que nous ne savons pas en dégager la véritable ligne de conduite qu’ils impliquent.

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Une autre erreur des anarchistes, et de certains révolutionnaires, qui les empêchent de trouver les moyens d’action où ils pourraient dépenser leur besoin d’activité, c’est qu’ils ont le défaut de voir trop en grand.

Amener un adhèrent aujourd’hui, un deuxième demain, est une besogne trop au-dessous de leurs aptitudes. Il leur faut, pour débuter, frapper des coups de maître. Si, lorsqu’ils veulent réaliser quelque chose, on ne répond pas en masse à leur premier appel, ils ne veulent pas s’attarder à faire la besogne ingrate, de marcher quand même au milieu de l’indifférence générale, de persister malgré tout, et contre tous, en accomplissant la besogne que permet le petit nombre d’individus que l’on a pu réunir, jusqu’à ce que, si l’idée est féconde, on ait pu réunir assez d’adhérents pour se faire entendre. Ils préfèrent déclarer que c’est la faute des autres.

C’est un peu dans le caractère français – et .pas particulier aux anarchistes – de manquer d’esprit de suite.

Trouver l’idée à réaliser, chercher quelques camarades partageant là-dessus votre façon de voir, se partager la besogne selon les aptitudes, et commencer, ne serait-on que dix, et même que deux ou trois, jusqu’à ce que l’on soit vingt, cinquante, cent et des milliers ensuite, cela demandât-il cinq, dix, vingt ans, mais en y travaillant continuellement, sans trêve, recrutant les adhérents au fur et à mesure que se dessine l’œuvre entreprise, attirant à elle, peu à peu, tous ceux auxquels elle semblera utile et rationnelle, voilà ce dont peu sont capables. Il est bien plus simple de déclarer qu’il

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est impossible de rien faire tant que l’on ne se sera pas entendu.

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Mais ces questions d’idées et de tactique sont beaucoup plus complexes qu’on ne se l’imagine.

Si un des principaux dogmes de l’anarchie – si j’ose m’exprimer ainsi – est la proclamation du respect de l’initiative individuelle, il faut avouer que, par contre, elle a été fort mal pratiquée, sinon pour se refuser à collaborer à l’œuvre des autres, parce qu’on n’en est pas l’initiateur, et aussi par le manque d’esprit de prosélytisme que je constatais plus haut. A ceux qui n’éprouvent pas le besoin de batailler par eux-mêmes, il ne vient pas l’idée qu’ils pourraient aider ceux qui sont dans la mêlée. Il y a tant de façons de déployer de 1’initiative.

Il y a aussi ceux qui ne s’imaginent pouvoir faire quelque chose que s’ils sont en nombre, pour qui tout le révolutionnarisme consiste à aller faire du boucan dans la rue, et ne peuvent s’imaginer qu’une transformation dans les façons d’agir dans nos relations est une révolution autrement importante.
Mais, qu’il n’y ait pas équivoque, je n’entends nullement faire ici le procès du boucan dans la rue. Il est parfois très utile, même nécessaire, de casser quelques vitres pour se faire entendre. Il ne s’agit que de savoir employer chaque moyen à son heure.

Et puis, enfin, nous avons ceux qui ont un tempérament de « meneurs », et ce nom je ne l’emploie pas en mauvaise part. – Qui n’a pas passé par cet état d’esprit ? qui se voient, entraînant les foules, s’imaginant qu’ils pourront les diriger, les canaliser, les lancer à l’assaut de la « Bastille » quand et comme ils voudront.

Et alors ils voudraient avoir leur armée sous la main, et quoi de mieux de chercher à réunir tous les individus dans le même groupement ? Si l’état d’esprit des premiers est celui de soldats à la recherche de généraux, les seconds sont des généraux à la recherche d’une armée.

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Mais, pour ma part, je suis revenu de ces illusions. Lorsqu’on est orateur, ou beau parleur, on peut avoir – lorsqu’on est li la tribune – une certaine influence sur les foules. On peut les faire vibrer à l’aide de certains mots, de gestes appropriés, d’intonations étudiées, les exalter, les enthousiasmer.
Mais pour faire la révolution, il faut des causes plus profondes, plus puissantes, qui sont l’œuvre d’un ensemble de faits dépassant le pouvoir d’un homme ou de quelques hommes.

