Le syndicalisme, la presse anarchiste et les effectifs anarchistes jusqu’en 1914

René Berthier
samedi 28 octobre 2017
par  Eric Vilain
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Ce texte s’inscrit dans le cadre d’un travail destiné à un débat au sein du mouvement libertaire brésilien

Le syndicalisme, la presse anarchiste et les effectifs anarchistes jusqu’en 1914

René Berthier

Ce texte s’inscrit dans le cadre d’un travail destiné à un débat au sein du mouvement libertaire brésilien

La presse anarchiste française montre une étonnante symétrie avec son homologue brésilienne – mais aussi une différence importante : l’impact des des positions de Malatesta fut moindre en France du fait du poids du syndicalisme révolutionnaire.

♦ En 1891 le journal La Révolte publie des articles nettement anti-syndicalistes.
♦ En 1895 paraît Les Temps Nouveaux qui publiera des articles sur les syndicats et les luttes. Avec des articles de Fernand Pelloutier, le syndicalisme fait son entrée dans le journal. Après la disparition de Pelloutier, Paul Delesalle crée la rubrique régulière du « Mouvement ouvrier ». Delesalle sera remplacé en 1906 par Amédée Dunois et Pierre Monatte, puis par Dumoulin. Jusqu’en 1914, le syndicalisme y sera reconnu comme le meilleur moyen de lutte dont dispose la classe ouvrière.
♦ Le Libertaire de Sébastien Faure connaît plusieurs périodes :

– 1895-1899 : il est le refuge de ceux des anarchistes qui sont violemment hostiles au mouvement syndical.
– De 1899 à 1907, deux courants coexistent.

a) Le premier, anti-syndicaliste, est représenté par des individualistes comme Paraf-Javal. Mais le syndicalisme n’est plus critiqué parce qu’il est impuissant, mais parce qu’il l’est trop.
b) Le syndicalisme fait son entrée au journal le 5 novembre 1899 avec un article fortement en sa faveur. Cet article exprime l’influence grandis­sante du syndicalisme dans le mouvement anarchiste.

A partir de 1908 Le Libertaire respectera une sorte d’équilibre entre articles en faveur du syndicalisme et articles opposés. Les individualistes quittent Le Libertaire en 1905 et se réfugient dans leur propre journal, l’Anarchie, qui restera violemment antisyndicaliste. Leurs principaux rédacteurs : Libertad, Mauricius, Lorulot, Armand. Le départ des individualistes accentue le ralliement du Libertaire au syndicalisme.

Une remarque : la presse anarchiste française, à l’image du mouvement anarchiste lui-même, ne connaît pas un ralliement significatif aux thèses de Malatesta, ce qui ne fut pas le cas du Brésil, sous l’influence sans doute de la forte immigration italienne. La différence entre les deux pays s’explique peut-être par un effet de vases communicants : dans la mesure où en France le syndicalisme révolutionnaire a été un moment extrêmement puissant dans le mouvement ouvrier, au point de contrôler une confédération syndicale, il a pu aspirer les forces militantes qui auraient pu aller vers les positions de Malatesta (qui n’étaient pas, cependant, totalement absentes). Le Brésil n’a pas connu une situation identique à la France où un courant ouvertement syndicaliste a pu se développer et finalement dominer sur les autres courants du mouvement anarchiste, imprimant ainsi au syndicalisme révolutionnaire sa physionomie particulière.
Il ne faut donc pas s’en tenir à l’image d’un mouvement anarchiste français massivement opposé au syndicalisme. Les militants qui condamnaient le syndicalisme étaient sans doute les plus « visibles » en termes de publications, et les plus bruyants, mais ils vont se trouver relativement marginalisés.

En août 1913 eut lieu le congrès d’unification des groupes anarchistes français en une fédération. Si on y reconnaît la nécessité de « se mêler aux syndicats afin d’y semer des sentiments révolutionnaires et l’idée de la grève générale expropriatrice », les anarchistes veulent surtout montrer leur volonté de s’émanciper de la tutelle syndicaliste et exprimer leur méfiance envers le syndicalisme [1]. Pourtant, un certain F.L. écrit dans Les Temps Nouveaux du 23 août 1913 : « D’un autre côté, comme il est manifeste que, depuis quelque temps, l’influence exercée par nos camarades sur le mouve­ment syndical a sensiblement diminué, il était devenu également nécessaire de nous demander si nous avions toujours fait dans le syndicat ce que nous devions toujours faire. »
Cette dernière remarque pose un réel problème car nous sommes devant une contradiction. De quoi s’agit-il ?

