Bakounine panslaviste ?

René Berthier
mercredi 11 janvier 2017
par  Eric Vilain
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Il est d’usage de considérer que ce sont leurs options en matière de stratégie et d’organisation au sein de l’Internationale qui opposèrent Bakounine et Marx. Il n’est évidemment pas question de nier ces divergences, mais la matrice réelle de leur opposition n’est pas là mais dans la confrontation qui les opposa pendant la révolution de 1848-1849 en Europe centrale. Les conséquences de cette confrontation se répercutèrent vingt ans plus tard au sein de l’Association Internationale des Travailleurs et l’accusation – mensongère, cela va de soi – de « panslavisme » fut l’un des éléments à charge qui fut invoqué pour justifier son exclusion de l’Internationale.

Bakounine panslaviste ?

L’idée que Bakounine a été un « panslave » vient pour une grande part d’Engels et elle a semble-t-il été reprise par beaucoup d’auteurs, y compris anarchistes, en vertu du principe qui veut que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Voici comment Engels définissait le panslavisme en 1849 :

« Le panslavisme, c’est l’alliance de toutes les petites nations et poussières de nations slaves d’Autriche, et en second lieu de Turquie, pour combattre les Allemands d’Autriche, les Magyars et éventuellement les Turcs. (...) Le panslavisme, dans sa tendance fondamentale, est dirigé contre les éléments révolutionnaires d’Autriche et de ce fait, il est de prime abord réactionnaire. (...) Le but direct du panslavisme c’est la restauration sous domination russe d’un empire slave allant des Monts métalliques et des Carpathes à la Mer Noire, la Mer Egée et l’Adriatique, un empire qui, en dehors des langues allemande, italienne, magyare, valaque, turque, grecque et albanaise, engloberait encore une douzaine de langues et de dialectes slaves environ. Le tout cimenté, non par les éléments qui ont cimenté et développé jusqu’à présent l’Autriche, mais par l’abstraite vertu du slavisme et la soi-disant langue slave qui toutefois est commune à la majorité des habitants (1) [1]. »

Bakounine partageait cette définition et il n’est pas difficile de montrer qu’il n’a jamais adhéré à cette doctrine, dans ce sens-là. Il a au contraire combattu avec acharnement ce courant politique toute sa vie et il a dû constamment se défendre des accusations portées contre lui par les « marxistes » après son adhésion à l’Internationale, en 1868. (Bakounine n’a été « anarchiste » que pendant les huit dernières années de sa vie, de 1868 à 1876, sachant par ailleurs qu’à partir de 1874 la fatigue et la maladie l’ont retiré de toute activité politique.)

La matrice réelle de leur opposition
Il est d’usage de considérer que ce sont leurs options en matière de stratégie et d’organisation au sein de l’Internationale qui opposèrent Bakounine et Marx. Il n’est évidemment pas question de nier ces divergences, mais la matrice réelle de leur opposition n’est pas là mais dans la confrontation qui les opposa pendant la révolution de 1848-1849 en Europe centrale. Les conséquences de cette confrontation se répercutèrent vingt ans plus tard au sein de l’Association Internationale des Travailleurs et l’accusation – mensongère, cela va de soi – de « panslavisme » fut l’un des éléments à charge qui fut invoqué pour justifier son exclusion de l’Internationale.
Les fondateurs du « socialisme scientifique » traversèrent la révolution de 1848-1849 en ayant en tête la réalisation de l’unité allemande, considérée comme condition indispensable à la révolution bourgeoise, elle-même prélude à la constitution du prolétariat en classe. Ils subordonnèrent donc toute autre considération à cet objectif, au point de mettre sous le boisseau le Manifeste communiste, qui était en fait le programme politique de la Ligue des Communistes, et dont l’encre était encore fraîche, de peur qu’il n’effraie la bourgeoisie libérale. C’est la raison pour laquelle Marx décida de dissoudre en pleine révolution le premier parti communiste de l’histoire.
Le projet de Marx-Engels n’était pas fondé sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais sur la fondation d’un État-nation allemand unitaire. Bakounine au contraire voyait la question nationale allemande et la libération des slaves dominés comme deux aspects du même problème : aussi proposa-t-il que les Allemands et les Slaves s’unissent dans un même mouvement démocratique. Ce projet fut en particulier développé dans son « Appel aux Slaves », auquel Engels répondit par un article hystérique et haineux dans la Nouvelle Gazette rhénane, « Le Panslavisme démocratique ». Dès lors, Bakounine fut considéré par Marx et Engels comme l’adversaire à abattre.
Plus tard, les divergences stratégiques au sein de l’Internationale ne vinrent que se surajouter à cette divergence fondamentale qui relève en somme de l’analyse géopolitique que faisaient les deux hommes. Et alors que le révolutionnaire russe n’envisageait en 1848-1849 le fait national slave que comme un combat contre les manoeuvres de l’impérialisme russe pour assujettir les nations slaves d’Europe centrale, l’argument essentiel de Marx et Engels pour combattre Bakounine dans l’AIT consista à l’accuser d’être un panslaviste, un nationaliste russe.
Les positions défendues par les auteurs du Manifeste communiste, paru quelques semaines avant l’éclate­ment de la révolution de février 1848 à Paris, étaient en contradiction totale avec le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Marx et Engels appliquèrent à la question des nationalités des critères d’analyse para­doxaux fondés sur la « Realpolitik » : « … du côté de la révolution : les Allemands, les Polonais et las Magyars ; du côté de la contre-révolution, les autres, à savoir tous les Slaves (2) [2]… »

