Les religions sont-elles solubles dans la réaction ? : les agnostiques sont-ils de misérables traîtres à la cause anarchiste ?

Philippe Corcuff
lundi 5 septembre 2016
par  Eric Vilain
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Une récente discussion animée sur la liste nationale de la Fédération anarchiste me donne l’occasion de formuler quelques repères hérétiques sur un domaine souvent tabou dans les milieux anarchistes : les religions.

Une récente discussion animée sur la liste nationale de la Fédération anarchiste me donne l’occasion de formuler quelques repères hérétiques sur un domaine souvent tabou dans les milieux anarchistes : les religions.

Anarchistes et religions : le double risque essentialiste et substitutiste
Le point de départ de ces échanges a été la publication en ce mois de septembre, dans la collection Petite Encyclopédie critique des éditions Textuel que je coanime, du livre de Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ? Lavignotte est pasteur, théologien et engagé dans la gauche radicale et écologiste. Deux de ses livres précédents sont : Au-delà du lesbien et du mâle. La subversion des identités dans la théologie « queer » d’Elizabeth Stuart (Van Dierien, 2008) et La décroissance est-elle souhaitable ? (dans la collection « Petite Encyclopédie critique » en 2010). Le chapitre 2 s’intitule « Les religions, ça peut être réac… », mais le chapitre 3 avance : « Les religions, ça a pu être subversif… ». Cette seconde possibilité semble s’opposer à un des « principes de base » de la FA : « La lutte contre les religions et les mysticismes. »
Pourtant, Lavignotte a une partie consacrée aux « anarchismes croyants » (pages 111-117) : Léon Tolstoï en Russie, le mouvement Catholic Worker et le réseau protestant Jesus Radicals aux États-Unis, Jacques Ellul en France… On pourrait ajouter une figure anarchiste américaine contemporaine de la convergence des mouvements ouvrier, antiraciste et féministe : Chris Crass, membre de la Tenessee Valley Unitarian Universalist Church (1).

Lavignotte appelle à « une approche laïque du fait religieux », prenant appui sur l’histoire et la sociologie, pour « désessentialiser » les religions. Qu’est-ce à dire ? Qu’il y a une diversité d’usages historiques et sociaux des religions, parfois réactionnaires, parfois progressistes, parfois hybrides. Or une essence, c’est une entité homogène et durable. L’essentialisme ne voit plus alors les contradictions des réalités socio-historiques (comme les religions ou l’anarchisme) au profit d’une approche compacte. Le grand philosophe du XXe siècle Ludwig Wittgenstein a associé cette dérive de l’activité intellectuelle à un écueil langagier : la « recherche d’une substance qui réponde à un substantif » (2).
Un substantif, c’est un nom comme « la religion » ou « l’anarchisme ». Et quand on a tel nom, on a tendance à aller chercher derrière, automatiquement, sans trop y réfléchir, une substance ou une essence, un truc clos et cohérent, positif (« l’anarchisme ») ou négatif (« la religion »). Wittgenstein caractérise aussi ce substantialisme ou essentialisme comme un « constant désir de généralisation » et un « mépris pour les cas particuliers ». Quand cela ne rentre pas dans la case fermée que l’on a constituée, on détourne le regard pour ne pas incommoder ses certitudes.

Mais une telle approche essentialiste des religions, tendant à les diaboliser, ne doit-elle pas rendre le militant de la FA plus autocritique quand il veut suivre le principe de base associé à « la lutte contre les religions » : la lutte contre « les mysticismes » ? N’y aurait-il pas un peu de « mysticisme » dans l’essentialisation des religions ? C’est-à-dire qu’un certain athéisme militant peut (pas nécessairement) être emprunt de dogmatisme. « Dogmatisme » renvoie à « dogmes », souvent entendus comme des principes intangibles non discutables ; principes beaucoup usités dans les églises, mais aussi dans les organisations politiques jusqu’aux organisations anarchistes, voire aux anarchistes indépendants. Et ces dogmes peuvent aussi susciter dans des cadres laïcs des sortes d’« excommunications ».
Dire cela, ce n’est pas tout mettre dans le même sac de manière relativiste, mais signaler des parentés partielles entre les dogmatismes religieux et certaines tentations dogmatiques laïques. Or la pensée libertaire ne s’efforce-t-elle pas, dans ses meilleurs acquis, de mettre à distance les dogmes dans le sillage de la philosophie des Lumières du XVIIIe siècle ? Je dirais sans doute, de manière un peu différente de Lavignotte, que les religions sont souvent réactionnaires, mais pas seulement et pas toujours. Avancer qu’on y trouve des tendances dominantes conservatrices et oppressives, ce n’est pas dire que ces tendances sont exclusives. Le combat à mener sur ce plan ne doit-il pas plutôt viser les églises, en tant qu’institutions globalement dominatrices ? L’anticléricalisme et la lutte contre les religions, ce n’est pas nécessairement la même chose, même s’il y a des intersections.