• D’une part nous avons le compte rendu d’un congrès qui s’interroge pour savoir si les anarchistes ont fait ce qu’il fallait pour s’implanter dans le mouvement syndical ;
• D’autre part il y a un rapport de police, datant de 1908, affirmant que la vente des journaux anarchistes est en chute parce que la plupart des anarchistes sont entrés dans le mouvement syndical !
• Enfin, nous avons les propos d’un syndicaliste révolutionnaire connu qui constate la désaffection des anarchistes envers le syndicat.

On est là devant un paradoxe fondé sur plusieurs sources :

1) Les déclarations faites lors d’un congrès anarchiste. Les Temps Nouveaux, faisant le bilan du congrès d’unification du mouvement anarchiste de 1913, confirme la thèse de la désaffection des anarchistes envers la CGT. Le 26 août 1913, on peut lire dans le journal : « D’un autre côté, comme il est manifeste que, depuis quelque temps, l’influence exercée par nos camarades sur le mouvement syndical a sensiblement diminué, il était devenu également nécessaire de nous demander si nous avions toujours fait dans le syndicat ce que nous devions toujours faire. »
2) Un rapport de police datant de 1908 [2] lie la chute des ventes du Libertaire au fait que « l’intégralité ou presque de ses lecteurs sont maintenant syndicalistes et ne trouvent plus de quoi les intéresser dans ce journal » ; « …il ne répond plus à aucun besoin ; le genre anarchiste qu’il représente n’existe pour ainsi dire plus. Actuellement, presque tous les anarchistes sont syndicalistes et antimilitaristes d’abord, et les journaux représentant ces conceptions et ces méthodes d’action ne manquent pas et offrent plus d’intérêt que le “Libertaire” qui, malgré tous ses efforts n’a pu se mettre absolument à l’unisson. » Voilà un diagnostic qui dévoile assez précisément la situation du mouvement anarchiste de l’époque. Ce rapport dit encore que « la situation du journal “Le Libertaire” est absolument désespérée » ;
Le rapport poursuit : « Certes, il y a encore des anarchistes non syndicalistes, mais pas en nombre suffisant pour faire vivre un journal, et précisément pour ceux-là aussi, le “Libertaire” ne présente plus d’intérêt, ayant trop voulu faire du syndicalisme. Bref, il est trop syndicaliste pour les anarchistes purs, et pas assez pour les autres. »
Le rapport de police est pessimiste sur l’avenir du journal : « Sébastien Faure interviendra sans doute encore pour en retarder la disparition définitive, mais cette disparition est fatale. Seule L’Anarchie, malgré les dissentiments de ses rédacteurs et son manque presque absolu de lecteurs, continue à être dans une bonne situation budgétaire, grâce à ses mystérieuses ressources [3]. » (Je souligne.)
3) Alfred Rosmer, un militant qu’on ne peut pas soupçonner de sympathies pour l’anarchisme, voit les choses autrement. Il écrit dans L’Internationale du 27 septembre 1912 que « la plus grande partie d’entre eux [les anarchistes] ne sont pas dans la CGT. Ils sont en dehors de la CGT parce qu’ils ne sont pas ou ne peuvent pas être syndicalistes [4]. » Autrement dit : les anarchistes ne sont pas des salariés, ils ne sont donc pas syndiqués.

On a donc d’un côté un rapport de police qui dit, schématiquement, que les anarchistes ont basculé en masse dans le syndicalisme. Mais on a d’autre part deux déclarations qui suggèrent le contraire [5]. Alors qui croire ? Le rapporteur du congrès anarchiste de 1913, qui n’a sans doute pas grand-chose à voir avec le mouvement syndical ? Le rapport de police ? Le syndicaliste révolutionnaire Rosmer, qui éprouve peu de sympathie pour les anarchistes ? En fait les trois ont raison, à condition de considérer que le premier se place d’un point de vue arithmétique tandis que Rosmer et le Libertaire se situent dans une perspective « sociologique ». Les uns et les autres ne parlent pas de la même chose. Lorsque le policier dit que les ventes de la presse anarchiste ont baissé, il y a tout lieu de croire qu’il a les bonnes informations pour avancer une telle chose.

Lorsque Rosmer dit en 1912 que la plupart des anarchistes ne sont pas à la CGT, il parle des anarchistes qui à cette époque sont identifiables comme tels, ceux qui sont dans les groupes spécifiques et dont la plupart ne peuvent pas se syndiquer – sur ce point il a sans doute raison. Mais dans son propos il oublie la masse des anarchistes qui ont adhéré à la CGT, souvent depuis longtemps, et qui ne sont plus identifiables comme anarchistes mais comme syndicalistes révolutionnaires. Et lorsque le Libertaire s’interroge lors du congrès de 1913 sur la baisse d’influence des anarchistes dans le mouvement syndical, cela sonne presque comme un mea culpa. Pourtant, les anarchistes sont encore bien là, car mal­gré la charte d’Amiens qui a occulté l’antimilitarisme, les résolutions anti­militaristes proposées à l’initiative des délégués anarchistes recueillent tou­jours jusqu’en 1914 un nombre considérable de voix aux congrès [6].