• Pour une part, ils se réfèrent à leurs conceptions « matérialistes » de l’histoire récemment ébauchées dans L’Idéologie allemande en refusant le label de « nation historique » à celles qui n’ont pas la capacité de créer un Etat et de s’insérer dans le processus de déve­loppement des forces productives : Slaves du Sud, Slovaques, Tchèques.
• Pourtant ils attribuent, en contradiction totale avec leurs critères d’analyse mais pour des raisons d’opportunité politique, le label de « nation historique » a) à la Pologne, pays agricole et nobiliaire, parce que la constitution d’un Etat polonais indépendant aurait permis de créer un glacis protecteur entre l’Allemagne et la Russie (3) [3], b) et dans une moindre mesure à la Hongrie (ni germanique ni slave), nation également agricole et nobiliaire, dominée par l’Autriche, mais elle-même dominant des nations slaves.

Le congrès slave et l’Appel aux Slaves
Bakounine avait participé à un congrès slave tenu à Prague en juin 1848 ; il était le seul Russe présent (4) [4] .

Cette participation a sans doute contribué à forger l’idée d’un « Bakounine panslaviste ». En fait, il y a combattu les prétentions des panslavistes à inverser le rapport des forces en Autriche, et qui entendaient à leur tour réaliser l’hégémonie des Slaves sur les Allemands et les Magyars. Il affirmait la nécessité pour les Slaves d’Autriche de négocier avec les Hongrois car il pensait que les premiers avaient besoin d’alliés. Bakounine savait bien que la Hongrie, dominée par les Allemands, dominait à son tour des millions de Slaves mais il pensait qu’une alliance était nécessaire pour modifier l’équilibre des forces et qu’une solution négociée serait possible une fois abattu l’ennemi commun.
Après son arrestation en 1849 et son extradition en Russie, il rédigea un document à la demande du tsar, qui exigeait qu’il « confesse ses péchés ». Bakounine, qui espérait améliorer ses conditions effroyables d’incarcération, accepta mais précisa qu’il « confesserait » ses propres péchés, mais pas ceux des autres. Autrement dit, il ne dénonça personne au grand mécontentement du tsar. Cette « Confession » contribua sans doute aussi à accréditer auprès de lecteurs peu attentifs l’idée d’un Bakounine « panslave ». Ses conditions d’incarcération ne furent aucunement améliorées, ce qui n’empêcha pas certaines âmes charitables de faire circuler le bruit que Bakounine buvait du champagne avec des dames galantes.

Bakounine expose dans sa « Confession » ses projets pendant la révolution, et utilise trois fois le mot « panslave » et deux fois le mot « panslaviste »/« panslavisme ». « Panslave » est utilisé dans le sens étymologique » de « qui concerne l’ensemble des Slaves », sans connotation d’orientation politique ou idéologique. Ainsi lorsqu’il parle d’un « comité révolutionnaire panslave » ou d’un « comité central panslave » il s’agit simplement d’un comité chargé d’organiser la lutte d’émancipation de l’ensemble des slaves en Europe centrale. Mais lorsqu’il parle de « panslavisme russe » ou d’« idées panslavistes » il s’agit bien de l’assujettissement des Slaves à l’empire russe – idée à laquelle il n’adhère évidemment pas. La nuance est importante mais elle n’a pas toujours été faire par les commentateurs.
Dans toutes les prises de position du révolutionnaire russe à cette époque transparaît le sentiment d’une communauté de vues entre les démocrates allemands, slaves et hongrois qui aurait pu, après la chute des forces despotiques, permettre de surmonter les antagonismes subsistants. On perçoit chez lui, très nettement, la conscience d’une sorte de Mitteleuropa démocratique qui dépasse les barrières étroitement nationales, et qui contraste en tout cas avec le découpage créé par Engels et Marx entre nations progressistes et nations contre-révolutionnaires.
Bakounine sous-estime considérablement les contradictions internes qui divisent les démocrates d’Europe centrale et de Russie. Ainsi, tandis que pour les démocrates russes la principale question est l’abolition du servage, les Polonais réclament avant tout l’indépendance nationale. On a là un des avatars de la question : émancipation nationale ou émancipation sociale. Ce dilemme se reposera en 1920 lorsque l’Armée rouge, dirigée par Toukhatchevski (qui dirigera l’insurrection de Cronstadt), marcha sur Varsovie pour libérer les Polonais « socialement » : ceux-ci, préférant leur indépendance nationale, ou n’appréciant peut-être pas les méthodes léniniennes d’émancipation sociale, battirent les Russes (avec l’aide de l’armée française, il est vrai).

