Réponse de la CGT à Jaurès : « Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire » (1901)

Commission des Grèves et de la Grève Générale
vendredi 22 février 2013
par  Eric Vilain
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Réponse à Jaurès - Présentation

Le 14-15 juillet 1893 eut lieu à Paris un congrès convoqué par la « Fédération des bourses du travail de France », lors duquel eut lieu un important débat sur la grève générale.
La liste des délégués à ce congrès tient sur huit pages : c’est dire que ce fut un congrès dans lequel la classe ouvrière française était largement représentée. Tous les délégués étaient favorables à la grève générale, sauf un.

Le débat porta en réalité sur le fait de savoir s’il fallait la préparer ou la déclencher immédiatement. Il fut décidé de faire une consultation auprès des travailleurs pour envisager sa préparation. Un seul délégué, celui de la Bourse du Travail de Saint-Etienne, avait mandat de voter contre la grève générale car, déclara-t-il, les travailleurs de sa ville ne sont pas préparés. Mais il ajouta qu’il ferait « une propagande incessante pour préparer la grève générale » !!!

Les membres de la commission chargée de faire le rapport sur cette question sont unanimes pour reconnaître que deux cas peuvent justifier la grève générale : « Le premier, c’est pour l’émancipation complète des travailleurs en abolissant le salariat ; le deuxième, c’est pour empêcher une guerre fratricide entre peuples. Dans ce dernier cas elle doit être internationale. »
L’intérêt extraordinaire de ce document peu connu réside dans trois constats :

1. L’idée de grève générale n’est pas le résultat des cogitations de quelques hurluberlus : le congrès de 1893 montre qu’elle est considérée comme une option possible, voire nécessaire par l’unanimité moins un des syndicats présents ;

2. Les syndicats représentés au congrès se rendent parfaitement compte que le déclenchement de la grève générale équivaut au déclenchement de la révolution sociale ;

3. Le débat sur cette éventualité est abordé avec un remarquable réalisme et une grande prudence.

Il est significatif que pendant ce temps, les dirigeants social-démocrates allemands étaient surtout préoccupés par l’exclusion des « anarchistes » de l’Internationale afin d’évacuer tout débat sérieux sur ce qu’il faudrait faire en cas de guerre.

C’est le délégué de la Fédération du Livre qui est le rapporteur, pour le congrès, sur la grève générale. Cette question, dit-il, est « la plus grave qu’un Congrès ait à examiner ; elle a déjà été à l’ordre du jour de nombreux Congrès régionaux, nationaux et internationaux. Pour ne citer que les plus importants : elle était à l’ordre du jour du congrès de Paris en 1889 et de Bruxelles en 1891 ; mais aucune décision ne fut prise. »

Hamelin, le rapporteur, conclut le débat : « Les conclusions se trouvent entre deux propositions : 1° la grève immédiate ; 2° la grève préparée. » Aux partisans de la grève générale immédiate, dit le rapporteur, « je demanderai – comme il est indiscutable que la grève générale et la révolution sociale sont identiques – que mettront-ils à la place du régime actuel. Il est bon de démolir, mais il serait bon, également, de savoir ce que l’on mettra à la place. Il faut, lorsque l’on risque sa vie et celle de ses camarades, y regarder de près, car si l’on ne réussit pas, ce sera par manque de préparation. Et puis, en consultant les Syndicats, êtes-vous sûrs que la grève générale sera acceptée par le prolétariat, que les écoles ne se disputeront pas pour s’emparer du mouvement ; et puis, il faut l’avouer, la plupart des ouvriers sont plus bourgeois que les bourgeois eux-mêmes. »

Singulière remarque pour un rapporteur favorable à la grève générale. En conclusion, Hamelin propose d’attendre six mois le résultat de la consultation. « La conquête de l’émancipation sociale vaut bien six mois de patience. »

Une « commission de propagande de la grève générale » est créée pour préparer l’éventualité d’un vaste mouvement (cette commission deviendra au congrès de Montpellier de la CGT, en 1902, la « commission des grèves et de la grève générale »).