Le compte rendu du congrès fait par Les Temps Nouveaux du 23 août 1913, et les commentaires qui le suivent relatent longuement la question syndicale. On y lit « qu’il est important que les anarchistes se mêlent aux syndicats afin d’y semer des sentiments révolutionnaires et l’idée de la grève générale expropriatrice ». Il est bien temps de suggérer aux anarchistes de « se mêler aux syndicats » alors que le mouvement spécifique [7] avait abandonné le terrain syndical au courant réformiste montant, se retranchant derrière l’attitude maximaliste prônant « la révolution ou rien » et laissant les anarchistes syndicalistes se dépêtrer avec la lutte quotidienne sur le terrain.
À la suite de ce congrès qui, enfin, voyait s’établir une certaine cohésion entre anarchistes français, se tinrent de nombreuses conférences régionales. Notons cependant que la fédération du Sud-Est, qui tint son congrès à Lyon, admettait toutes les tendances – individualistes compris – mais s’opposait à l’action syndicale. La question était donc loin d’être réglée dans le mouvement libertaire.

Il reste cependant que le nombre total des militants anarchistes devait être très limité (selon Maitron, environ 4000 toutes tendances confondues), et le nombre total de militants anarchistes investis dans la CGT encore plus limité – ce qui nous rend d’autant plus admiratifs lorsqu’on songe à l’influence qu’ils ont exercée. Cette influence ne peut se comprendre que par leur investissement extrême dans l’action, mais aussi très certainement parce que les militants libertaires dans le mouvement syndical avaient autour d’eux une « mouvance » importante, faite de cercles concentriques de sympathisants, qu’ils influençaient. C’est d’ailleurs peut-être l’importance même de cette « mouvance » qui a fait que les militants libertaires n’ont pas cru devoir organiser au sein de la CGT une tendance structurée, qui ne paraissait sans doute pas nécessaire en période ascendante mais qui, en période de reflux, aurait permis de limiter l’hémorragie d’adhérents, de conserver des positons et plus tard de lutter contre la pénétration des fractions communistes dans la CGT.

A l’occasion d’un échange de correspondance, le 12 octobre 2015, avec le « webmaster » du site lapresseanarchiste.com, celui-ci m’informa qu’un inventaire par département dressé par la police au début de 1894 indiquait 3005 anarchistes (France et départements d’Afrique du Nord, on admirera la précision du chiffre). Ce chiffre est sans doute lacunaire, mais il permet d’avoir une estimation. Par le même échange de correspondance, j’appris qu’un rapport de police indiquait que Le Libertaire tirait à plus ou moins 9 000 exemplaires par semaine en 1898 pour 320/340 abonnés – ce qui suggère que les ventes militantes devaient être importantes.

Coté syndicalisme révolutionnaire, La Vie ouvrière, fondée par Monatte en 1909 et qui représentait alors la quintessence du syndicalisme révolutionnaire, tirait à 2 000 exemplaires. La Voix du Peuple, l’hebdomadaire de la CGT fondé en décembre 1900 et dont Émile Pouget s’occupera jusqu’en 1908, affichera un déficit de 8 000 francs en septembre 1901 ; on mesurera l’ampleur de ce déficit sachant que le budget confédéral à l’époque est d’environ 4 000 francs.... Le tirage, initialement prévu à 12 000 exemplaires, passe à 8 000 en 1901 puis à 5 000 en 1902 avec un tirage moyen de 4 780 exemplaires, selon Pouget [8]. La chute de la diffusion n’est enrayée que parce que le congrès de Montpellier imposa aux syndicats confédérés de s’abonner au journal, qui conserva une totalité anarchiste, au grand mécontentement du courant réformiste de la Confédération.

Si on ne s’en tient qu’aux tirages des journaux, et si on admet que ces tirages restèrent constants pendant dix ans, et sachant par ailleurs que Le Libertaire n’était pas le seul journal anarchiste en circulation, on constate que le courant anarchiste et le courant syndicaliste révolutionnaire avaient des tirages d’ordre comparable. Même si on admet qu’un exemplaire de La Vie ouvrière était lu par plusieurs personnes, cela donne une idée du rapport numérique des militants syndicalistes révolutionnaires par rapport aux 600 000 adhérents de la CGT.
Lorsqu’on entre un peu à l’intérieur des choses et qu’on examine les faits (les faits réels, pas les faits mythiques), on voit donc une réalité mouvante, qui cadre peu avec les idées toutes faites ; une réalité qui correspond peu aux déclarations péremptoires. Dès lors, savoir si le syndicalisme révolutionnaire est une « stratégie » de l’anarchisme n’a plus aucune importance [9]. On comprend seulement que le syndicalisme révolutionnaire et l’anarchisme ont une histoire dont les péripéties se recoupent, faite d’attirance et de répulsion.