Bakounine avait parcouru l’Allemagne dans tous les sens pour tenter de faire adopter son point de vue par les démocrates du pays. Démoralisé, isolé, sans argent, accusé de trahison, écœuré par les démocrates allemands, c’est dans cette disposition d’esprit qu’il rédige en octobre 1848 son « Appel aux Slaves » qui est tout autant un appel aux Allemands, et dont le contenu est largement déterminé par l’analyse qu’il fait de l’évolution présente de la révolution en Allemagne. Il y révèle une vision stratégique tout à fait en lien avec les événements de l’époque, au contraire de Marx/Engels qui, en application de la toute nouvelle théorie de l’histoire qu’ils ont ébauchée dans L’Idéologie allemande, s’efforcent de convaincre la bourgeoisie allemande de faire sa révolution.
La vision de Bakounine était radicalement différente. Il prenait en compte à la fois la question de la démocratie en Allemagne et celle de la libération nationale des Slaves. Il proposa donc aux démocrates allemands et slaves de s’unir dans un combat commun contre le despotisme. Ce projet ne pouvait en aucun cas convenir à Marx et Engels, d’abord parce que leur passion anti-slave les rendait idiots (5) [5].
Engels écrit que les Allemands ont germanisé de vastes étendues de territoires slaves « dans l’intérêt de la civilisation » ; au Sud, « l’industrie allemande, le commerce allemand, la culture allemande introduisirent spontanément (sic) la langue allemande dans le pays ». Et les Slaves d’Autriche veulent accéder à leurs « prétendus droits » ? Mais un Etat indépendant en Bohême-Moravie couperait les débouchés naturels de l’Autriche sur la Méditerranée, l’Allemagne orientale serait « déchiquetée comme un pain rongé par les rats » ; « tout cela pour remercier les Allemands de s’être donné la peine de civiliser les Tchèques et les Slovaques obstinés, et d’avoir introduit chez eux le commerce, l’industrie, une agriculture rentable et l’instruction ». Tout cela pour avoir « empêché ces douze millions de Slaves de devenir turcs » (6) ! [6]

« Partout la réaction s’intensifiait »
La position de Bakounine, exposée dans son « Appel aux Slaves » (1848), qu’il rédigea pour la circonstance, est simple :

1. Il faut profiter de la vague révolutionnaire pour inciter les peuples slaves asservis à l’ouest par les Allemands, à l’est par les Russes, à revendiquer leur indépendance nationale. Bakounine est certes conscient que les différentes nationalités slaves sont parcourues de contradictions, aussi va-t-il les pousser à surmonter leurs divergences dans leur intérêt commun.
2. Les Slaves doivent soutenir les Allemands dans leur lutte pour la démocratie, comme les Allemands doivent soutenir les Slaves dans leur lutte pour l’indépendance.

Les événements de juin à Paris ont eu de lourdes conséquences dans toute l’Europe. En Allemagne l’insouciance règne, mais la réaction s’organise et prépare en sourdine la revanche. « Les libéraux et les démocrates allemands s’assassinèrent eux-mêmes et rendirent la victoire des gouvernements extrêmement facile (7) [7]. »

« Je voulais convaincre les Slaves de la nécessité d’un rapprochement avec les démocrates allemands, de même qu’avec les démocrates magyars. Les circonstances avaient changé depuis le mois de mai : la révolution avait faibli, partout la réaction s’intensifiait, et seules les forces unies de toutes les démocraties européennes pouvaient espérer vaincre l’alliance réactionnaire des gouvernements 8 [8]. »