Hamelin, délégué de la fédération du Livre, fera partie de la « commission des grèves et de la grève générale » de la CGT. Celle-ci maintint son existence quelque temps. Elle sera cependant suspendue par le comité confédéral après le congrès de Bourges de 1904. Le rapport du comité confédéral au Congrès d’Amiens (1906) explique les raisons de cette mesure : « L’agitation pour les huit heures constituant une absorbante préoccupation pour les organisations et les sous-comités de la grève générale, le Comité décida de suspendre le fonctionnement de la caisse de la Commission des grèves et de la grève générale, jusqu’au 1er mai 1906, afin de ne pas gaspiller les ressources des organisations. »

L’histoire de cette commission suivra les variations de la doctrine confédérale sur la grève générale. Hamelin, typographe, était membre du POSR allemaniste. Il eut moins de chance au sein de sa propre organisation du Livre. La question de la grève générale fut posée lors du congrès de la Fédération du Livre à Marseille en 1895 et Hamelin ne réussit pas à rallier ses camarades à la résolution de 1893. Le congrès jugea que « la Fédération n’avait pas à se préoccuper de l’éventualité d’une grève générale, momentanément irréalisable », et le congrès « passa à l’ordre du jour ».

L’adoption de la grève générale par la CGT ne manquait pas d’inquiéter les socialistes. Jean Jaurès avait publié dans La Petite République, le 29 août et le 1er septembre 1901, un article très critique, « Grève générale et Révolution ». La Commission des grèves et de la grève générale de la CGT y répondit par un article en deux parties, « Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire ».

Nous présentons ces deux parties séparément pour des raisons techniques liées à la mémoire du site web, mais elles sont indissociables : non seulement parce qu’elles ont une conclusion commune, mais aussi parce que la partie sur la grève générale réformiste tend à démontrer que celle-ci « n’est pas contradictoire à la Grève Générale révolutionnaire », qu’elle en est « la préparation », car « c’est après une série de conflits allant s’élargissant de plus en plus que les travailleurs aboutiront à la Grève finale ». La « grève générale réformiste » est donc une partie intégrante de la stratégie globale aboutissant au renversement du capitalisme.

A l’époque où Jaurès écrivit son article, il était violemment opposé aux positions antiparlementaires de la CGT et à l’idée de grève expropriatrice. Il fut un des plus acharnés à vouloir exclure les anarchistes lors du congrès de l’Internationale de Londres, en 1896. Mais son article de 1901 contre la grève générale n’est pas une attaque hystérique, c’est quelque chose d’argumenté. Jaurès ne croit pas à l’efficacité de la grève générale, qu’il qualifie de « conception d’une naïveté extrême » ; il affirme qu’« il n’est pas démontré du tout que la grève générale, même si elle prend un caractère révolutionnaire fasse capituler le système capitaliste » – sans se demander à son tour en quoi la « conquête légale de la majorité » pourra « faire capituler le système capitaliste ».

Les positions du dirigeant socialiste évolueront, cependant, à partir de 1904-1905, moins par conviction que par réalisme politique. On constate dans les articles qu’il écrit dans l’Humanité qu’il a intégré le syndicalisme révolutionnaire dans sa vision politique, tout simplement parce que sans cela il se coupe du mouvement ouvrier français. Au contraire du courant guesdiste qui veut subordonner le syndicat au parti, les jauressistes intégreront également l’idée d’indépendance syndicale.

Jaurès reste cependant un socialiste parlementaire et, comme il le dit dans « Grève générale et révolution », il pense en dépit de tout qu’« aucun artifice, aucune mécanique à surprise ne dispense le socialisme de conquérir par la propagande et la loi de la majorité de la nation ».

René Berthier


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RTF - 58.8 ko
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