Avec du recul, on a l’impression que le mouvement anarchiste est totalement extérieur à la classe ouvrière et qu’il ne décide d’entrer dans les syndicats pour y faire de la propagande anarchiste que par choix tactique. Ce n’est pas une stratégie globale dans laquelle anarchistes et syndicalistes travaillent ensemble à une œuvre commune – alors qu’au début, les anarchistes étaient entrés dans les syndicats pour s’opposer aux socialistes. C’est donc particulièrement handicapés que les militants syndicalistes révolutionnaires et anarchistes affronteront, après la guerre et la révolution russe, la politique d’assujettissement des organisations de masse ordonnée par l’Internationale communiste.

A la veille de la guerre, les jours glorieux du syndicalisme révolutionnaire étaient révolus depuis plusieurs années. La CGT avait subi une suite dramatique d’échecs, avec notamment la grève des cheminots de 1910, celle des chauffeurs de taxis parisiens de 1911-1912. Les effectifs de la Confédération étaient tombés de 700 000 à 300 000 de 1912 à 1914. La force montante est maintenant la Section française de l’Internationale socialiste (SFIO) – autrement dit le Parti socialiste, dont les effectifs ont triplé depuis sa création en 1905.

Pourtant, les anarchistes sont encore bien là, car malgré la charte d’Amiens qui a occulté l’antimilitarisme, les résolutions antimilitaristes à l’initiative des anarchistes recueillent toujours jusqu’en 1914 un nombre considérable de voix aux congrès.
L’attrait des militants anarchistes envers le syndicalisme avait reçu un stimulant considérable lorsque James Guillaume, qui avait quitté la Suisse et qui s’était installé à Paris, entreprit la publication des quatre tomes de son Internationale, documents et souvenirs (1904-1905 et 1909-1910) ; puis la publication de La Politique de l’Internationale de Bakounine en 1911. C’est à ce moment-là que de nombreux anarchistes virent l’étonnante correspondance entre les positions de la Fédération jurassienne et de Bakounine, et celles du syndicalisme révolutionnaire. Cependant on ne peut pas dire que ce travail éditorial fut à l’origine du syndicalisme révolutionnaire, qui existait déjà. Il ne fit que confirmer auprès des militants syndicalistes, la concordance surprenante entre les thèses de Bakounine, les pratiques de la Fédération jurassienne, et celles du syndicalisme révolutionnaire. Ce qui soulève deux points :

1. A l’évidence la mémoire de Bakounine et de l’AIT avait dû considérablement s’estomper – ce que confirment les thèses et les pratiques du mouvement anarchiste de l’époque, qui en étaient bien éloignées.
2. La thèse, chère à Schmidt et van der Walt, selon laquelle le syndicalisme révolutionnaire serait une « stratégie », ou encore une « variante » de l’anarchisme, n’a rien sur quoi s’appuyer.


[1« Notre Congrès », in Les Temps Nouveaux, 23 août 1913. http://monde-nouveau.net/spip.php?article514

[2Archives nationales, Site de Pierrefitte-sur-Seine, Fonds de Moscou, versement 19940494 art. 54.

[3On devine aisément quelles étaient ces « mystérieuses ressources ».

[4A. Rosmer, Il sindacalismo francese e le mensogne di Cesare Alessandri, in « L’Internationale », 27 septembre 1912. Cité par Maurizio Antonioli, op. cit.

[5Les flics français n’étaient pas les seuls à faire de bons diagnostics : leurs collègues brésiliens semblaient eux aussi très compétents. On trouve en effet dans le livre d’Edilene Toledo un rapport de police (p. 116) qui fait lui aussi un remarquable constat de la situation en 1931.

[6Il convient cependant de dire qu’avec l’approche de la guerre, qui paraît évidente à tout le monde, beaucoup de délégués socialistes votaient les résolutions anarchistes contre la guerre.

[7Dans le jargon du mouvement, « spécifique » désigne ce qui est en relation à « l’organisation spécifiquement anarchiste », ou « organisation spécifique » par opposition à toute structure qui n’est pas constituée que de militants anarchistes

[8Compte rendu du XIIIe congrès national corporatif, Montpellier, 22-27 sept. 1902, Imprimerie Debord-Martin et Martial, Montpellier, 1902.

[9Une référence à Black Flame, le livre de Michael Schmidt et Lucien van der Walt qui développe la thèse selon laquelle il n’y aurait pas de différence entre anarchisme et syndicalisme révolutionnaire, le second n’étant qu’une « strétégie » du premier.


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