La révolution reflue. Vienne est repris de 31 août par les troupes impériales. Le parlement autrichien est exilé en Moravie et le prince Schwarzenberg, que Bakounine qualifie « d’arrogant oligarque », devient chef du gouvernement. Milan est repris. L’assemblée constituante de Prusse est dissoute. « Gâtés par la révolution, qui leur était quasiment tombée du ciel sans le moindre effort de leur part, presque sans effusion de sang, les Allemands se refusèrent longtemps à reconnaître la force grandissante du gouvernement et leur propre impuissance. » (Confession.)
Peu à peu l’idée qu’une seconde révolution est nécessaire se fait jour en Allemagne. En Pologne et en Bohême la révolution a échoué. Peut-être, pense Bakounine, réussira-t-elle en Allemagne si les forces conjointes de la démocratie slave et magyare l’appuient. Alors elle pourra de nouveau se transférer en Bohême, qui constitue une sorte de centre de gravité de l’Europe, puisque trois nationalités s’y côtoient qui, séparément, aspiraient au changement. Il suffirait, en somme, de réunir leurs forces.
Les démocrates allemands, dit-il dans sa « Confession », préparaient pour le printemps de 1849 un soulèvement dans toute l’Allemagne. Les Magyars étaient en rébellion ouverte contre l’empereur d’Autriche. L’objectif de Bakounine est que les trois forces se joignent, non pas pour que les Slaves fusionnent avec les Allemands ou se soumettent aux Magyars, mais afin que « l’indépendance des peuples slaves s’affirmât en Europe en même temps qu’y triompherait la révolution ».
C’est dans ce contexte que Bakounine écrit l’« Appel aux Slaves ».

« Deux grandes questions s’étaient posées comme d’elles mêmes dès les premiers jours du printemps : La question sociale, et celle de l’indépendance de toutes les nations, – émancipation des peuples à l’intérieur et à l’extérieur à la fois. (…) Tout le monde avait compris que la liberté n’était qu’un mensonge, là où la grande majorité de la population est réduite à mener une existence misérable, là où privée d’éducation, de loisir et de pain, elle se voit pour ainsi dire destinée à servir de marchepied aux puissants et aux riches. La révolution sociale se présente donc comme une conséquence naturelle, nécessaire de la révolution politique 9. »

Pour résoudre la question sociale, enfin, « il faut renverser les conditions matérielles et morales de notre existence actuelle »... « La question sociale apparaît donc d’abord comme le renversement de la société. »
Les accusations de « panslavisme » portées contre Bakounine n’ont aucun fondement. En effet, « L’Appel aux Slaves » semble bien être le premier document dans lequel la question nationale est subordonnée au règlement de la question sociale10.

René Berthier


[1« La Lutte des Magyars », Nouvelle Gazette rhénane, 13 janvier 1849.

[2Engels, « La lutte des Magyars », 13 janvier 1849.

[3K. Marx, 1867 : « Célébration du quatrième anniversaire de l’insurrection polonaise de 1863 » : « Il ne reste à l’Europe qu’une seule alternative : ou bien la barbarie asiatique sous la direction moscovite déferlera sur elle telle une avalanche, ou elle doit rétablir l’intégrité de la Pologne, plaçant entre elle-même et l’Asie un rempart de vingt millions de héros, gagnant ainsi du temps pour reprendre haleine et accomplir sa régénération sociale. » 
http://www.marxistsfr.org/francais/marx/works/1867/01/km22011867.htm

[4Ce congrès est parfois qualifié de « congrès panslave » dans les textes en français mais dans les autres langues le « pan » a disparu :
• Slawischer Kongress (01 ; 1848 ; Prague) (allemand)
• Slovanský sjezd (01 ; 1848 ; Prague) (tchèque)
• Slovanský sjezd v Praze (1848)
• Slovenski kongres (01 ; 1848 ; Prague) (croate)
• Słowiański kongres (01 ; 1848 ; Prague) (polonais)
• Słowiański zjazd (01 ; 1848 ; Prague)
• Slavânskij kongress (01 ; 1848 ; Prague) (russe)

[5« Le Panslavisme démocratique », la réponse que fit Engels à l’Appel aux Slaves de Bakounine, qui est un monument de haine et de bêtise.

[6Engels est de mauvaise foi car lorsqu’une armée turque assiégea Vienne en 1683, la capitale des Habsbourg ne dut son salut que grâce au renfort d’une armée de 80 000 hommes commandée par le roi de Pologne Jean III Sobieski. La chute de Vienne aurait signifié sans aucun doute la fin de l’empire d’Autriche.

[7Confession

[8Confession