L’impératif de lutte contre les religions dans les mouvances anarchistes est souvent associé au thème de « l’aliénation » (dans ce cas « aliénation religieuse »). Il s’agirait de combattre la façon dont par les illusions religieuses les hommes ont été rendus étrangers à eux-mêmes. Et là le militant de la FA risque d’entrer en tension avec un autre « principe de base » de son organisation : « Nous devons faire en sorte que les classes sociales exploitées accèdent à la capacité politique nécessaire à leur émancipation. » Il s’agit bien d’auto-émancipation, du verbe pronominal s’émanciper, et pas du verbe transitif émanciper (comme certains pouvaient émanciper leurs esclaves). Cependant le militant anarchiste combattant les religions pourrait être subrepticement (à l’insu de son plein gré !) entraîné sur le terrain de l’émancipation des autres, à leur place, pour leur sortir de la tête les mauvaises idées. Comme une avant-garde éclairée qui chercherait à sortir de la caverne les masses « aliénées » pour les ramener à la lumière ! Le jeune Trotsky, critiquant alors la vision du parti de Lénine, parlait justement de substitutisme (de substitution : l’élite se substitue aux opprimés dans leur émancipation) (3) ; et puis plus vieux, se ralliant au bolchevisme, il a beaucoup donné lui-même et les trotskistes après lui dans le substitutisme… Les anarchistes devraient être davantage immunisés contre le substitutisme, mais le thème de « l’aliénation » (par les religions, par les médias, etc.) continue toutefois à les rendre poreux à cette dérive.

Tout cela ne renvoie pas qu’à des questions théoriques, mais aussi à des problèmes concrets actuels. Dans le climat islamophobe d’aujourd’hui au sein des sociétés occidentales, peut-on se contenter d’être substitutistes face aux femmes voilées et d’en faire, de manière essentialiste, des êtres qui ne peuvent qu’être « aliénés » ? Ou aura-t-on un jour l’audace d’envisager la possibilité de musulmans anarchistes susceptibles de lutter radicalement contre les conservatismes islamistes, le patriarcat et l’homophobie ?

L’agnostique : un « social-traître » ?
Un deuxième problème abordé au cours des vifs débats au sein de la FA à propos des religions a concerné l’agnosticisme. J’ai (imprudemment ?) avoué que, n’étant pas croyant comme Lavignotte, je me considérais toutefois davantage comme un agnostique que comme un athée stricto sensu. Nouveau branle-bas de combat ! Vade retro satanas ! « Un agnostique, c’est un peu comme un Normand : p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non », « Un agnostique, une fois qu’on a viré Dieu par la porte risque de le faire rentrer par la fenêtre à tout moment »… L’agnostique, ce serait un peu l’équivalent, vis-à-vis des religions, du « social-traître » vis-à-vis du capital. Un être un peu torve quoi…

Il y a pourtant d’autres lectures de l’agnosticisme remontant à l’Antiquité grecque. C’est le cas chez un partisan de la démocratie grecque, Protagoras, beaucoup critiqué ensuite par Platon nettement hostile au pouvoir politique du commun. Protagoras écrivait ainsi dans son texte Sur les Dieux : « Touchant les dieux, je ne suis pas en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas, pas plus que ce qu’ils sont dans leur aspect. Trop de choses nous empêchent de le savoir : leur invisibilité et la brièveté de la vie humaine (4). »

C’est un peu la variante France Gall/Michel Berger du rapport à la croyance religieuse : « Trop grand pour moi ! » L’agnostique ainsi caractérisé ne peut pas basculer dans la croyance, car l’incertitude serait structurelle, et il ne pourrait rien dire définitivement d’un éventuel absolu religieux.
Par ailleurs, on peut mettre suggestivement en rapport cette analyse avec un autre fragment célèbre des Discours terrassants de Protagoras, particulièrement combattu par Platon : « L’homme est la mesure de toutes choses, pour celles qui sont, de leur existence ; pour celles qui ne sont pas, de leur non-existence (5). »

Ce qui peut signifier que les choses humaines ne peuvent relever que de référents humains et non d’absolus. Ce qui est assez logique dans une approche démocratique, et non élitiste, de la cité.

En associant les deux fragments, on pourrait formuler deux propositions associées : 1) une incertitude structurelle quant à l’existence des dieux, et donc comme on ne peut rien dire d’éventuels absolus, ils n’ont rien à faire dans les discussions à propos de l’organisation de la cité ; et 2) une prise de position pour que les choses humaines (personnelles et collectives) ne soient gérées qu’en rapport avec des conventions humaines, et non des absolus (divins ou autres). Alors « social-traître », l’agnostique ?
Verra-t-on un jour des croyants et des agnostiques pleinement acceptés au sein d’organisations anarchistes composées de manière largement majoritaire d’athées ? On peut rêver… mais c’est pas demain la veille !

Philippe Corcuff
Groupe Gard-Vaucluse de la Fédération anarchiste

1. Voir C. Crass, Toward Collective Liberation. Anti-Racist Organizing, Feminist Praxis and Movement Building Strategy, Oakland (CA), PM Press, 2013.
2. L. Wittgenstein, « Le Cahier bleu (manuscrit de 1933-1934) », dans Le Cahier bleu et Le Cahier brun, Paris, Gallimard, collection « TEL », 1988, page 51.
3. L. Trotsky, Nos tâches politiques (1904), Paris, Denoël-Gonthier, 1970.
4. Repris dans Les écoles présocratiques, édition établie par Jean-Pierre Dumont, Paris, Gallimard, collection « Folio Essais », 1991, page 680.
5. Ibid., p. 678.