Lorsque ces causes agissent sur les foules, il peut se trouver à point l’individualité qui saura déclencher l’effort qui les lancera à la ruée, mais il ne sera que l’accident fortuit qui, inévitablement, doit se produire.
Et alors, arrivé à cette conception, je m’inquiète fort peu si les anarchistes et les révolutionnaires font plus ou moins corps. L’œuvre individuelle de transformation qu’ils accomplissent autour d’eux me préoccupe davantage. ,
Mais, entendons-nous, lorsque je dis individuelle, j’entends les individus isolés, s’il s’en trouve qui ont le tempérament et l’énergie d’agir isolément ; mais j’entends surtout les groupements d’affinités, estimant que l’initiative n’est pas annihilée parce que l’on s’associe entre gens qui pensent de même sur un but défini.

C’est du pur blanquisme, une autre face de l’esprit militariste, cette idée de « Sans-Patrie » qui, dans la Guerre Sociale prêche l’organisation des révolutionnaires en des espèces de régiments qui s’entraîneront à l’émeute, à la révolution.

L’exemple de Blanqui est là cependant pour démontrer que ces coups de force, préparés au sein des sociétés secrètes, n’éclatèrent jamais au moment psychologique, et que ces fameux cadres, n’eurent jamais aucune influence sur la révolution ou n’importe quelle ruée dans la rue, qui éclataient toujours sans que les chefs occultes aient rien prévu.

La révolution, pas même une manifestation menant aux prises la foule avec la police, n’a de chances de réussite que si elle est spontanée.

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Or, les événements dépassent toujours les individus.

Apprenons leur à savoir agir lorsque l’occasion se présente, au lieu de vouloir les diriger.

La révolution, elle-même, ne sera pas l’œuvre de meneurs plus ou moins influents, ni de groupements organisés dans le but de la faire éclater plus ou moins vite. Ils pourront, chacun dans leur sphère, préparer les esprits autour d’eux, y savoir accomplir leur besogne lorsqu’elle éclatera, mais la révolution ne sera amenée que par des causes assez puissantes pour secouer les masses, ne portera ses fruits que lorsqu’une nouvelle façon de penser aura pénétré dans les cerveaux, lorsque des besoins nouveaux, matériels, moraux et intellectuels seront assez forts pour impulser une minorité consciente. Et les efforts de cette minorité consciente, eux-mêmes, ne vaudront que si ces nouvelles façons de penser, ces nouveaux besoins, ont créé « l’ambiance » qui fait que la masse, sans le savoir en est elle-même touchée.

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Et pour cela, ce n’est pas de rester « entre soi » pour se concerter sur ce qu’il sera mieux de faire lors de la révolution. Puisque l’on veut agir, c’est à préparer cet état d’esprit, à créer cette ambiance qu’il faut s’adonner.
Je ne veux pas dire, par là, qu’il n’y ait plus de propagande anarchiste à faire ; que tout le monde ait son éducation faite. Combien d’anarchistes auraient besoin d’apprendre ce que c’est l’anarchie. A plus forte raison ceux qui ne connaissent de l’anarchie que ce que leur en a raconté la presse bourgeoise.

Mais cette besogne est l’œuvre de nos journaux, de nos brochures, de tous ceux qui, n’étant pas satisfaits des définitions fournies, ont leur propre définition à apporter. Cette œuvre, en réalité, reste la besogne d’un petit nombre, ou, pour beaucoup tout au moins, n’est pas de nature à absorber toute leur activité. Il reste des forces disponibles à exercer. A quoi peuvent-elles s’employer ?

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Il est absurde, d’abord, de vouloir amener les anarchistes à se concerter en vue d’un programme commun d’action. Il y a des différences de tempéraments, de caractères, qui entraînent des façons de voir les choses différemment. Et ces façons de voir et d’agir ont le droit de se faire jour et de s’exercer au même titre les unes que les autres. C’est pour cela que, malgré les difficultés de vivre, il y a tant de tentatives de journaux (abstraction faite des petites vanités personnelles). Et il n’est pas désirable que les anarchistes s’entendent pour établir un programme commun, ce ne pourrait être qu’au détriment des initiatives et de la naissance d’idées originales.

D’autre part, pour longtemps, très longtemps encore, les anarchistes ne resteront qu’une minorité infime, eu égard au chiffre total de la population, n’ayant qu’une action très restreinte sur la masse, condamnés à discuter éternellement sur ce qui pourra ou ne pourra pas être fait, s’ils continuaient à rester entre eux.