La Fin de la Première Internationale

René Berthier
samedi 4 novembre 2017
par  Eric Vilain
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Avant-propos L’AIT : un enjeu politique

L’histoire de l’AIT, comme celle de la Commune de Paris, constitue un enjeu politique pour les différents courants d’idées qui y étaient présents, et qui tous ont voulu donner leur interprétation des événements. Malheureusement, le mouvement libertaire lui-même a façonné, autour de cette histoire, une mythologie qui n’a pas contribué à en donner une vision rationnelle. Les militants libertaires d’aujourd’hui ont à l’esprit un certain nombre de schémas et d’idées reçues qui n’ont pu perdurer que parce que les héritiers de Bakounine n’ont pas vraiment examiné les choses avec attention. L’intention de ce travail est tout d’abord de tenter de faire la lumière sur ces idées reçues, quitte à bousculer les habitudes acquises. Nous avons voulu montrer que les exclusions du congrès de La Haye avaient produit un terrible traumatisme, mais que ce traumatisme avait provoqué des réactions qui n’étaient pas forcément les plus opportunes. Est apparu dans le mouvement libertaire une sorte de « syndrome de la victime » qui a conféré à Marx et à son entourage le rôle de « méchants » alors même que la conséquence la plus directe des exclusions de La Haye a été une victoire éclatante du courant fédéraliste, concrétisée au congrès de Saint-Imier.

Précisément, l’un des mythes fabriqués autour de l’AIT « antiautoritaire » est que le congrès de Saint-Imier de 1872 fut en quelque sorte l’acte fondateur de l’« anarchisme ». C’est totalement faux. Saint-Imier fut la victoire du courant fédéraliste, au sein duquel se trouvaient à l’état embryonnaire ce qui deviendra plus tard le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme, d’une part, l’anarchisme proprement de l’autre. On oublie trop souvent qu’une partie des fédérations qui ont soutenu la fédération jurassienne après son exclusion ne partageaient absolument pas les options « anarchistes » et étaient favorables à la prise du pouvoir par les urnes. Elles ne partageaient avec la Fédération jurassienne que la conviction que les différentes fédérations membres de l’AIT ne devaient pas se voir imposer une stratégie unique et obligatoire. Il est significatif qu’après le congrès de La Haye, ces fédérations-là disparaissent de la circulation : que sont-elles devenues ? Leur disparition est-elle la conséquence de l’orientation qui se dessine de manière évidente au sein de l’AIT « anti-autoritaire » vers la constitution d’une Internationale avec un programme obligatoire « anarchiste » ? Ce fut de toute évidence une des principales causes du départ de la fédération belge. Alors même que Marx fut le maître d’œuvre de manipulations bureaucratiques invraisemblables destinées à le débarrasser de gens qui le gênaient, il s’est montré dans cette affaire un stratège pitoyable, se tirant littéralement une balle dans le pied et s’emmêlant dans les filets qu’il avait tendus.

Bien entendu une telle image ne colle pas avec celle que les marxistes véhiculent, mais dans la mesure où ce sont finalement les vainqueurs qui écrivent l’histoire, les anarchistes eux-mêmes ont fini par intégrer, inconsciemment, la vision marxiste des événements. C’est ainsi que pendant plus d’un siècle le discours marxiste a consisté à accuser les fédéralistes d’être des scissionnistes et, bien souvent, le congrès de Saint-Imier est lui-même défini par les anarchistes comme une scission. Mais Saint-Imier ne fut pas une scission ! Ce sont les « marxistes » qui scissionnèrent.

Il est invraisemblable de constater, à la lecture de l’article de Wikipedia sur l’AIT, que le congrès de La Haye soit présenté comme une scission des fédéralistes : « La scission aura lieu début septembre 1872 lors du VIIIe congrès, à La Haye ». On peut s’interroger sur les sources auxquelles ont puisé l’auteur d’un texte qui considère que l’exclusion de deux hommes (fût-elle bureaucratique) constitue une scission. Car le congrès de La Haye ne fit rien d’autre : la clique bureaucratique du Conseil général ne fit qu’exclure deux hommes : Bakounine et James Guillaume. Un troisième avait été sur la sellette, Adhémar Schwitzguébel, mais il ne fut pas exclu. L’exclusion de la Fédération jurassienne eut lieu plus tard, puis celle de tout le mouvement ouvrier organisé de l’époque, par la même clique bureaucratique. Extraordinaire exemple d’imprégnation de la vision des vainqueurs…

Les Editions du monde libertaire, 392 pages, 16 euros

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